P. Carrias
C'est sous la Révolution que le législateur a décidé de faire appel à l'intime conviction du juge. Auparavant, la justice était rendue au nom du Roi. Lorsque le peuple est devenu souverain, elle l'a été au nom du Peuple français. De plus, celui-ci a reçu la mission d'intervenir directement, sous forme de jury dans les cas les plus graves, c'est à dire pour juger les crimes. Et, pour définir cette mission, la loi a fait appel à sa raison et à sa conscience ; n'oublions pas que c'était l'époque du culte de la Raison. D'où l'avertissement suivant aux jurés qui a longtemps figuré à l'article 342 de notre ancien code d'instruction criminelle :
"La loi ne demande pas compte aux jurés des moyens par lesquels ils se sont convaincus ; elle ne leur prescrit point de règles desquelles ils doivent faire particulièrement dépendre la plénitude et la suffisance d'une preuve ; elle leur prescrit de s'interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement, et de chercher dans la sincérité de leur conscience, quelle impression ont faite sur leur raison les preuves rapportées contre l'accusé, et les moyens de sa défense. La loi ne leur dit point: "Vous tiendrez pour vrai tout fait attesté par tel ou tel nombre de témoins" ; elle ne leur dit pas non plus: "Vous ne regarderez pas comme suffisamment établie toute preuve qui ne sera pas formée de tel procès-verbal, de telles pièces, de tant de témoins ou de tant d'indices" ; elle ne leur fait que cette seule question qui renferme toute la mesure de leurs devoirs: "Avez-vous une intime conviction ?"
L'intime conviction se retrouve dans le serment prêté par les jurés. Sa formule était, en 1954, celle du code d'instruction criminelle, que l'actuel code de procédure pénale a d'ailleurs maintenue, sauf sous son aspect religieux. Pour le recevoir, le président de la cour d'assises s'adressait à eux dans ces termes:
"Vous jurez et promettez devant Dieu et devant les hommes d'examiner avec l'attention la plus scrupuleuse les charges qui seront portées contre N... ; de ne trahir ni les intérêts de l'accusé, ni ceux de la société qui l'accuse ; de ne communiquer avec personne jusqu'après votre déclaration ; de n'écouter ni la haine ou la méchanceté, ni la crainte ou l'affection ; de vous décider d'après les charges et les moyens de défense, suivant votre conscience et votre intime conviction, avec l'impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme probe et libre ; de conserver le secret des délibérations, même après la cessation de vos fonctions"
On voit que la loi n'impose aucun mode de preuve particulier. Ce qu'elle demande aux jurés, et il en est de même pour les juges, c'est d'examiner les éléments à charge et à décharge selon leur raison et leur conscience et de se former ainsi une intime conviction. Jean Giono l'a bien compris lorsqu'il a écrit la phrase souvent citée et parfois déformée "Je ne dis pas que Gaston Dominici n'est pas coupable. Je dis seulement qu'on ne m'a pas prouvé qu'il l'était". Car il continue : "Le président, l'assesseur, les juges, l'avocat général, le procureur ... ont la conviction intime que l'accusé est coupable. Je dis que cette conviction ne m'a pas convaincu".
Dans ce système, la preuve est libre, à condition toutefois qu'elle soit loyalement administrée. Elle peut être matérielle ou psychologique, directe ou indirecte. Il en résulte, et je comprends que cela puisse choquer certains, que le même élément de preuve peut être interprété à charge ou à décharge selon la conscience de chacun. C'est ainsi que Giono s'est forgé, sur les mêmes preuves qu'eux, une conviction opposée à celle de magistrats dont il ne suspectait ni l'honnêteté, ni la droiture.
C'est le cas, dans notre affaire, des incessantes variations, incohérences, dénégations, refus de la réalité qui caractérisent, nous l'avons vu, les déclarations successives de plusieurs membres de la famille Dominici. Matériellement et au premier degré, cette attitude peut faire naître le doute sur les charges retenues contre Gaston Dominici ; c'est ainsi que l'interprètent les partisans de l'innocence et ils en tirent des moyens de défense. Mais, psychologiquement et au second degré, elle peut aussi entraîner la conviction que le comportement, apparemment irrationnel, de ces gens était voulu et organisé afin de semer le doute sur l'action criminelle de l'un d'eux. C'est personnellement ce que je pense. Je ne connais pas les juges et les jurés de novembre 1954 et je ne sais évidemment pas comment ils se sont forgé leur intime conviction, mais j'imagine qu'ils ont dû avoir cette réaction. Sa fourberie et celle de ses proches aurait alors contribué à la condamnation de Gaston Dominici et elle leur aurait ainsi fait perdre une première bataille dans leur guerre. Mais le doute résultant de ce comportement a certainement joué un rôle dans le succès des recours en grâce du condamné, et il leur a sans doute fait gagner cette deuxième bataille, ce que je ne regrette d'ailleurs pas, bien au contraire, j'y reviendrai. Quant à la troisième bataille de la révision, attendons la sans passion.
N'étant pas spécialiste de ces questions, j' ai préféré donner des citations de codes, plutôt qu'un exposé de mon crû. Je me garderai de porter une appréciation sur les principes qui gouvernent ainsi la justice criminelle. J'ignore, par ailleurs, s'ils seront remis en question à l'occasion de la réforme de la cour d'assises actuellement en cours d'étude. Mon propos est simplement d'expliquer comment, à la lumière de ces principes, j'apprécie pour ma part les charges et les moyens de défense évoqués au sujet de Gaston Dominici. J'en viens donc aux bases sur lesquelles je fonde mon intime conviction de sa culpabilité.
o La spontanéité des aveux.
Un élément qui, à lui seul, suffirait à me déterminer, se trouve dans le premier dossier, celui du juge Périès et du commissaire Sébeille. Les circonstances dans lesquelles sont intervenus les aveux de Gaston Dominici, dans la soirée du 14 novembre 1953, sont bien connues. Mais, beaucoup d'inexactitudes ayant été, sur ce point, mêlées à la réalité, il me paraît nécessaire de les rappeler.
Nous savons déjà qu'après la découverte de l'arme du crime, les investigations du commissaire Sébeille s'étaient enlisées. Il avait été durant quelque temps relevé par le commissaire principal Fernand Constant, un Bas-Alpin, qui avait établi un point nouveau: Gustave Dominici avait vu la fillette blessée encore vivante, mais s'était abstenu de lui porter secours. Au début de l'enquête, les soupçons ne s'étaient pas portés sur les Dominici, considérés comme d'honnêtes cultivateurs, d'où, d'ailleurs, les négligences commises au sujet du ou des pantalons qui séchaient. Il fut cependant nécessaire de les entendre pour préciser tel ou tel détail et, progressivement, le manque de sincérité et les contradictions de Gustave frappèrent les policiers. C'est pourquoi, de février à novembre 1953, le commissaire Sébeille accomplit un travail de fourmi qui consistait à recueillir patiemment les faits et les témoignages propres à résoudre ces contradictions. C'est la méthode "des petits détails" qu'on lui a parfois reprochée, je me demande bien pourquoi. Il me semble, en effet, normal qu'un policier exerce une pression psychologique sur un suspect, en faisant ressortir les points, même minimes, sur lesquels il ne semble pas dire la vérité, et s'il varie, en le mettant en contradiction avec lui-même.
Après ce travail préparatoire, il passa à l'offensive en liaison avec le juge Périès. À partir du 12 novembre au matin, ils entendirent Gustave à plusieurs reprises, le confrontèrent sur les lieux avec divers témoins et le firent s'embrouiller dans ses contradictions jusqu'au moment où, à Digne, au début de l'après-midi du 13, il devait, comme nous l'avons vu, s'effondrer sur l'épaule du commissaire Sébeille et lui dire en pleurant que son père lui avait déclaré, le 5 août 1952 à 4 heures du matin, qu'il était l'auteur de la tuerie. Il renouvelait cette déclaration le lendemain matin, devant le juge Périès, précisant que son frère Clovis était également au courant de ce secret. Entendu, à son tour, par le commissaire puis par le juge, Clovis Dominici confirmait que son père lui avait dit être le meurtrier.
