Ce type de travail, tellement éloigné des marronniers estivaux que nos journaleux nous resservent chaque année comme une soupe fadasse, s’inscrit dans une solide tradition d’exigence. Exigence qui est totalement abandonnée aujourd'hui, et je n'en veux pour preuve qu'au moment même où je compose ces lignes, le traitement incroyablement différencié de deux disparitions concomitantes (celle de Jean-Pierre Azéma, éminent spécialiste de la France de Vichy et de la Résistance, complètement passée sous silence — et il s'agit pourtant d'un authentique homme de gauche ! Et celle de Thierry Ardisson, paraît-il grande figure de la télévision française, qu'on nous a serinée jusqu'à l’écœurement) en dit fort long sur la qualité — et l'honnêteté — des impératifs médiatiques. En réalité — et pour paraphrase l'immense Marc Bloch —, on notera avec regret que les professionnels de l'information ont trop pris l’habitude de se contenter de connaissances incomplètes et d’idées insuffisamment lucides.
Sous le titre ronflant, "Dans l'Affaire Dominici, l'ombre de l'erreur judiciaire", il nous est rapporté que l'avocat René Floriot (très médiatique en son temps, lui aussi) revisita en 1958 l'Affaire dans une plaidoirie fictive, en faveur du condamné Dominici : précisons qu'elle est tombée dans l'oubli le plus profond, et que c'est justice. Et la demoiselle de nous confier qu'il s'agit là "d'un drame familial ourlé de mystères et d’erreurs judiciaires possibles (?), qui divisa la France entière (??), déchirée entre la conviction de la culpabilité du vieux paysan Gaston Dominici et le doute face à une instruction lacunaire (???) et des aveux labiles. Gaston Dominici, rude patriarche de la Grand’Terre, devint l’incarnation tragique d’un pays déchiré entre vérité judiciaire et doutes persistants".
Est-il vraiment nécessaire de commenter de telles sornettes, frisant parfois le bobard ?
Plus sérieusement, face au vide informationnel et à l’indigence d’un journalisme paresseux, le brillant reportage de Costelle, dont on a l'honneur de rendre compte ci-après, rappelle ce que signifie vraiment "se souvenir". Alors même qu'il y a exactement dix jours, disparaissait le dernier témoin direct (Mme Yvette Barth) de l'abominable tuerie, disparition complètement passée sous silence, ce qui ne laisse pas d'interroger. D'autant qu'à cette triste occasion, certains ont essayé de ressusciter le défunt site "Dominici-info" (voyez l'anti-phrase) en mettant en ligne six minutes "d'hommage à Yvette Dominici" - suivies, de la même eau, des "mensonges du Commissaire Sébeille". S'agissant des "mensonges de la famille Dominici", il conviendra d'attendre...
E. Sébeille
Trente ans après, retour sur les lieux de "l'Affaire du siècle"
Si l'on fait l'impasse sur la logorrhée de Frédéric Pottecher (1905-2001) — elle paraissait insupportable à Pierre Desgraupes, apprend-on au passage — ce document de 48 minutes, signé Daniel Costelle, pour l'essentiel tourné sur les lieux mêmes de la tragédie (Grand'Terre – Tribunal de Digne), est de première importance eu égard à la qualité d'implication des personnes interrogées. Et pourtant l'affaire était mal engagée, du simple point de vue de l'information factuelle : "Le 5 août 1952 à quatre heures du matin, un livreur de vins, Monsieur Blanc [Il s'agit de Marceau Julien Antonin Blanc, 33 ans], aperçoit ici deux cadavres…". Mais passons.
