La traditionnelle mise en ligne (pour moi) du onze novembre prend cette année sa source dans un ouvrage plus qu'émouvant : le Journal d'Hélène Berr — sur lequel je reviendrai plus longuement in fine documenti. Il s'agit d'un texte publié à titre posthume, et après de nombreuses tribulations sur lesquelles il serait oiseux de revenir ici. Disons seulement qu'une jeune fille juive, au tout début de la vingtaine, intellectuelle de haut vol (musicienne, instrumentiste — violoniste — et angliciste, puisqu'elle vise l'agrégation d'anglais et se prépare avec passion dans cette perspective), couche sur le papier, et il s'agit très exactement de feuilles volantes, ses faits et gestes, ses pensées et ses premiers émois sentimentaux. Et ceci, sur une période de deux années (début 42 - début 44), jusqu'à son arrestation, sa détention à Drancy... On imagine, hélas, la suite si traditionnelle et partant si tragique. Notons au passage que dès cette époque, l'existence des camps de concentration était connue, de même que la Shoa par balles, l'épouvantable massacre de la forêt de Katyn... C'est du moins ce que nous apprend la lecture du Journal. Et dire qu'on a beaucoup entendu, à la Libération, des "On ne savait pas"....
Bref, cette jeune grande lectrice est littéralement frappée par le premier ouvrage de George Duhamel, dont nous allons lire avec elle un court passage.
Un tel sujet ne se peut aborder qu'avec ferveur et même recueillement. Et comme il est difficile d'éviter de mettre en regard, par contraste, les contemporaines éructations des Delogu, Soudais et autres Panot, on ne peut pas ne pas se demander, avec effroi mais aussi avec une sourde colère, ce que notre pays est en train de devenir. 

 

"Fermons les yeux. Oublions ce qui est et posons la question : 'Concevez-vous que des hommes mauvais aient la faculté de faire périr une multitude d'hommes innocents, par millions, comme cela s'est fait ci pour les juifs, par exemple, autre part pour d'autres multitudes humaines ?' Car, réduite en termes nus, dans la conscience de tout honnête homme, c'est cela la question, c'est cela qu'on a fait, que les Allemands ont fait".

Journal, 4 février 1944

 

 

I. Journal d’Hélène Berr (Lundi 1er novembre 1943)

 

"Il y avait sûrement en 1942 des après-midi où la guerre et l’Occupation semblaient lointaines et irréelles dans ces rues [autour du Luxembourg]. Sauf pour une jeune fille du nom d'Hélène Berr, qui savait qu'elle était au plus profond du malheur et de la barbarie"

Patrick Modiano

 

[...] Je n'ai pas peur de la mort, en ce moment, parce que je pense que quand je serai devant, je ne penserai plus. Je saurai enlever de mon esprit l'idée de ce que je perds, comme je sais si bien oublier ce que je veux.

Et puis tant d'autres font le sacrifice de leur vie tous les jours. Les hommes ont tout à coup rapproché de nous la Mort, augmenté son rayon d'action, décuplé sa force.

Je ne veux pas penser à la Mort comme une personnification comme la Mort des Dürer et des hommes médiévaux, comme celle aussi d'Axel Munthe. Il faut y penser non pas comme une entité distincte, mais comme une manifestation du pouvoir divin.

Seulement, lorsque je vois tellement de morts qui sont infligées par les hommes, c'est difficile. Tout se passe comme s'il y avait deux Morts ! celle que Dieu impose, la mort "naturelle", et celle que les hommes ont créée.

La première devrait seule exister. L'homme n'a pas le droit d'ôter la vie à l'homme.

La Mort pleut sur le monde. De ceux qui sont tués à la guerre, on dit qu'ils sont des héros. Ils sont morts pourquoi ? Ceux qui étaient de l'autre côté se sont figurés qu'ils mouraient pour la même chose. Alors que chaque vie a tant de prix en elle-même.