Ces déclarations conduisaient évidemment à interroger Gaston Dominici. La garde à vue n'était pas encore réglementée à cette époque, mais chacun savait, dans la magistrature comme dans la police, qu'une telle réglementation était en cours d'étude. Afin d'éviter que le vieil homme puisse, par la suite, dire qu'il avait été malmené dans des locaux de police, le juge et le commissaire décidèrent, comme ils l'avaient déjà fait pour ses fils, qu'il serait entendu au palais de justice de Digne. Le 14 novembre en fin d'après-midi, son audition par le commissaire Sébeille et ses inspecteurs n'ayant donné aucun résultat, la suite en fut reportée au lendemain, afin de lui éviter une fatigue excessive. Il fallait organiser la nuit. Un lit de camp fut donc apporté et un repas prévu dans la bibliothèque du tribunal, transformée en local de garde à vue avant la lettre. Le commissaire Pierre Prudhomme, du commissariat de Digne, fut chargé d'organiser la garde. Il n'avait pas participé à l'enquête, sa circonscription se limitant à la ville de Digne, et il ne connaissait pas le dossier. Son rôle était d'ordre purement matériel. La préparation de la nuit l'amena toutefois à causer avec Gaston Dominici envers qui il se montra affable. Il désigna, pour prendre le premier tour de garde, entre 18 heures et 20 heures, le gardien de la paix Victor Guérino qui, de ce fait, allait devenir "le premier policier de France", pour être le premier à recueillir les aveux du plus célèbre prévenu de France.
Les deux hommes se mirent, en effet, à bavarder. Après quelques banalités, la conversation, moitié en français, moitié en provençal, se porta sur la chasse, qu'ils pratiquaient l'un et l'autre, puis sur la maison et la famille de Gaston Dominici qui, parlant de ses petits-enfants, se mit à pleurer. Voyant cela, Victor Guérino lui dit, à tout hasard: "Si vous avez quelque chose à dire, il vaut mieux que vous le disiez tout de suite. A votre âge on vous en tiendra compte", puis, après quelques instants de silence: "C'est peut-être un accident qui vous est arrivé". Sur ce, il eut la surprise de s'entendre répondre "Eh bè oui. C'est un accident, ils m'ont attaqué. Je les ai tués tous les trois". Il était alors approximativement 19 heures et l'heure qui suivit dût paraître longue à ce modeste fonctionnaire, provisoirement seul dépositaire d'un aveu si lourd.
Il eut cependant deux excellentes réactions. La première fut d'inviter Gaston Dominici à répéter leur conversation au commissaire Sébeille. Le vieil homme refusa énergiquement mais lui dit qu'il parlerait au "président". Il désignait ainsi le commissaire Prudhomme, qu'il avait trouvé sympathique. La seconde consista à lui faire répéter cela devant les hommes venus le relever à 20 heures. C'étaient le sous-brigadier Joseph Bocca, conduit par le concierge du palais de justice, Simon Giraud, retraité de la gendarmerie. Ceux-ci entendirent donc Gaston Dominici dire à Victor Guérino d'aller lui chercher son chef pour renouveler ses aveux. Mais, une fois Guérino et Giraud partis, le rusé vieillard faisait son premier pied-de-nez aux enquêteurs: revenant sur le crime, il déclarait à Bocca, qui ne lui en demandait pas tant, que c'était Gustave le meurtrier, ajoutant : "C'est lui qui a fait le coup, mais c'est moi qui m'accuse".
De même, à l'arrivée du commissaire Prudhomme alerté par Guérino, il commença par lui demander de lui faire un brouillon d'aveux, tout en proclamant son innocence. Sur le refus de celui-ci, et après être resté seul un moment avec lui, il revint toutefois à des aveux sans réticence, mais fondés sur la "paillardise", mobile suggéré, comme je l'ai déjà dit, par le commissaire Prudhomme. C'est alors seulement qu'intervint le commissaire Sébeille, lui-même prévenu par son collègue Prudhomme, et qu'il recueillit les aveux par procès-verbal.
Le lendemain matin, nouveau pied-de-nez, à la Justice cette fois : au juge Périès qui se rend près de lui, assisté du greffier Barras, le vieux roublard déclare qu'il n'est pas le meurtrier, mais qu'il désire confirmer sa déposition au commissaire Sébeille, dans le seul but de sauver l'honneur de ses petits-enfants. Il précise qu'étant le plus vieux de la famille, il doit se sacrifier pour elle. Sur ces paroles, le juge se retira, puis revint un moment plus tard et recueillit alors des aveux sans réticence. Une confrontation eut lieu l'après-midi entre Gaston et son fils Gustave. Celui-ci rappela que son père lui avait dit être le meurtrier, dès 4 heures le matin du crime. Gaston Dominici se borna à répondre "Je vous remercie, Monsieur Gustave". Un mois plus tard, enfin, Yvette Dominici déclarait au juge Périès qu'après s'être levé un moment dans la nuit du crime, Gustave était revenu en lui disant que son père venait de tuer et qu'il se demandait bien pourquoi il avait fait cela.
Par la suite, Gaston, Gustave et Yvette devaient se rétracter, le premier ne cessant toutefois jamais de faire peser des soupçons sur le second, par des allusions généralement imprécises. Seul, Clovis restait sur sa position, ce qui le faisait mettre au ban de la famille.
Durant les quatre journées de novembre, nous voyons donc une progression dramatique qui conduit d'abord Gustave Dominici à s'effondrer en larmes sous la pression psychologique exercée sur lui par le commissaire Sébeille et le juge Périès. Ceux-ci ont dû être surpris qu'au lieu d'avouer sa propre culpabilité, il dénonce son père, car il apparaissait jusque là comme le premier suspect. Leur doute était néanmoins levé lorsque, sachant que son frère avait parlé, Clovis ne faisait aucune difficulté pour reconnaître que c'était bien leur père l'auteur du crime. Informé des accusations de ses deux fils, le père se trouvait à son tour dans un état de détresse psychologique qui ne devait pas lui permettre de prolonger longtemps sa résistance. Mais, roublard, il refusait au commissaire Sébeille la satisfaction de recueillir ses aveux. Dans un moment d'émotion, sanglotant lui aussi, il se confiait spontanément au plus humble des acteurs du drame, puis à un commissaire qui avait gagné sa confiance sans même la rechercher. C'est cette spontanéité, intervenant au terme d'une progression conforme à la logique, qui emporte ma conviction.
On peut m'opposer tous les repentirs, les dénégations, les incohérences, quelques invraisemblances même, qui parsèment les déclarations recueillies au cours de cette progression. Je reconnais que, selon la sensibilité de chacun, ils peuvent ou non faire naître le doute, et je respecte ceux en qui il naît. Mais j'ai déjà dit qu'au contraire, en ce qui me concerne, et je ne suis pas le seul, ils renforcent ma conviction. C'est le langage des Dominici dans cette affaire: ils ne savent rien dire sans aussitôt l'atténuer, le modifier, le rétracter. Il faut s'habituer à ce langage, le décrypter, et la solution apparaît.
Cette spontanéité des aveux de Gaston Dominici gêne évidemment la défense. Le film dans lequel Jean Gabin joue le rôle du patriarche présente le point de vue de celle-ci ; Claude Bernard-Aubert a été conseillé par Maître Pollak. Aussi y passe-t-on très vite sur la scène des aveux, présentée en raccourci.
o Les éléments matériels.
Cet élément psychologique de conviction serait à lui seul déterminant. Sans être négligeables, les éléments matériels qui s'y ajoutent ne me paraissent pas aussi déterminants. Ainsi, en même temps que la carabine, les premiers enquêteurs avaient trouvé sur les lieux du triple crime des étuis vides percutés, des cartouches pleines non percutées et un chargeur vide. Or six ou sept coups de feu seulement avaient été entendus dans la nuit, alors que la contenance de ce chargeur était de quinze cartouches. Du plus, après avoir épuisé ses munitions, le meurtrier avait dû, pour achever la petite Elisabeth, lui fracasser le crâne avec la crosse de l'arme. On pouvait en déduire qu'il connaissait mal le maniement d'une carabine semi-automatique. Sur ce type d'arme, il suffit, en effet, d'actionner le levier d'armement avant de tirer le premier coup ; ensuite chaque déflagration réarme la carabine et la met en position de tirer le coup suivant. Si le tireur actionne néanmoins le levier, il éjecte chaque fois une cartouche pleine, non percutée, et gaspille ainsi la moitié de ses munitions.
Le bruit a couru avec persistance, parmi les policiers et les journalistes qui ont suivi l'affaire, et continue de courir aujourd'hui encore, que, lors de la reconstitution du 16 novembre 1953, tel aurait été le comportement de Gaston Dominici. Si cette circonstance était formellement établie, elle constituerait contre lui une charge matérielle accablante: il aurait signé son crime. Mais elle n'est pas mentionnée dans le procès-verbal de la reconstitution. Et il apparaît, au contraire, dans la suite de la procédure que les gestes du vieillard n'avaient pas permis de se rendre compte s'il connaissait le fonctionnement de la carabine dont il déclarait s'être servi pour la première fois la nuit du crime ; il se serait, en effet, borné à mimer chaque coup de feu sans indiquer s'il avait chaque fois réarmé comme l'avait probablement fait le meurtrier. Il est vrai que cette erreur aurait été plausible de la part d'un homme qui avait accompli son service militaire en 1898, à une époque où les armes semi-automatiques n'existaient pas. Elle n'aurait probablement pas été commise par un tireur jeune, instruit du fonctionnement des armes modernes, et certainement pas par un tueur professionnel.
