Encore un universitaire (un vrai) qui ne mâche pas ses mots ! En ces temps de veulerie quasi-généralisée, cela est réconfortant !
Des propos tels que "une partie des Français se berce d'illusions et pense encore que la massification et l'absence de sélection sont des avancées démocratiques", ou encore, "l'emploi est un pis-aller dont il convient de repousser l'échéance le plus tard possible", mériteraient d'être inscrits sur certains frontons. Mais en attendant ce très hypothétique jour, il faut lire et relire ce qu'écrit Jean-Robert Pitte...

 

Sésame pour l'université, le bac coûte 200 millions d'euros et ne sert strictement à rien...

 

Il est un bicentenaire que la France devrait avoir honte de célébrer en 2008 : celui du bac, tant celui-ci est devenu mensonge(1).

83,3% des lycéens l'ont obtenu en 2007, soit 1,4% de plus qu'en 2006, millésime qui avait déjà pulvérisé le record. Le taux de réussite au baccalauréat général a, quant à lui, atteint 87,6%, faisant perdre définitivement toute valeur à celui-ci, car on ne fera croire à personne qu'il sanctionne un niveau sérieux de connaissances. C'est une réalité d'autant plus navrante qu'il s'agit, de par la loi et depuis Napoléon, du premier grade de l'enseignement supérieur, du sésame des universités. Celles-ci, à la différence des classes préparatoires, des IUT, des BTS, de Sciences-Po, et à l'exception de Dauphine, ne sont pas autorisées à sélectionner. Tout au plus vont-elles, grâce à la loi du 10 août 2007, pouvoir mieux informer leurs futurs étudiants avant leur inscription.

Les bacheliers professionnels ou technologiques sont plus chanceux, car non seulement leur diplôme est un peu plus difficile à obtenir et a donc plus de valeur, mais surtout, il ouvre les portes des BTS, des IUT et de certaines écoles professionnelles, publiques ou privées, filières sélectives, mais qui débouchent sur des emplois assurés. Hélas, ils ont mauvaise presse, car nous vivons dans un pays où l'entreprise est mal considérée, où l'emploi est un pis-aller dont il convient de repousser l'échéance le plus tard possible, où l'on confond la longueur de la formation et la qualité de celle-ci, qui ne devrait se mesurer qu'au taux d'insertion professionnelle.

Les jeunes issus du bac général entrent à l'université où se pratique massivement la sélection par l'échec, crève-cœur pour eux, leurs familles, les établissements, et dont le coût financier et moral pour la nation est incalculable. À Paris-Sorbonne, le taux moyen de réussite à la fin de la première année (deux semestres) est de 27% (redoublants compris). À la fin de la deuxième année, il n'est encore que de 53% et, à la fin de la troisième, de 58%. C'est la triste réalité. Cette maison, qui célèbre en 2007 ses 750 ans, est seizième au classement mondial des universités dans le domaine des humanités, réalisé par le Times de Londres, place honorable qu'elle doit à ses professeurs et à ses recherches. Elle devrait se placer parmi les cinq premières si elle en avait les moyens financiers et, surtout, si elle pouvait choisir des étudiants de qualité qu'elle s'engagerait à conduire au succès et à une insertion professionnelle correspondant à leur cursus.

Au lieu de cela, une partie des Français se berce d'illusions et pense encore que la massification et l'absence de sélection sont des avancées démocratiques. C'est le socle de convictions de quelques syndicats archaïques et minoritaires, mais assez puissants pour dicter leur loi à tous les gouvernements successifs qui n'ont qu'une crainte : la rue. C'est de part et d'autre témoigner d'un profond mépris pour les pauvres. Comment peut-on penser que délivrer un bac ou un diplôme universitaire sans valeur, c'est rendre service aux jeunes issus de milieux défavorisés, de l'immigration venue du Sud, des «quartiers» ? Ils n'ont aucune chance de s'en sortir dans ces conditions. C'est se moquer d'eux cyniquement avec les plus larmoyantes intentions du monde. Seule la méritocratie est juste. Or, depuis toujours et partout dans le monde, elle repose sur l'effort valorisé, encouragé, aidé par la société, en particulier l'État. À l'école, comme ailleurs, la liberté est responsable ou elle n'est pas ; l'égalité est celle des chances et n'existe pas sans exigence ; la fraternité est un élan profond, allergique à la démagogie des belles âmes aux courtes idées.

Il est urgent de mettre un terme à cette mascarade d'un bac qui n'est plus qu'un symbole défraîchi coûtant quand même au moins... 200 millions d'euros, sans compter le mois de juin perdu pour tous les lycéens mis au «chômage technique». Il laisse un goût amer dans la bouche des correcteurs, contraints par le système de renoncer à l'exercice de leur métier. Si l'on tient à sanctionner la fin des études secondaires, qu'on laisse ce soin aux équipes pédagogiques des lycées, qui connaissent leurs élèves. Ainsi, on les revalorisera, on donnera du sens au travail énorme que fournissent les professeurs, lesquels ne jouissent pas en retour de l'estime de leurs élèves ou de la société. Pire, dans la situation actuelle, on leur demande de boire la coupe jusqu'à la lie et de brader le bac à des élèves qui ne sont pas les leurs et auxquels, s'ils agissaient en leur âme et conscience, ils ne le donneraient pas. Lorsque d'aventure ils se risquent à exercer leur mission, leurs notes trop basses sont remontées par des présidents de jury soumis aux fameuses commissions d'harmonisation.