 

The pity of it, Iago ! O Iago, the pity of it, Iagol !

 

Ce que j'écris scandaliserait beaucoup de gens. Et pourtant, s'ils réfléchissaient, s'ils cherchaient au fond de leur cœur, que trouveraient-ils d'autre ? Je ne crois pas être lâche, donc je me permets d'écrire ces choses. Ceux qui, au nom de la "bravoure", du "courage", du "patriotisme", pousseraient les hauts cris en m'entendant, ne sont au fond que sous l'empire de passions erronées. Ils se trompent, ils sont aveugles.

D'ailleurs, ceux qui ont combattu au front après deux ans, pendant l'autre guerre, n'ont-ils pas connu ce qu'ils croyaient être une "désillusion", et qui au fond n'était que la disparition de ces passions erronées ? Quand ils avouent qu'ils n'avaient même plus de haine pour le boche, qu'ils ne savaient plus ce qu'il en était. Dans la Vie des martyrs de Duhamel, dans l'Épilogue des Thibault, dans La Pêche miraculeuse de Pourtalès.

Seulement, ils se considéraient alors comme dépassés par une fatalité trop lourde pour se révolter contre elle. Alors qu'à l'origine cette "fatalité" avait été mise en branle par des hommes, qu'elle était une œuvre humaine.

J'ai parlé de la Vie des martyrs, ce cadeau de fête de Mme Schwartz. Ma fête, elle était déjà incomplète sans Jean, mais j'avais eu de la douceur tout de même, mes amies, et ses lettres aussi. Maintenant, j'ai l'impression d'être dépouillée de tout, nue, naked to the awaited stroke [sans défense devant les coups à venir].

Oui, la Vie des martyrs est un livre qui m'a désespérée, car il atteint à cette impartialité que j'estime plus que tout, mais de cette hauteur-là, on ne voit que désolation. Où est la solution ? Peut-être ceux qui sont partiaux sont-ils plus heureux, parce qu'ils trouvent une solution, si erronée soit-elle, ils ont un but : un objet de haine, c'est beaucoup moins angoissant que de ne pas avoir de haine.

Je pense maintenant que le plus grand degré de perfection auquel l'humanité soit en mesure d'aspirer, c'est cette impartialité. Après... je ne sais pas encore ; je ne vois pas la solution : je ne peux pas en parler, c'est comme de la vie future. J'ai simplement un pressentiment que c'est dans cette voie-là, une fois ce stade atteint, que se trouve la solution.

C'est pour cela que malgré tout, malgré l'absence de jugement prononcé, la Vie des martyrs reste une magnifique leçon. Duhamel ne se prononce pas : il donne les faits, impartialement, les résultats de cette chose furieuse, folle, aveugle qu'est la guerre, et en tout cas il dévoile dans toute sa nudité l'erreur horrible qui est à la base de cette chose.

Je me souviens d'avoir été étonnée, presque irritée par cette absence de passion. "Où voulait-il en venir ?" symbolise à peu près mon état d'esprit. Après, à la longue, j'ai compris quelle immense leçon était implicitement contenue dans ces pages, et elle s'est dégagée pour moi.

 

"Rien ne devient réel avant qu'on en ait eu l'expérience — même un proverbe n'est pas un proverbe avant que votre vie n'en ait donné un exemple".

Keats.

 

J'écris cette phrase qui n'a aucun rapport avec ce qui précède, parce qu'elle m'a frappée ce matin, elle résume le principal problème qui se pose à moi : celui de la compréhension humaine et de la sympathie. Il me semble que tout découle de cela.

Car ce matin j'ai étudié Keats, et je me suis laissé enthousiasmer comme autrefois.

Quel monde notre pensée peut parcourir en quelques heures !

 

© Hélène Berr (1921-1945), Journal 42-44 – Tallandier, 2008.