De plus, je tiens de Roger Périès que, lors de cette reconstitution, mimant la poursuite de la fillette, le vieil homme avait ajusté l'inspecteur Amédée qui en jouait le rôle, en disant : "Pan, une dans le pont !". Et un impact de balle a été retrouvé sur le parapet en pierre du pont, dans la direction qu'il avait visée.
Les circonstances du tir font ainsi penser à une opération improvisée. En tout cas, elles ruinent la thèse du crime commis par une équipe de truands chevronnés. Il faudrait imaginer que ces tueurs soient venus commettre leur forfait préparé de longue date, munis d'une carabine rafistolée dont aucun d'eux n'aurait su se servir correctement. Sans doute, William Reymond croit-il à l'existence d'une seconde et peut-être même d'une troisième arme, mais nous verrons plus loin qu'il ne peut pas le prouver.
Quant à Gustave, les soupçons portés sur lui doivent-ils, pour autant, être entièrement levés ? Je répondrai plus loin à cette question. Examinons auparavant les éléments qui, en plus de la spontanéité des aveux de Gaston Dominici et des indices matériels que je viens de relever, viennent encore étayer mon intime conviction de sa culpabilité.
o La seconde instruction.
Moins importants que ceux qui, tirés du premier dossier, ont été soumis à la cour d'assises, je les trouve dans les données de l'instruction que j'ai conduite après le verdict. Ils méritent moins de développements.
L'échec même de cette instruction joue contre Gaston Dominici. Elle avait été ouverte sur la demande de ses défenseurs, à la suite des révélations qu'il leur avait faites. L'enquête a été confiée à des policiers pris parmi les meilleurs, soutenus par la presse qui défendait la thèse de l'erreur judiciaire, et très sensibles aux appréciations que cette presse pourrait porter sur leur action. Ils ont certainement fait l'impossible pour réussir. Après une étude minutieuse du premier dossier, ils avaient monté une stratégie basée sur un faisceau de questions destinées à enserrer logiquement les suspects dans un réseau inextricable et à combler les lacunes qu'ils avaient complaisamment relevées dans cette première instruction. Sans doute, cette stratégie n'était-elle pas parfaitement adaptée au climat de l'affaire et aurait-il mieux valu qu'ils essayent de comprendre et de traduire ce langage particulier des Dominici que je viens d'évoquer. Ils ont néanmoins eu tout loisir de la développer. Ils n'ont rien trouvé de nouveau, sinon quelques soupçons supplémentaires concernant Gustave, insuffisants, malgré ce qu'ils en disaient, pour le confondre et encore plus pour innocenter son père. Ils ont reconnu la responsabilité de celui-ci, ne la considérant toutefois que comme partielle.
Ainsi que je l'ai indiqué, je ne pouvais pas me rendre à Marseille pour interroger Gaston Dominici ou le confronter avec ses proches. À l'époque, je l'ai évidemment beaucoup regretté, car c'étaient ainsi des actes importants de l'instruction qui se réalisaient en dehors de moi. A la réflexion, je pense que ce fut mieux ainsi. Plus âgé et beaucoup plus expérimenté que moi, le juge Jacques Batigne était mieux placé pour établir la vérité. Son savoir-faire valait largement celui des commissaires parisiens. Bien entendu, nous avions longuement réfléchi ensemble, avant chacune de ses interventions, à la manière dont il les conduirait. Et, une fois accomplies, nous en tirions ensemble les conclusions. Après avoir interrogé Gaston Dominici, et surtout après avoir observé son comportement en face des membres de sa famille qui s'opposaient à lui, souvent dans des termes très durs, il était convaincu de sa culpabilité. Plusieurs fois, en sa présence, le vieil homme avait été pris d'accès de rage contre tel ou tel, surtout contre Gustave, et avait paru sur le point, dans sa colère, de révéler des faits nouveaux. Chaque fois, il s'était ressaisi au dernier moment comme si ce qu'il s’apprêtait à dire allait, en compromettant l'autre, l'enfoncer un peu plus lui-même. N'oublions pas, en effet, qu'à cette époque il était condamné à mort et non encore gracié. Le juge Batigne pensait donc que Gaston Dominici était sans aucun doute coupable, mais peut-être pas le seul coupable, s'écartant donc sur ce second point de la thèse officielle. Tel était aussi l'avis des commissaires Chenevier et Gillard qui n'ont pas hésité à écrire, dans les conclusions de leur rapport, qu'ils pensaient que le meurtrier des époux Drummond était Gustave, sans cependant pouvoir apporter la preuve irréfutable de ce qu'ils avançaient.
Telle est également mon opinion. J'ai l'intime conviction que Gaston Dominici était coupable, mais je ne suis pas sûr qu'il ait été le seul coupable. Qui pourraient être les autres ? C'est évidemment sur Gustave que se portent les principaux soupçons, mais je ne vais pas aussi loin que les policiers parisiens dans leur rapport, car ces soupçons m'apparaissent insuffisants pour forger une conviction sérieuse. Il aurait peut-être été intéressant de rechercher si, ayant appartenu à la Résistance, il connaissait mieux que son père le maniement de la carabine américaine. Personne n'y a pensé, pas plus moi que les autres. C'est dommage. Je crois cependant que, sur ce point aussi, il aurait émis un rideau de fumée pour gêner la recherche de la vérité. Je ne m'avancerai pas plus sur le terrain des hypothèses, et je ne chercherai surtout pas à essayer d'imaginer quel aurait pu être le rôle respectif des éventuels co-auteurs. À quoi bon, tant d'années après, salir un peu plus la mémoire de ces gens et piétiner encore la sensibilité d'une famille qui a déjà tant souffert ?
Il m'apparaît toutefois hautement improbable que des responsabilités puissent être trouvées en dehors de cette famille. Je ne vois pas, en effet, comment on pourrait interpréter le comportement de Gaston Dominici, aussi bien que celui de son fils Gustave, tout au long des deux enquêtes, comme celui des habitants d'une maison auprès de laquelle un crime vient d'être commis et qui n'ont rien à se reprocher.
Dans le premier dossier, d'abord, que trouvons nous après les aveux spontanés de Gaston Dominici à Victor Guérino ? Une rétractation, tout aussi spontanée, adressée à Joseph Bocca qui ne l'interrogeait pas. C'est cette méthode du nuage de fumée que nous connaissons bien maintenant. Mais qui le vieil homme va-t-il mettre en cause pour dégager sa propre responsabilité ? Des inconnus, étrangers à la famille ? Non : son fils Gustave qui aurait fait le coup, mais à la place de qui il s'accuserait. Puis, au juge Périès, il explique qu'il veut sauver l'honneur de ses petits-enfants et qu'étant le plus vieux de la famille, il doit se sacrifier pour elle. Toujours la famille ; mais pourquoi donc, si elle n'a pris aucune part au crime ?
On pourrait peut-être m'opposer que, durant ces journées de novembre 1953, Gaston Dominici est toujours resté, directement ou indirectement, sous une pression policière dirigée uniquement contre lui et les siens. J'ai déjà dit les précautions prises pour éviter toute apparence d'aveux extorqués ; j'ai relevé la spontanéité de ses premières déclarations. Je ne considère donc pas qu'il ait pu dire à ce moment là autre chose que ce qu'il voulait bien dire. Mais, pour les besoins du raisonnement, admettons un instant l'objection et sortons de cette période de novembre 1954. Qu'entendons nous, un an plus tard, durant les débats de la cour d'assises, alors que l'accusé s'exprime en toute liberté, assisté de ses avocats, devant un public partagé et une presse où il est loin de ne compter que des ennemis ? Pour nier sa culpabilité, il la reporte sur ses fils, interpellant d'abord Clovis : "Je n'ai rien sur la conscience, toi avec ton frère tu en as", puis Gustave: "La vérité tu dois la dire ... Le déshonneur que tu sèmes dans la famille est une honte ... Je suis en prison pour toi".