Voici donc Jean Teyssier (1914-1999), apparemment le premier photographe à être arrivé sur les lieux, entre 7:30 et 8 heures, nous dit-il, en commentant les photos qu'il prit ce funeste matin-là. Et le journaliste qui l'interroge, de s'étonner : "Comment vous a-t-on laissé photographier à votre guise ?" La réponse est hélas connue, qui met en cause la Gendarmerie : "le service d'ordre était inexistant, il y avait déjà beaucoup de monde, beaucoup de voitures arrêtées, plein de monde et des gens ouvraient l'Hillmann, etc., etc.". Un ange passe…
À ce moment Teyssier se fait particulièrement grave, empli d'une émotion difficilement contenue lorsqu'il rapporte qu'il est ensuite allé auprès du cadavre de la fillette, et qu'il a soulevé la couverture : "Ce que nous avons vu était atroce, épouvantable ; sa figure était un amas de sang et de chairs, et très longtemps mes nuits ont été hantées par le visage de cette petite. Et pour moi, il n'y avait aucun doute, le criminel, celui qui avait fait ça, devait automatiquement mériter la peine de mort". Allo, Badinter ?
Et puis le Juge Roger Périès lui-même (36 ans lors de la commission des faits), qui pour les besoins du tournage arrive en voiture d'époque (sa 203 !), et en costume-cravate (!). Son témoignage précieux et mesuré alterne avec celui du Commissaire Sébeille — et on perçoit, en filigrane, que ces deux-là devaient profondément s'estimer (ce que l'on sait par ailleurs, puisqu'ils ont travaillé la main dans la main, en dépit de la différence d'âge — Sébeille étant l'aîné de neuf années). Sébeille, lui, parle d'enquête psychologique (!), raconte sa première rencontre avec un Gaston parlant facilement, très volubile… jusqu'au moment où il a commis un impair : "la femme est tombée là, elle n'a pas souffert…". Le Commissaire développe alors l'hypothèse suivante, parfaitement en rapport avec les données du dossier : Gaston est allé chercher sa carabine non pour tuer les Anglais, mais pour les faire déguerpir. Et s'en est suivi le fatal enchaînement, "comme l'automobiliste qui, au lieu de freiner, appuie sur l'accélérateur et rentre dans la foule". Comparaison fort instructive, il est vrai. Mais renvoie-t-elle à la vérité vraie ?
Aux dires de Périès, le moment capital est la défaillance de Gaston, gardé à vue au soir du 13 novembre 1953 par le jeune Guérino (33 ans), et à qui il parla, tout en pleurant à chaudes larmes, de la fillette qui courait ("Ah, cette petite, cette petite !") — des larmes sincères avant la rétractation, estime l'ancien Juge dignois.
Pottecher en vient alors à égrener ses souvenirs du procès : "nous étions au moins 300, dans une salle ne pouvant accueillir que 150 personnes !". Ceux qui ont eu la bonne fortune, en 2019-2020, de constater de visu l'exiguïté des lieux, grâce à l'excellente reconstitution dressée au sein des Archives départementales de Digne, ne pourront qu'approuver : l'atmosphère devait être littéralement irrespirable !
Et puis les choses se gâtent — à mon sens, mais c'est cependant particulièrement intéressant, instructif même — lorsque le maître de cérémonie en vient à interviewer paternellement le Tave – qui nous dit benoitement avoir été "battu par la Police" (sous les yeux de Périès, en plus ! Au fait, il a changé de version : il n'accuse plus les policiers de l'avoir trop fait fumer…), et déclare, comme il fallait s'y attendre, "on a rien à voir dans l'Affaire". Ben voyons ! Alors, rappelons ce qui s'est certainement passé, car les faits sont têtus, nonobstant le temps qui passe et les opportuns rideaux de fumée : Périès et Sébeille, émus par la situation de ce jeune papa, ont œuvré et même manœuvré de façon à lui éviter ce qui lui était obligatoirement promis (en 1953, ne l'oublions pas) : la guillotine. Comme on le voit, le fils cadet de Gaston et de Marie leur en est particulièrement reconnaissant !
Dans l'entreprise de désinformation (je suis poli), le même sinistre individu est vigoureusement secondé par son ex-épouse, magnifiquement belle et pimpante dans une robe blanche ; elle ne rate pas la moindre négation, nie elle aussi toute implication, évidemment, et parle, évidemment, des sévices policiers… Le journaliste rapporte le fait à Sébeille : "Elle a donc menti ?