 

 


 

II. — G. Duhamel, Vie des martyrs, XIV

 

Jeune chirurgien, Duhamel se porta volontaire pour les hôpitaux du front. Ce qu'il nous rapporte, sans pathos, est souvent indicible. Mais parfois s'impose la fraternité des hommes et le souci d'une morale supérieure. Comme dans cette magnifique page, où deux religions "antagonistes" mettent de côté l'accessoire, pour s'accorder sur l'essentiel.

 

"J'entends encore ce petit garçon vidé de sang me dire avec une voix suppliante : 'Sauvez-moi, docteur ! Sauvez-moi, pour ma mère...' et je pense qu'il faut avoir entendu ces phrases-là dans de tels endroits pour les bien comprendre, je pense qu'il faut tous les jours se faire une idée plus exacte, plus stricte, plus pathétique de la souffrance et de la mort".

G. Duhamel

 

C'est au pied du grand escalier que s'est tenue la délibération entre les dieux ennemis.

Le goumier venait de mourir. C'était ce goumier que, sous un hangar, l'on voyait gravement accroupi au milieu d'autres arabes magnifiques. En ce temps-là, ils avaient des bottes de cuir carminé et de majestueux manteaux rouges. Ils demeuraient assis en rond, contemplant, du fond de leurs turbans, l'immensité de la boue abreuvée par le ciel d'Artois. Aujourd'hui, ces gens-là portent le casque d'ocre et montrent une silhouette de guerrier sarrasin.

Le goumier venait de mourir, frappé au ventre par son gracieux cheval blanc.

Il y avait à l'ambulance un infirmier musulman, sorte de négociant cossu, engagé volontaire. Oh ! en lui, rien que d'européen, de parisien même ; mais, dans la barbe grise et frisée, un sourire charnu, plein de malice, et ce regard particulier des gens qui sont de l'autre côté de la Méditerranée.

Rachid "fit très bien les choses". Il avait retrouvé des mots de son pays pour soigner le moribond et lui avait prodigué les consolations qu'il faut aux gens de par là.

Quand le goumier fut mort, il disposa le suaire lui-même, à sa façon ; puis il alluma une cigarette et se mit en peine de trouver Monet et Renaud.

Faute de place, l'ambulance, alors, n'avait plus de morgue. On exposait les cadavres dans la chapelle du cimetière, en attendant que la fosse fût prête. Le cimetière militaire s'était installé dans l'enceinte de l'église, à même le cimetière civil, et, en quelques semaines, il l'avait envahi comme un cancer et menaçait de le dévorer.

Rachid avait pensé à tout, et c'est pourquoi il cherchait Monet et Renaud, prêtres catholiques, infirmiers de seconde classe.

La rencontre eut lieu au pied du grand escalier. Penché sur la rampe j'écoutais et je regardais le conciliabule des dieux ennemis.

Monet avait une trentaine d'années, un beau regard sombre et une barbe drue d'où sortait une pipe. Renaud portait un peu de côté une mince figure de séminariste.

Monet et Renaud écoutaient gravement, comme des gens qui décident au nom du Père. Rachid plaidait pour son mort avec une éloquence sinueuse, enveloppée d'un nuage de tabac :

On ne pouvait pas laisser le corps de l'arabe sous un fourgon, dans les rafales de pluie... Cet homme était mort pour le pays, à son poste... Il avait droit à tous les honneurs et c'était déjà grande privation que de ne lui pouvoir donner les funérailles qu'il eût sûrement eues dans son pays.

Monet approuvait de la tête et Renaud, la bouche à moitié ouverte, cherchait une formule.

Elle vint et fut celle-ci :

— Eh bien, monsieur Rachid, portez-le à l'église :c'est la maison de Dieu pour tout le monde.

Rachid s'inclina, avec une déférence parfaite, et il s'en retourna vers son mort.

Oh ! Il s'occupa très bien de toutes choses. Il avait fait son affaire de cet enterrement. Il fut la famille, le maître de cérémonie, presque le prêtre.