Son comportement est le même au cours de la seconde instruction. C'est pourquoi, je pense que celle-ci peut retrouver un certain intérêt en présence de la thèse aujourd'hui développée par William Reymond, selon laquelle le triple crime aurait été commis par les envoyés d'une puissance étrangère. Ce n'est plus maintenant à des policiers, à des juges, à un public, à des proches même, plus ou moins hostiles, que s'adresse le condamné, mais à ses meilleurs soutiens, ses défenseurs qui, accablés par sa condamnation à mort, sont évidemment disposés à faire l'impossible pour le sauver. Quel argument nouveau leur fournit-il ? Qui met-il en cause pour détourner de lui le châtiment ? Des agents étrangers ? Admettons qu'il n'ait pas pu connaître leur qualité. Mais au moins des tiers, avec lesquels lui et les siens n'auraient aucun lien ? Non : d'abord son fils Gustave et son petit-fils Roger ; ensuite ses deux fils Clovis et Gustave. Et il renouvelle ces propos tout au long de cette instruction, avec évidemment le camouflage habituel qui ne nous étonne plus. C'est ainsi que le juge Batigne, les commissaires Chenevier et Gillard et même, au cours d'une visite à la prison des Baumettes, des membres de sa famille, parmi ses fidèles, l'ont entendu diriger les soupçons vers ses deux fils et son petit-fils..
Peut-on alors imaginer que Gaston Dominici aurait profité du drame pour tenter d'assouvir une vieille haine envers les siens ? C'est fort peu plausible. Rien d'abord ne permet de supposer que cette famille était profondément divisée avant l'assassinat des Anglais. Les policiers, les juges, la presse ont fouillé son présent et son passé dans leurs moindres détails ; s'il y avait eu quelque chose de grave, on le saurait. Sans doute est-il apparu que le vieil homme était malheureux en ménage et qu'une entente parfaite ne régnait pas entre Yvette et ses beaux-parents. Ces faits sont d'une grande banalité et apparemment dépourvus de portée dans notre affaire. D'un autre côté, nous voyons notre homme tirer tous azimuts. Dans cette famille nombreuse, Clovis, Gustave, Roger représentent trois branches différentes. Qu'un grave incident resté secret ait pu jadis faire naître la haine entre le père et l'une de ces branches, passe encore ; trois c'est vraiment trop. La division n'est apparue dans la famille Dominici qu'à la suite du drame et, plus précisément, lorsque les soupçons se sont portés sur elle.
C'est pourquoi je crois que Gaston Dominici était coupable, mais peut-être pas le seul coupable ; et que les tentatives de reporter sa culpabilité en dehors de sa famille me paraissent vouées à l'échec.
o Ma prise de position.
Telle est la conviction que je me suis forgée pour avoir connu cette affaire de près. Je n'ai eu qu'une fois à l'exprimer officiellement, dans mon ordonnance de non-lieu du 13 novembre 1956. Après treize pages d'exposé et de discussion, je concluais qu'en apportant certaines précisions au sujet du pantalon qui séchait à la Grand'Terre le 5 août 1952, l'instruction avait contribué à confirmer la culpabilité de Gaston Dominici dans le crime de Lurs ; qu'elle permettait d'exclure la complicité du jeune Roger Perrin dont l'attitude extrêmement ferme, parfois insolente, envers son grand-père Gaston Dominici et son oncle Gustave Dominici paraissait établir qu'il ne craignait aucune révélation compromettante de leur part ; et qu'elle ne fournissait aucun élément nouveau au sujet de Gustave Dominici dont l'attitude suspecte et la volonté évidente d'entraver l'enquête étaient connues depuis longtemps mais ne pouvaient s'expliquer que par des hypothèses, sans que celles-ci impliquent nécessairement sa responsabilité personnelle, et qu'elles révélaient en tout cas insuffisantes pour étayer une inculpation.
Sans doute étais-je allé un peu trop loin au sujet du pantalon qui séchait ; je me rends compte aujourd'hui qu'en l'absence d'une expertise de police scientifique, ce fait pouvait éventuellement fonder un soupçon, mais non être retenu à charge. Ce n'est toutefois qu'un détail. Pour l'essentiel, je me démarquais déjà de la thèse officielle : celle de Gaston Dominici coupable et seul coupable, tout en expliquant pourquoi je n'inculpais pas Gustave Dominici et Roger Perrin contre lesquels, rappelons-le, étaient orientées les révélations qui avaient provoqué l'ouverture de cette instruction.
Ensuite, j'ai gardé le silence pendant trente cinq ans. D'une part j'étais tenu par le secret de l'instruction et l'obligation de réserve. En effet, une ordonnance de non-lieu n'est pas une décision publique, comme le verdict d'une cour d'assises ou le jugement d'un tribunal. D'autre part, il me semble qu'un juge ne doit jamais s'impliquer personnellement dans les affaires qui lui sont confiées ; seul un recul suffisant par rapport à elles peut lui permettre de juger sereinement. Je n'avais d'ailleurs aucune raison de m'écarter de ce principe spécialement dans cette affaire où, on l'a vu, j'étais entré par la petite porte et à laquelle je n'ai pas pu donner une impulsion nouvelle.
En 1992, quarante ans donc après les faits, le Rotary Club de Digne les Bains m'a proposé de parler à ses membres de mes souvenirs sur le crime de Lurs. J'avais alors cessé mes fonctions judiciaires actives depuis plusieurs années. Les nombreux ouvrages concernant le triple assassinat avaient reproduit tant de pièces du dossier qu'il n'y avait plus de secret. Aussi, ai-je accepté. J'ai ensuite été appelé à renouveler quatre fois cette causerie, toujours dans les Alpes de Haute-Provence, devant des auditoires restreints. C'est au début de 1997 que j'ai pour la première fois participé à un débat public, à l'occasion de la sortie à Digne du livre de William Reymond. J'ai été surpris de la foule qui s'y pressait. Vers la fin de ma carrière, j'ai eu à juger une autre affaire célèbre, celle des Pétroliers dont pendant des années toute la France a été victime, puisqu'ils nous ont fait payer notre carburant trop cher ; personne ne s'y est intéressé. Dans l'affaire de Lurs seules deux familles ont été atteintes ; quarante cinq ans plus tard elle continue à soulever les passions. Lors de ce débat, j'ai côtoyé quelques instants Alain Dominici, William Reymond et Maître Gilbert Collard.
Alain Dominici, je ne le connaissais qu'à travers le dossier où il apparaît lorsque sa maman lui donne un biberon, dans la nuit du crime, vers une heure et demie du matin. Son projet de réhabiliter la mémoire de son grand-père m'était évidemment sympathique. J'ai dit quelle a été ma satisfaction lorsque, nommé à Digne, j'ai moi-même eu le sentiment de prendre la suite de mon grand-père. C'est même en souvenir de lui que j'ai tenu à procéder dans les locaux du palais de justice de Forcalquier aux auditions nécessitées par l'épisode Llorca : là où il avait instruit au siècle dernier, là j'instruisais l'une des affaires les plus retentissantes de notre siècle. Comment donc n'aurais-je pas compris l'attachement profond d'Alain Dominici à la mémoire de son propre grand-père, sa volonté farouche d'obtenir sa réhabilitation, l'espoir fou qu'il doit placer dans le travail de William Reymond qui tente de trouver les coupables en dehors de sa famille ? Puissent-ils exploiter efficacement les lacunes du dossier ! Mais je ne crois pas au succès de leur démarche ; je crains que, malgré toute leur bonne volonté, Alain Dominici se trouve dans l'affreux dilemme de ne pas pouvoir décharger la mémoire de son grand-père sans charger celle de son père. Cette malheureuse famille est frappée de la malédiction des Atrides ; il faudrait un Eschyle ou un Sophocle pour la décrire mieux que moi.
William Reymond risque de ne pas paraître sérieux avec son histoire d'agents secrets découverts grâce à Internet. Un vieux dignois me confiait récemment : "Vous verrez que la prochaine fois ce seront les extra-terrestres". Et moi-même, je l'ai persiflé en lui disant qu'il avait trouvé le coupable en la personne de James Bond 007. Il aurait pu me répondre que je n'avais rien compris au célèbre personnage de Ian Fleming dont la mission est de défendre les sujets de sa Gracieuse Majesté et que le forfait serait plutôt l’œuvre de son ennemi soviétique SMERSH. Mais le sujet ne se prête pas à la plaisanterie, pas plus d'ailleurs, j'en conviens aujourd'hui, que le travail de William Reymond ne doit être traité par l'ironie. Jeune juge, j'ai rêvé un instant de donner un nouveau cours à cette affaire. Comment pourrais-je critiquer ce jeune journaliste de vouloir reprendre le flambeau, de soutenir l'effort d'Alain Dominici ? Je respecte leur entreprise et je ne doute pas de leur bonne foi quant au but poursuivi. Mais, je vais y revenir, la méthode de William Reymond manque singulièrement de rigueur et ses conclusions n'emportent nullement ma conviction.