- Une fois de plus", réplique ex abrupto le Maigret marseillais, et ce pourrait être le mot de la fin. Sinon qu'on regrette alors l'absence de l'ex-Capitaine (devenu entre temps Colonel) Albert : car question mensonges de l'Yvette, il en connaissait certes un rayon ! L'ancienne bru de Gaston fait aussi montre d'une sorte de commisération vis-à-vis de son ex-beau-frère, Clovis : "Il a été manipulé, il a souffert d'être obligé d'accuser son père", minaude-t-elle. Elle en vient même (oubliant ce qu'elle avait avoué au juge Périès, dans la cuisine de la Grand'Terre) à défendre son ex-beau-père ! Comediante ! Tragediante !
Certes, ça ne mange pas de pain, surtout que Pottecher, après avoir rappelé que dans cette affaire, "tout le monde a menti" (Tiens donc ! Un éclair de lucidité, en passant ?), se met à exprimer des doutes sur la culpabilité des habitants de la ferme : "Je me demande s'il ne faudrait pas tout recommencer", lâche-t-il ! On se pince, jusqu'au sang, même ! Mais l'habile Yvette saisit la balle au bond et, larmoyante, elle le remercie humblement. Alors, son intervieweur du jour nous sort la tragédie grecque et Sophocle (que connaît-il de cet auteur, au fait, notre incontinent journaliste vosgien ?) — là où la seule comparaison possible eût été à opérer avec l'intrigue du Bienfaiteur, film dans lequel Raimu, au sommet de son art, s'avance masqué, honorable Moulinet le jour, Guillot chef de bande la nuit, fin et rusé à souhait…
Mais demeurons encore une minute du côté de la Grèce antique : en face de ce rustre, de ce pauvre type, au vrai, d'ex-époux, j'incline à accorder à la belle Yvette, la μῆτις grecque, la ruse et l'artifice(1).
Car je subodore qu'une fois les parents exécutés dans les conditions que l'on sait (que l'on croit savoir, en tout cas), et le responsable (les responsables ?) du forfait complètement désemparé(s), une très jeune personne conserva la tête froide — avec le puissant soutien de son géniteur (ce point ne souffrait aucun doute pour le commissaire Chenevier, qui ne s'en laissait guère compter, contrairement à son collègue Sébeille) —, et entreprit de diriger de main de maître l'effroyable suite du concert…
Note
(1) Afin que nul n'en ignore, et pour que le lecteur apprécie à leur juste valeur les déclarations pour le moins extravagantes — et aventureuses — du Tave et de son ex-épouse, extrayons quelques lignes du rapport de près de 300 pages signé du commissaire Chenevier (rapport qui n'est qu'une goutte d'eau, certes très précieuse, parmi les 760 cotes que compte le dossier : comme "instruction lacunaire", on a vu mieux !) :
... Ses dénégations [celles de Gustave D., que le Commissaire qualifie de "personnage éminemment suspect"] et l'invraisemblance de ses déclarations quant à l'inaction totale qu'il s'attribue entre les coups de feu et l'arrivée des gendarmes, ne peuvent être que celles d'un suspect. L'attitude qu'il a adoptée depuis le 13 novembre 1953 et qui s'est accentuée au cours de notre enquête, confirme cette opinion.
La démonstration de ses mensonges a été faite indiscutablement. Il ne veut pas discuter son activité de la nuit et de la matinée pour ne pas être amené à avouer sa participation personnelle au crime. C'est pour la même raison qu'il conteste le procès-verbal du Juge Périès, du 13 novembre 1953, qui prend acte de faits très importants reconnus après une longue enquête.
Mais s'il lui est permis de contester ce qui est écrit dans les procès-verbaux ou d'affirmer que ce qu'il a déclaré lui a été arraché sous les coups et les contraintes, comment concevoir qu'il se trouve en contradiction avec ses frères et sœurs sur des points importants, comme nous l'avons démontré ?