La solution courageuse et nécessaire consiste à scinder le dispositif en deux. C'est aux lycées de garantir le niveau de leurs élèves en fin de terminale. Et qu'on n'objecte pas que la pression des élèves et de leurs familles, grands frères compris, sera terrible. Si cette crainte est réellement justifiée et insurmontable, alors c'est à désespérer de notre Éducation nationale et de notre société ! Par ailleurs, c'est aux établissements d'enseignement supérieur de décider qui ils accueillent et de s'engager à conduire leurs étudiants à la fois vers un haut niveau de connaissances et un métier. Il faudra, bien entendu, augmenter le nombre de places dans les formations professionnelles et que le gouvernement actuel concrétise sa promesse de doter enfin décemment l'enseignement supérieur. C'est à ce seul prix que l'on éradiquera ce mal absolu qu'est le chômage des jeunes, que l'on relancera l'économie, que l'on redonnera des raisons d'espérer aux familles.

 

Note

(1) Jean-Robert Pitte est un géographe français, auteur d'une thèse sur l'histoire des rapports entre l'homme et le châtaignier. Il a été de 2003 à 2008 président de l'Université de Paris IV (Paris-Sorbonne).

 

© Jean-Robert Pitte, in Le Figaro Magazine du 1er septembre 2007

 

 

Complément pénétrant. Bac : Il faut que le taux de réussite tombe à 50 %

 

Charles Consigny pousse un cri d'alarme : plutôt que de se gargariser du taux de réussite à l'examen bac, on ferait mieux de s'en inquiéter.

 

Dans notre pays soviétique où les statistiques ne servent qu'à masquer la réalité, le niveau monte. Sur toutes les antennes, et sans qu'aucun esprit critique ou presque ne vienne atténuer la réjouissance, on s'est gargarisé des résultats du bac, soulignant que la proportion d'admis était "en hausse" par rapport à l'année dernière. Si vous en déduisez que c'est parce qu'on a mieux formé les lycéens en 2013 qu'en 2012, vous êtes mûr pour un stage à Terra Nova.

Personne ne peut dire aujourd'hui que les bacheliers parlent bien, sont conscients d'appartenir à une terre plus vieille qu'eux et ont un désir hurlant d'y faire un détour, d'aller voir chez les morts, entre les livres, entre les pins, entre les tombes, ce qu'il est d'eux-mêmes, du monde et de la vie. Je reprends ici la définition de la culture donnée par l'écrivain Renaud Camus (à travers une subtile allusion au Cimetière marin), qui préconise un relèvement tel du niveau de l'examen que ses taux de réussite tombent à 50 % (je crois qu'il a raison).

De ces chiffres on ne devrait pas se féliciter, mais s'inquiéter. Ces enfants-là quittent le système scolaire sans instruction, sans lettres, sans connaissance de l'histoire, presque comme ils y étaient entrés, ne s'étant améliorés en divers domaines que par l'action de leur environnement. L'université, ensuite, pour ceux qui y vont en plus de s'y inscrire, n'apporte pas tellement davantage, puisqu'elle a compté sur le collège et le lycée. On peut aujourd'hui suivre un brillant parcours universitaire sans jamais avoir lu, voyagé au sens propre ou au figuré, on peut être docteur en toute sorte de matières en étant par ailleurs tout à fait illettré.


Penser à l'intérêt supérieur de l'enfant

L'Europe, suivant le modèle anglo-saxon, est dangereusement entrée dans l'ère des spécialistes. Pour ne prendre l'exemple que de ce qui m'intéresse directement, le droit, je peux témoigner du fait que les avocats de demain seront certes des experts de tel ou tel domaine, et parfois des experts de haut vol, mais ils promettent des plaidoiries sans pensée, sans art et sans références, qui amèneront des jugements similaires - et les juges ou les jurés ne serviront plus à rien et, si j'ose dire de façon un peu grandiloquente, le monde sensible finira par déserter le monde. Le grand avocat suisse Marc Bonnant qualifie le droit de "science dérisoire", moque ceux qui y persévèrent et recommande à ses confrères de lire (je crois qu'il a raison).

Je n'ai guère compétence pour dire ce qu'il faudrait changer à l'école pour que ses élèves y apprennent quelque chose. Je suggère simplement qu'on écoute Finkielkraut, qu'on fasse comme si les syndicats d'enseignants et de parents d'élèves n'existaient pas et qu'on pense, pour une fois, à l'intérêt supérieur de l'enfant.

 

© Publié in Le Point du 10/07/2013

 

 

 

Ajout du 13 février 2010 - Sur un mode humoristique qui ne laisse pourtant pas d'être pertinent, Philippe Milner avance quelques raisons pouvant expliquer le maintien de cet examen ne-servant-à-rien... [paragraphe II. Sur le Bac]

 

 


 


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