Quant à Maître Collard, il m'a déçu. C'est au moment où, ce soir là, je commençais à parler de la spontanéité des aveux de Gaston Dominici, qu'il a surgi près de moi. Je n'en ai pas été surpris, car je sais que ce sujet a toujours gêné la défense. J'ai cru un instant que le brillant orateur, le redoutable avocat d'assises allait en quelques mots pulvériser mes propos. Il s'est borné, pour m'imposer le silence, à m'ôter le micro des mains, puis il m'a infligé quelques banalités désagréables sur les travers des magistrats. Je serais tenté d'en déduire que mon argumentation était irréfutable. Mais je sais bien qu'il n'en est rien, puisque j'ai moi-même donné ci-dessus un certain nombre d'exemples des lacunes du double dossier. J'aurais préféré me les entendre opposer, certainement avec plus de talent que je ne viens de les exposer.
*"Dominici non coupable. Les assassins retrouvés" par William Reymond, Flammarion, 1997
o La relation de mon instruction
Lorsque j'ai pris en mains le livre de William Reymond, je suis allé immédiatement aux pages qu'il consacre à mon instruction. Elles sont pleines d'erreurs. Sans doute me qualifie-t-il de brillant magistrat. C'est gentil, mais inexact. Je n'ai pas brillé dans cette affaire où, d'ailleurs, personne n'a été brillant. Le moins mauvais de nous, ce fut probablement Edmond Sébeille. Sa hiérarchie lui avait annoncé la Légion d'Honneur ; il a eu un commissariat de quartier. Seul, aujourd'hui, Maître Collard pourrait avoir encore une faible chance de se montrer brillant ; souhaitons-le lui.
Il y a d'abord des inexactitudes de détail. J'aurais opéré des auditions à Marseille alors que je ne suis pas sorti des Basses-Alpes. J'aurais rédigé mon "arrêt" une semaine après la confrontation entre Gustave Dominici et Edmond Sébeille, alors que plus d'une année s'est écoulée entre cet acte d'instruction du 23 septembre 1955 et mon ordonnance de non-lieu du 13 novembre 1956. L'auteur chipote par ailleurs, à deux ou trois heures près, sur le moment où Jean Teyssier a pris la première photographie de Gustave Dominici ; ici c'est lui qui se trompe de presque dix mille heures. Ces détails ne sont pas importants en eux-mêmes mais révèlent de sa part un regrettable manque de vigilance et un sens critique orienté de préférence vers les autres.
À un autre endroit, William Reymond aborde la question du pantalon qui séchait, dont il ignore manifestement tout. L'inspecteur Girolami n'a pas attendu quinze mois avant d'en parler ; je le sais car je l'ai moi-même fait entendre deux fois sur commission rogatoire, en août et octobre 1955, par le juge Désiré Gervaise, à Casablanca où il avait été affecté au service des renseignements généraux du Protectorat. Dès son arrivée sur les lieux, le 5 août 1952, il avait remarqué la présence en face de la porte de la cuisine, sur un fil de fer, de ce pantalon appartenant à Gaston Dominici. Il ne l'a vu ni tâché, ni ensanglanté, mais très mouillé. Il avait appris de Gaston Dominici lui-même que le linge du vieil homme n'était pas lavé à la Grand'Terre, mais chez sa fille aînée qui le rapportait propre et repassé, ce que William Reymond s'imagine avoir démontré le premier, quarante ans plus tard, grâce à un entretien avec Augusta Caillat. Charles Girolami s'était donc, à juste titre, étonné que ce pantalon ait exceptionnellement été lavé sur place quelques heures seulement après qu'un triple assassinat sanglant avait été commis tout près de là. Il avait aussitôt fait part de ses soupçons à son chef. Malheureusement, trop occupé par ailleurs, peut-être à la recherche de l'arme du crime, le commissaire Sébeille a laissé dormir ce précieux renseignement jusqu'au moment où, en novembre 1953, il a engagé son offensive des "petits détails". William Reymond lui reproche d'avoir orienté son enquête uniquement contre la famille Dominici; je regretterai plutôt que, le premier jour, il n'ait absolument pas pensé à elle, au point de négliger cet indice probablement très important relevé par un de ses hommes.
Et il est inexact de dire qu'ensuite, l'élément "pantalon" ne sera plus jamais abordé par les enquêteurs, à l'exception des commissaires Chenevier et Gillard. Il l'a été par le juge Périès le 15 novembre 1953 au cours d'une confrontation entre Gaston, Clovis et Gustave Dominici, par moi le 21 septembre 1955 avec Yvette Dominici, Louis Rebaudo et Marie Dominici, puis par le juge Batigne lorsqu'il a entendu Gaston Dominici le 24 octobre suivant. L'apport des commissaires Chenevier et Gillard concerne un autre pantalon pendu à une fenêtre, signalé par M. de Grave, sous-préfet de Forcalquier, appartenant à Gustave Dominici, qu'Yvette Dominici aurait lavé avant son départ matinal pour le marché d'Oraison ; je ne me souviens pas qu'il en ait jamais été question avant eux.
Que le lecteur veuille bien m'excuser de lui infliger tous ces petits détails fastidieux. Ils se rapportent à la partie de l'instruction que je connais le mieux, puisque je l'ai personnellement conduite. C'est là que je peux en toute certitude apprécier la plus ou moins grande fiabilité du travail de notre jeune journaliste. Nous voyons que, sur la question du pantalon, il n'est pas fiable du tout, ce qui ne l'empêche pas de critiquer les autres dans des termes aussi sévères qu'injustifiés : "Une histoire absurde ...", "C'est aberrant ...". Quand on ne sait pas, mieux vaut se taire.
Il n'est pas plus sérieux de me prêter des propos que je n'ai pas tenus. La principale source d'information de William Reymond est, en effet, la presse. Il a ainsi de bons renseignements sur l'activité des commissaires Chenevier et Gillard, dont la presse était une des principales préoccupations, si bien qu'elle connaissait généralement leurs faits et gestes avant moi. Mais je suis toujours resté très attaché au secret de l'instruction et je l'ai toujours scrupuleusement respecté, de sorte que, de janvier 1955 à ce jour, je n'ai jamais fait aucune déclaration à aucun journaliste sur le crime de Lurs. J'ai attendu plus de quarante ans pour prendre la parole. Si je le fais publiquement aujourd'hui, c'est qu'à mon âge, il ne me reste plus beaucoup de temps pour témoigner ; demain, il serait trop tard.
Faute d'avoir des renseignements directs, notre jeune journaliste va donc les prendre dans les rapports manuscrits du procureur de Digne au procureur général d'Aix. J'ai déjà dit tout le bien que je pensais de Louis Sabatier, mais aussi que nous n'avions pas exactement le même point de vue sur l'affaire. De plus, magistrat du siège indépendant par rapport au parquet, je ne l'ai jamais mandaté pour traduire ma pensée. On ne peut donc pas être certain que la traduction qu'il en donnait au procureur général et que reprend William Reymond lui correspond effectivement. À la page suivante, la source n'est plus un rapport, mais seulement le brouillon d'un rapport. On se demande d'où celui-ci pouvait bien sortir. Peut-être d'une corbeille à papiers ? Le fâcheux précédent de l'affaire Dreyfus devrait faire bannir à jamais ce mode d'information. Quoi qu'il en soit, ici, on n'est même pas sûr que ce document représentait l'opinion définitive du traducteur, puisqu'il s'agissait d'un simple projet, peut-être jeté ; un second doute se superpose au premier.
Enfin, un peu plus loin, le rapport concernant la confrontation du 23 septembre 1955 est interrompu par des points de suspension entre deux crochets, à l'endroit où aurait dû être relatée la scène poignante que j'ai vécue lorsque Gustave Dominici avait accepté de s'appuyer sur l'épaule du commissaire Sébeille pour répéter les circonstances de ses premières accusations contre son père le 13 novembre 1953. On ne saurait imaginer que le procureur Sabatier ait omis de faire part au procureur général d'un épisode qui entrait si bien dans ses vues. Comment s'empêcher alors de penser que cette mutilation serait voulue par notre auteur, pour les besoins de sa démonstration, alors qu'il s'étend complaisamment par ailleurs sur les déclarations de Gustave dénonçant les pressions que lui auraient fait subir les policiers marseillais ?
Il est vrai que tout ceci ne conduit pas à m'attribuer des actions, des déclarations ou des idées scandaleuses ou extravagantes. Ce ne serait donc pas très grave en soi. Ce qui m'inquiète, c'est le manque de rigueur de la méthode. Je le détecte dans cette partie de l'affaire que je connais bien. Je serai vigilant à la lecture du reste de l'ouvrage, sur des points plus importants. Reprenons donc ce livre au début.
o La démolition du dossier
Il est logique qu'avant d'en venir aux assassins qu'il croit avoir trouvés, William Reymond commence par démolir le dossier qui a conduit à la condamnation de Gaston Dominici et de ses suites qui n'ont pas permis de proclamer son innocence. Je ne m'étendrai pas sur cette partie de son travail. Dans les douze ouvrages qui ont précédé le sien, dans les innombrables articles et reportages publiés à ce sujet, tout a été dit pour ou contre. Je reconnais moi-même les faiblesses du dossier, mais j'ai expliqué comment un certain nombre d'éléments importants retenus à décharge par la défense entraînent, au contraire, ma conviction dans le sens de la culpabilité de Gaston Dominici. Je n'entends pas polémiquer là dessus avec William Reymond.