Car à la liste des personnes avec lesquelles Gustave Dominici était en contradiction, se sont ajoutés notamment (sans parler du Juge d'Instruction et des Commissaires Constant et Sébeille), non seulement l'Inspecteur Girolami, mais encore certains membres de la famille Dominici, pourtant défenseurs acharnés de Gustave : Aimé Dominici et sa femme, ses sœurs Augusta et Clothilde, sa belle-mère Mme Barth, etc.
La collusion maladroite de certains membres de cette famille (en particulier Mauricette Dominici et la femme du condamné) n'apporte aucun élément susceptible de dégager la responsabilité de Gustave. Au contraire, leurs déclarations démontrent bien que tout a été tenté pour le sauver, et celles de Clovis n'ont eu qu'un but : assurer la sauvegarde de Gustave au détriment de Gaston Dominici, puisqu'il fallait bien que le criminel soit à la Grand'Terre.
Ne relevons-nous pas dans une lettre adressée par Clovis à sa sœur Augusta le passage suivant : "... mais attention, au lieu de le défendre [Gustave], je comprends que vous l'enfoncez, ce serait bien malheureux avec sa famille, il y en a assez d'un pour en chercher d'autres..."
[Rapport Chenevier, C 401, pp. 255-256]
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Frédéric Pottecher, vous connaissez certainement. C'est un grand journaliste, un grand chroniqueur judiciaire qui, pour TF 1 a "couvert" toutes les grandes affaires criminelles de ces dernières années en France ou à l'étranger. TF 1 a donc décidé de faire revivre sa vie à l'écran, sa carrière, mais aussi son enfance dans les Vosges où il est né.
En co-production avec "Pathé Cinéma", trois émissions de 55 minutes chacune viennent d'être enregistrées et la dernière connaîtra son épilogue à Paris. La première émission a été enregistrée dans les Vosges et les deux autres viennent d'être tournées à Digne.
Au Palais de Justice 31 ans après...
Durant trois journées, l'équipe de Daniel Costelle, le réalisateur s'est penché sur l'affaire Dominici choisie par Frédéric Pottecher pour être évoquée sur le petit écran. On sait que Frédéric Pottecher a "couvert" le procès, mais seulement le procès ; c'est la raison pour laquelle Daniel Costelle avait choisi un témoin ayant suivi l'affaire dans sa totalité, notre confrère Jean Teyssier, premier journaliste à être sur les lieux le matin du 5 août 1952...
Dès lundi soir, toute l'équipe reconnaissait les lieux et le tournage commençait mardi matin au Palais de Justice dans la salle même où fut jugé et condamné Gaston Dominici et très gentiment mise à disposition par le Président du Tribunal. La journée de mardi fut consacrée au Juge Peries, juge d'instruction à Marseille, et qui, sur les lieux mêmes à la Grand'Terre vint raconter comment il découvrit les lieux, le crime et la famille Dominici et comment il devait conclure, une fois l'enquête du Commissaire Sébeille terminée, à la culpabilité de Gaston Dominici. Mercredi matin, Yvette Dominici venait du Palais de Justice de Digne, aimablement mis à disposition par le Président du Tribunal, pour être "entendue" par Daniel Costelle et Frédéric Pottecher. Ces derniers allaient se faire raconter les faits par l'ex-bru de Gaston Dominici, laquelle affirma une fois de plus que la famille était totalement innocente, et demandait depuis longtemps une révision du procès. Quelque peu émue tout de même de se retrouver dans cet endroit, Yvette Dominici n'en répondit pas moins avec beaucoup d'assurance. L'après-midi toute l'équipe se déplaçait à Peyruis où elle interrogea Gustave Dominici, lequel à son tour confirma pratiquement tout ce qu'avait dit son ex-épouse. Enfin, notre confrère Jean Teyssier allait être longuement entendu et filmé sur les lieux même qu'il avait découverts au matin du 5 août 1952, un peu avant l'arrivée du parquet...
[Les journaux...]
Daniel Costelle est mort ce 2 juin 2026 à l’âge de 90 ans