Le corps du goumier fut donc exposé dans la chapelle, recouvert du vieux drapeau déteint et d'une poignée de chrysanthèmes.

 

C'est là qu'on vint le prendre pour le porter en terre sainte, avec tous les camarades. Monet et Renaud étaient parmi nous quand on le descendit dans la fosse. Avec beaucoup de dignité, Rachid représentait tous ceux de là-bas. Il tenait à la main quelque chose qu'il planta dans la terre avant de s'en aller. C'était ce croissant de bois blanc, fiché au bout d'un bâton, et qu'on voit encore, au milieu des croix vermoulues, dans l'ombre du clocher de L...

 

La même pourriture y travaille à confondre et réconcilier les vieux emblèmes et les vieux dogmes.

 

© Georges Duhamel (1884-1966), in Vie des martyrs. 1914-1916 – , Mercure de France, 1917, pp. 70-74.

 

 


 

III. — Hélène B, jeune intellectuelle étudiante en anglais...

 

Jeune intellectuelle passionnée, Hélène obtient sa licence d'enseignement d'anglais à la Sorbonne et, en juin 1942, son diplôme d'études supérieures de langue et littérature anglaises. Ce qui explique évidemment la prédominance d'ouvrages anglais dans le tableau qui suit (Inspiré de "Les lectures d'Hélène Berr", ouvrage cité, pp. 295-296).

 

"Je crois trop aux livres" [Journal, 8 septembre 42]

 

 

 

Baden-Powell Robert Le livre des louveteaux
Baring Maurice  Daphné Adeane
Bromfield Louis La Mousson
Carrol Lewis La chasse au Snark
Carrol Lewis Through the Looking-Glass
Carroll Lewis Alice in Wonderland
Chamisso/Schumann Frauenliebe und -leben
 Conrad Joseph  Lord Jim
De la Mare Walter John Poems
Dostoïevski Fiodor  L'Adolescent
Dostoïevski Fiodor  Les frères Karamazov
Dostoïevski Fiodor  Crime et Châtiment
Dostoïevski Fiodor  L’Éternel mari
Duhamel Georges Vie des Martyrs
Galsworthy John  The Freelands
Gide André La Porte étroite
Gide André L'Immoraliste
Goldsmith Oliver  The Good-Natur'd Man
Grahame Kenneth The Wind in the Willows
Hardy Thomas  Jude the Obscure
Heine Heinrich J'ai pleuré en rêve [Œuvres]
Hemingway Ernest  A Farewell to Arms
Hofmannstahl Hugo (von) Écrits en prose
Hugo Victor Le dernier jour d'un condamné à mort
Huxley Aldous Marina di Vezza
Huxley Aldous La Paix des profondeurs
Ibsen Henrik  Brand
Keats John La chute d'Hypérion
Keats John Cette main vivante
Keats John Endymion
Keats John Odes
Kipling Rudyard Un beau dimanche Anglais
Kouprine Alexandre Le duel
Kouprine Alexandre Gambrinus
Martin du Gard Roger Les Thibault
 Melville Herman  Moby Dick
Meredith George Poems
Milne Alan Alexander  Winnie-the-Pooh
Morgan Charles Sparkenbroke
Munthe Axel Le Livre de San Michele
Murry John Middleton Œuvres
Platon The Banquet [traduit par Shelley]
Pourtalès Guy (de) La Pêche miraculeuse
Seabrook William The Island Magic
Shakespeare William Othello
Shakespeare William Coriolan
Shelley Percy Bysshe Prométhée délivré
Shelley Percy Bysshe Adonaïs
Shelley Percy Bysshe A Defence of Poetry
Sterne Laurence Sentimental Journeys
Tchekhov Anton Tales
Tennyson Alfred  The Princess
Tolstoï Léon  Résurrection
Webb Mary  Gone to Earth
X Beowulf [poème épique en vieil anglais]
X King Horn [roman courtois en moyen anglais]

 

 


 

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