Il est cependant un point sur lequel je ne peux pas me taire. C'est la mise en cause haineuse de l'honnêteté intellectuelle du commissaire Sébeille qui aurait volontairement organisé une erreur judiciaire au détriment de Gaston Dominici. Cette outrance ne peut que desservir la cause soutenue par son auteur. Sans doute le commissaire Sébeille était-il devenu, par la force des choses, l'adversaire de la famille Dominici, alors qu'il ne la soupçonnait pas au début de son enquête. Ce n'est pas en salissant sa mémoire qu'elle réhabilitera celle de Gaston Dominici. Je l'ai peu connu mais, sachant qu'il disposait des mêmes éléments d'appréciation que moi, je comprends qu'il se soit forgé sincèrement à peu près la même conviction. Je n'entends pas contester la bonne foi de William Reymond ; je n'accepte pas qu'il mette en cause celle du commissaire. Il fallait que cela soit dit, d'abord pour satisfaire ma conscience, ensuite pour le cas où ces lignes tomberaient sous les yeux de la famille ou des amis d'Edmond Sébeille ; peut-être avait-il, lui aussi, des petits-enfants.
Rappelons aussi que notre auteur ne veut pas parler de la scène du 23 septembre 1955 au cours de laquelle Gustave Dominici a reproduit devant moi celle de ses aveux au commissaire Sébeille. Elle pèse fortement sur ma conviction car je l'ai vécue. Mais, comme Maître Pollak avec son raccourci au cinéma, comme Maître Collard qui m'a enlevé le micro, la spontanéité des aveux des Dominici gêne William Reymond.
Il impute le triple assassinat à un service secret étranger. Ce n'est pas tout à fait inattendu. Le commissaire Sébeille évoquait déjà l'hypothèse d'un crime lié à l'espionnage dans son rapport du 23 janvier 1953. Il l'écartait pour différentes raisons, en particulier parce qu'il voyait mal des professionnels utiliser une arme rafistolée. Ce qu'il y a de nouveau, dans le livre de William Reymond, ce sont les précisions qu'il fournit à ce sujet. Je les ai lues avec intérêt, mais d'un œil critique.
o Sir Jack Drummond, agent secret
On savait que que Sir Jack Drummond était un savant nutritionniste connu. L'auteur considère que, dès 1914, il aurait été chargé par les services secrets britanniques de travailler sur la guerre chimique. Il glisse ensuite de cette activité à une autre, encore plus secrète, de récupération de scientifiques nazis, à l'occasion de laquelle Sir Jack aurait été assassiné par une organisation rivale qui n'aurait épargné ni sa femme, ni sa fille. Mais il affirme sans démontrer. Les travaux du savant sur les méthodes propres à pallier l'infection des produits alimentaires s'expliquent par sa spécialité de nutritionniste, sans qu'il soit nécessaire d'imaginer une activité secrète. De même, ses déplacements à l'étranger se justifient par sa participation à des congrès ayant pour objet le ravitaillement. On ne voit rien d'étonnant, non plus, à ce qu'une mission humanitaire au delà des lignes allemandes, vers la fin de la guerre, ait été dirigée par un nutritionniste éminent. Les nombreuses références données à des publications en langue anglaise apparaissent dépourvues de signification. S'il s'agissait réellement de graves secrets d’État, comment pourraient-elles s'en faire l'écho ? L'auteur ne l'explique pas. Ses formules sont souvent dubitatives: "Il est impossible d'affirmer ...", ou "S'il n'est guère possible de dire avec certitude les vraies raisons...", ou encore: "L'emploi du temps de Drummond est flou ...", etc. Lorsqu'il fait allusion à un rapport secret selon lequel Sir Jack aurait fait partie d'un groupe de savants au courant de secrets nazis, il ne dit pas pourquoi ce rapport aurait été publié et n'en cite aucun extrait. Extrapolant du connu vers l'inconnu, je pense que, dans ce récit, de nombreux détails doivent être aussi inexacts que ceux de mes actes d'instruction à Marseille, du délai d'une semaine avant mon ordonnance de non-lieu et de l'"histoire absurde" du pantalon. Mais nous ne sommes plus ici dans l'instruction que j'ai conduite et je n'ai pas les moyens de les détecter ; donc je n'insiste pas.
Les affirmations sur le couple anglais qui aurait suivi la famille Drummond dans tous ses déplacements lors de son dernier voyage en France sont encore plus inconsistantes. Il n'y a pas lieu de s'étonner que ces trois Anglais aient lié conversation avec d'autres familles britanniques à Domrémy, puis à Digne. Les photographies jointes au texte ne sont pas d'assez bonne qualité pour établir qu'il s'agirait du même homme. Les allusions au mystère qui aurait entouré les moindres gestes de la famille Drummond à Villefranche, puis sur leurs déplacements vers Digne et Lurs ne font pas sérieux. Arrivé là, j'étais tenté de refermer le livre.
o Les assassins retrouvés
Mais je ne regrette pas d'avoir continué, car la suite devient plus intéressante, à partir du moment où l'auteur aborde l'interrogatoire d'un Allemand nommé Wilhelm Bartkowski par le service criminel de la police régionale du Würtemberg à Stuttgart. Cet individu aurait été arrêté à la suite de nombreuses infractions telles que trafic de voitures volées et vols à main armée commis depuis quelque temps en Bavière, en Autriche et en Suisse. Interrogé le 12 novembre 1952 par la police allemande, il reconnut s'être joint depuis cinq mois à une bande de trois malfaiteurs préexistante. D'après lui, ils auraient été chargés, au début d'août 1952, d'une opération à réaliser en France. Il leur aurait donc servi de chauffeur pour les conduire dans le Midi, en un lieu qu'il décrivait sommairement, où ses trois compagnons l'auraient fait arrêter au milieu de la nuit. Là, le laissant au volant de leur voiture et armés d'un pistolet et de deux carabines, ils se seraient dirigés vers une petite lumière, près d'un véhicule en stationnement, entre des buissons parmi lesquels ils auraient disparu. Après un moment, il aurait entendu trois ou quatre coups de feu et des gémissements de femme ou d'enfant. Les trois hommes passèrent ensuite quelques instants à brouiller leur piste et, suppose William Reymond qui croit se trouver en présence du crime de Lurs, à achever la petite Elisabeth, puis ils rejoignirent leur véhicule et repartirent du côté où ils étaient arrivés.
Il est probable que cette déclaration existe, bien que notre auteur ne donne pas les références exactes du procès-verbal de la police allemande et ne dise pas comment il se l'est procuré. Mais il reste à relier avec certitude la narration de Bartkowski avec l'assassinat de la famille Drummond. Or la description des lieux est trop vague pour donner cette certitude ; elle pourrait correspondre à des dizaines d'endroits dans les Basses Alpes, les Hautes Alpes, la Drôme, le Var ou le Vaucluse. De même, n'ayant pas vu les victimes, il ne précise pas pas si ce sont un homme, une femme et un enfant et encore moins nos trois Anglais. Il dit avoir entendu trois ou quatre coups de feu, alors qu'il en a été tiré au moins sept : trois sur chacun des époux Drummond d'après le rapport d'autopsie, plus celui qui a touché le parapet du pont.
À ces incertitudes s'ajoute au moins une certitude contraire. William Reymond considère que deux armes ont été utilisées, la carabine américaine de calibre 7 mm 62 et un fusil mitrailleur allemand de 7 mm 92. Il croit en trouver la preuve dans le fait qu'à l'autopsie des orifices d'entrée de tailles différentes ont été relevés sur les corps des victimes. Mais la différence de trois dixièmes de millimètre entre les deux calibres est trop faible pour apparaître sur une cible molle comme le corps humain. Les différences de taille des blessures s'expliquent par d'autres facteurs, tels que la distance de tir et l'angle de pénétration. Notre auteur est aussi en contradiction avec les résultats de l'expertise balistique. Car les premiers enquêteurs n'ont pas commis à ce sujet la même erreur que pour le pantalon. Ils ont soigneusement recherché les cartouches et les étuis qui parsemaient le sol. Certes, ils n'ont trouvé que deux étuis et deux cartouches en plus du chargeur vide. Il en manquait donc, mais Gustave Dominici était passé avant eux sur le terrain. L'examen opéré par le laboratoire de police scientifique a montré que les deux étuis avaient été tirés par la carabine américaine de calibre 7 mm 62.
N'oublions pas, enfin, que l'utilisateur de cette carabine semi-automatique ne savait pas s'en servir correctement, ce qui serait bien surprenant de la part des compagnons chevronnés de Bartkowski. Pour écarter cette circonstance contraire sa thèse, William Reymond suppose que le tireur aurait su utiliser l'arme comme il faut, mais qu'il aurait dû éjecter manuellement des cartouches mal percutées. Il est sur ce point en opposition avec les procès-verbaux initiaux de la gendarmerie et de la police judiciaire. Tous deux concordent: ce sont des cartouches non percutées que le capitaine Albert a remises au commissaire Sébeille. Pour fortifier sa démonstration, William Reymond invoque une récente émission de télévision. À chacun ses preuves. J'ai, pour ma part, très bien connu le capitaine Henri Albert, officier de gendarmerie d'une droiture irréprochable et d'une compétence exceptionnelle ; il ne peut pas s'être trompé sur un point aussi important. On me permettra de préférer son procès-verbal, corroboré par celui du commissaire Sébeille, aux élucubrations d'une quelconque télé.
o L'entrée en scène du commissaire Gillard
William Reymond invoque cependant un autre lien entre le récit de Bartkowski et l'affaire de Lurs. La police criminelle allemande avait communiqué sa procédure à la police judiciaire française. C'est le commissaire Gillard qui fut chargé d'enquêter sur cette affaire. Sa conclusion, telle qu'il l'a donnée à William Reymond est formelle : Bartkowski est un mystificateur ; sa déclaration avait pour but de lui faire gagner du temps et changer de prison. J'aurais tendance à le croire. D'abord, je sais que c'est un bon policier et j'ai confiance dans son appréciation. Ensuite, ayant moi-même une longue expérience de l'instruction, je connais ce type de situation. Dès qu'une affaire prend du retentissement, comme celle de Lurs, il se développe autour d'elle toute une faune de gens déséquilibrés ou douteux qui, pour se rendre intéressants ou pour obtenir quelque profit, cherchent à y être mêlés. Après Panayotou, Bossa, Reine Ribo, Llorca et tant d'autres, voici Bartkowski . On aimerait connaître les conclusions de l'expertise psychiatrique à laquelle doivent l'avoir soumis ses juges allemands.
Cette prise de position toute simple du commissaire Gillard ne plaît évidemment pas à William Reymond qui s'appuie alors sur le rapport de fin d'enquête établi par le commissaire le 24 novembre 1952 pour démontrer qu'il aurait soutenu l'inverse. Mais il faut lire très attentivement les cinq pages consacrées à ce document. Elles contiennent des extraits du rapport entrecoupés de commentaires de l'auteur du livre, le tout présenté de façon à donner l'impression que le commissaire Gillard concluait lui-même à la culpabilité de Bartkowski dans notre affaire. Mais il n'en est rien. Seuls les commentaires de l'auteur du livre vont dans ce sens. Les citations de l'auteur du rapport sont pour la plupart des extraits des déclarations du criminel allemand qui semble, en effet, avoir voulu faire croire qu'il avait participé au crime de Lurs ; laissons lui la responsabilité de ses déclarations. D'autres extraits sont les arguments qui pouvaient être relevés en faveur de cette participation. Il est, en effet d'usage, dans ce type de rapport, d'examiner toutes les hypothèses envisageables, ainsi que les arguments pour et contre chacune d'elles, puis d'en retenir une en conclusion. On l'a vu ci-dessus dans celui du commissaire Sébeille qui a cité, parmi bien d'autres, l'hypothèse de l'espionnage et l'a écartée. De même, dans son rapport du 24 novembre 1952, le commissaire Gillard a dû évoquer les arguments favorables et défavorables à la participation de Bartkowski, pour probablement rejeter cette participation dans sa conclusion. William Reymond retient les arguments favorables, mais ne mentionne ni les arguments défavorables, ni surtout la conclusion dans laquelle le commissaire Gillard aura donné son avis personnel. C'est la méthode que nous avons déjà vue pour le rapport Sabatier, tronqué ; elle est ici plus élaborée et appliquée sur un point essentiel de la démonstration.
En outre, les extraits cités montrent que l'auteur du rapport est toujours resté dans le cadre du crime de droit commun ; il n'évoque nulle part l'hypothèse de l'intervention d'un service secret. William Reymond lui-même ne prouve pas une telle intervention. Il se borne à nous révéler que, travaillé journellement pendant trois mois par la police allemande, Bartkowski aurait fini par avouer sa participation à l'enlèvement d'un savant atomiste nommé Erich Kramer, livré à un service tchécoslovaque qui l'aurait tué. Mais c'est l'assassinat de la famille Drummond qui nous intéresse, non celui de Kramer
Il ne nous explique d'ailleurs pas l'intérêt qu'aurait pu avoir la France à dissimuler, en pleine guerre froide, un crime des soviets. Je le comprendrais si le forfait avait été attribué aux services secrets de nos amis anglais ou américains, mais pourquoi dissimuler à l'opinion publique la turpitude de nos adversaires soviétiques ? Fallait-il craindre qu'en représailles, le Kremlin ne déclenchât le feu nucléaire ? Et pourquoi le commissaire Gillard aurait-il continué à garder le silence lors de son entretien avec l'auteur en octobre 1995, après l'effondrement du régime soviétique ?
Enfin son point de vue est absolument incompatible avec tout ce que je sais des commissaires Chenevier et Gillard, bons policiers, mais très sensibles à l'opinion du public et de la presse. Ils n'auraient jamais intrigué, comme ils l'ont fait, pour enquêter en 1955 sur le crime de Lurs, s'ils avaient connu dès 1952 l'identité de ses auteurs protégés par raison d’État. Ils se seraient, en effet, ainsi lancés dans cette affaire, sachant qu'ils échoueraient nécessairement, après avoir fait annoncer partout qu'ils allaient faire mieux que leur collègue Sébeille. C'est tout à fait impossible. Le commissaire Chenevier aurait manœuvré pour éviter l'ouverture de la nouvelle instruction en 1955 ou, s'il n'avait pas pu l'éviter, il aurait fait désigner quelqu'un d'autre, mais il ne se serait jamais engagé, avec son adjoint Gillard dans une impasse dont il aurait connu l'impossibilité de sortir sans perdre la face.
À moins que ... les deux commissaires n'aient été des policiers aussi indignes que ne le serait, selon l'auteur, le commissaire Sébeille et qu'ils aient décidé, en connaissance de cause, pour assurer leur publicité, de sacrifier une deuxième victime à la raison d’État : Gustave Dominici après son père. Je rejette cette idée avec horreur, comme je l'ai rejetée pour Edmond Sébeille. On sait que je n'approuvais pas toutes les méthodes de ces deux policiers. Mais je ne peux pas douter de leur bonne foi. Je les ai vus au travail. Je suis sûr qu'ils étaient essentiellement mus par la volonté sans faille de faire apparaître la vérité et de confondre les vrais coupables. Une aussi ignoble forfaiture serait encore moins concevable de leur part que le suicide médiatique précédemment envisagé.
À moins que..., pour tout concilier, Gustave Dominici, après la Résistance, ait été recruté par un service secret de l'Est ; qu'à la suite du forfait de Bartkowski et de sa bande, il ait nettoyé le terrain et spécialement fait disparaître les étuis de 7 mm 92, non pour le compte de son père ou éventuellement pour le sien propre, mais pour celui de SMERSH ; qu'il ait ensuite dénoncé le vieil homme pour protéger les tueurs commandités par ses chefs ; que ses revirements incessants s'expliquent par le conflit entre l'amour paternel et la Cause ; que Gaston se soit lui-même tu pour éviter à ses petits-enfants le déshonneur d'avoir dans leur famille un traître à la Patrie ; qu'enfin, le sachant, les commissaires Chenevier et Gillard aient voulu à la fois confondre un coupable, assurer leur réputation et être désagréables à leur collègue Sébeille, le tout sans charger leur conscience, ni briser le secret d’État. Cet enchaînement est d'une logique implacable, sauf qu'il me manque mon point de départ : Gustave agent soviétique. Il est cependant aussi crédible que Sir Jack agent britannique et, avec des documents du genre des rapports Sabatier et Gillard tronqués, on devrait bien arriver à le "démontrer". On pourrait également trouver des éléments suspects dans son emploi du temps : s'il n'a pas surveillé lui-même attentivement l'arrosage de sa luzerne, c'est sans doute parce que l'arrivée prochaine du commando Bartkowski le préoccupait. Et, si nous découvrons qu'il est allé la veille au cinéma voir un film de Fernandel avec sa femme, ce sera pour rencontrer un élément précurseur de ce commando à la faveur de l'obscurité, etc.
Mais voilà qu'à mon tour je délire, halluciné par cette atmosphère délétère. Je m'étais promis de ne plus persifler et je laisse mon imagination vagabonder sous l'effet de la drogue que constitue cette affaire indéfiniment reprise, répétée, commentée, analysée, disséquée, mutilée, interpolée, approuvée, contestée, ... peut-être demain révisée.
o Mon résumé critique.
Revenons au sens commun, et résumons la démonstration qui nous est proposée. Pour nous prouver que Sir Jack Drummond était un agent secret et que des gens suspects le suivaient, l'auteur accumule une série de petits faits d'une grande banalité auxquels il donne arbitrairement un sens mystérieux. Connaissant sa propension à parler de ce qu'il ne sait pas et son manque de sens critique envers lui-même, je ne suis pas convaincu. Je ne trouve dans son discours rien de solide. Je ne vois qu'un savant nutritionniste qui fréquentait des congrès ou remplissait des missions de sa spécialité et une famille anglaise qui passait paisiblement ses vacances en France. Pour moi, cette première partie de la démonstration est tout entière du roman ; le prétendu mobile politique du triple assassinat ne vaut pas mieux que le prétendu mobile sexuel attribué à Gaston Dominici.
La seconde partie débute plus sérieusement. Afin d'établir que le crime de Lurs serait l’œuvre du commando Bartkowski, William Reymond s'appuie, en effet, sur une enquête de la police allemande dont il semble résulter que cet homme se serait accusé à Stuttgart de ce crime. Mais c'était probablement un affabulateur et il en connaissait mal les détails. Ceux qu'il a fournis ne prouvent pas la réalité de sa participation à notre affaire. Au contraire, les éléments matériels que nous possédons sur celle-ci, notamment l'emploi de l'arme, ne cadrent pas avec son récit. L'auteur va alors chercher un rapport du commissaire Gillard qu'il nous présente par bribes non significatives, entrecoupées de ses commentaires partiaux. Si ce rapport concluait à la culpabilité du commando Bartkowski, ce serait la pièce maîtresse de sa démonstration. Il n'avait pas le droit de le couper en petits morceaux. Il aurait dû le publier in extenso en annexe. S'il s'en abstient, c'est qu'une lecture normale du document conduirait sans doute au rejet de sa thèse. Le comportement du commissaire Gillard en 1955 serait d'ailleurs absurde s'il avait cru dès 1952 à la culpabilité de Bartkowski. En outre, celui-ci et sa bande étaient des délinquants de droit commun dont on ne nous prouve pas qu'ils auraient agi ce jour là pour le compte d'un service secret. Enfin, on ne nous explique pas pourquoi la raison d’État aurait commandé de cacher un crime soviétique commis en France.
Non, décidément, ce n'est pas ce bon jeune homme, malgré tout son zèle, qui me fera changer de conviction. Je crois Gaston Dominici coupable. Peut-être n'était-il pas le seul coupable. Mais je ne pense pas qu'on puisse jamais identifier un autre coupable, dans cette famille ou ailleurs.
Il me reste, en guise de conclusion, à poser une dernière question: l'aurais-je condamné à mort ?
Cette question m'est venue à l'esprit lorsque, pour rédiger le chapitre consacré à l'intime conviction, je m'en suis remémoré les principes. À l'époque, je ne me l'étais absolument pas posée. Ma mission de juge d'instruction n'était pas, en effet, de juger les gens qui m'étaient déférés, mais d'apprécier s'il existait ou non contre eux des charges suffisantes pour les renvoyer devant leurs juges. Cependant, elle se pose à moi aujourd'hui, après une carrière qui a beaucoup consisté, sans doute au début à instruire, mais beaucoup aussi par la suite à juger tant au civil qu'au pénal. Il s'agit probablement d'un exercice artificiel. Lui seul cependant peut me permettre de mesurer la solidité de cette intime conviction de la culpabilité de Gaston Dominici que je me suis faite ; aurait-elle pu me conduire jusqu'à sa condamnation à mort ?
o La peine de mort.
Une partie de la réponse est facile : à mort, certainement non, parce que, avant même mon entrée dans la magistrature, j'étais un adversaire résolu de la peine de mort et que je n'ai jamais changé d'opinion à cet égard. C'est pourquoi je suis très heureux que Gaston Dominici ait été gracié.
Il n'existe, me semble-t-il, qu'un seul bon argument en faveur de cette peine. C'est que, depuis sa suppression, le prix du "contrat" que prend un truand pour tuer l'adversaire de celui qui n'a pas le courage de le faire lui-même aurait, paraît-il, baissé. Mais, en face de cet argument "pour", il existe tant de bons arguments "contre" qu'ils doivent triompher. Je ne reviendrai pas sur cette argumentation. Je me bornerai à indiquer ici la principale raison qui m'a déterminé.
Sur ce point aussi, il faut revenir à l'époque de la Libération. J'ai déjà évoqué les crimes qui se sont alors illégalement commis. D'autres l'ont été sous une apparence de légalité. Des juridictions d'exception dont la composition n'offrait aucune garantie pour les accusés ont, en effet, fonctionné pendant un temps sans doute limité, mais encore bien trop long. Elles ont prononcé de nombreuses condamnations à mort. Heureusement, une partie des condamnés a bénéficié du droit de grâce et, les esprits se calmant à mesure qu'on s'éloignait de cette période troublée, la mort, d'abord convertie en travaux forcés à perpétuité, s'est le plus souvent réduite à deux ou trois années d'emprisonnement. Comme ces condamnés avaient généralement quelque chose à se reprocher, ce n'était pas bien grave, même si certains sont restés en prison un peu plus longtemps qu'il n'eût été juste. D'autres, qui n'en avaient souvent pas fait beaucoup plus, n'ont malheureusement pas obtenu leur grâce et ont été exécutés. Ils avaient perdu à la loterie ; on ne pouvait plus rien pour eux. C'est ce caractère irréversible de la peine de mort qui m'a décidé. Je me préparais à devenir magistrat. Je me suis résolu à ne jamais me prononcer en faveur de cette peine.
Ayant été longtemps juge d'instruction, j'ai peu siégé aux assises car les deux fonctions sont incompatibles. Et, les quelques fois où cela m'est arrivé, je n'ai jamais eu à y connaître d'affaires à l'occasion desquelles la peine de mort aurait été encourue. En revanche, comme juge d'instruction, j'ai instruit des crimes qui auraient pu conduire leurs auteurs à l'échafaud ou au peloton d'exécution. Je pense à des Algériens qui, durant la guerre d'Algérie, en ont assassiné d'autres, à Manosque ou ailleurs, dans des conditions épouvantables. En les renvoyant devant le tribunal militaire, comme le prévoyaient les lois de l'époque, je priais Dieu qu'ils ne soient pas condamnés à mort. J'ai toujours été exaucé. Généralement condamnés à perpétuité, ils ne sont pas restés longtemps en prison car, la guerre finie, une amnistie est intervenue. Ils ont été renvoyés dans leur pays où, considérés comme des héros, ils ont dû être couverts d'honneurs. Leur cas était assez comparable à ceux de nos condamnés de la Libération, mais avec des juridictions plus sages, de sorte qu'à cette loterie de la vie et de la mort, ils ont tous tiré un numéro gagnant.
o La condamnation.
La mort étant exclue, me serais-je prononcé pour une autre peine, si j'avais siégé aux assises ? Aujourd'hui, âgé et retiré du prétoire depuis des années, j'avoue que je serais enclin à l'indulgence. Lorsque j'étais en activité, je n'aimais pas rendre la justice pénale. Mais, si cela m'arrivait, je tenais à accomplir sérieusement la mission du juge à qui la société fait confiance pour être défendue. Le serment des jurés, nous l'avons vu, leur impose de ne trahir ni les intérêts de l'accusé, ni ceux de la société qui l'accuse. Les jurés ont occasionnellement cette préoccupation. Elle est permanente pour le juge qui doit, au besoin, savoir faire taire sa sensibilité. Pour respecter les intérêts de l'accusé, il l'acquitte s'il n'est pas certain de sa culpabilité. Pour respecter ceux de la société, il ne doit pas hésiter à condamner s'il a l'intime conviction de la culpabilité, et proportionner la peine à la gravité de la faute. Le triple crime de Lurs était particulièrement atroce. À cause du crâne fracassé de la petite Elisabeth, j'aurais sans doute choisi la peine la plus lourde : les travaux forcés à perpétuité.
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