On a dit de Bernard Maris que c'était un anti-économiste... Peut-être parce qu'il fréquentait assidûment la "bande" rigolarde de Charlie Hebdo, hebdomadaire dans lequel il publiait régulièrement des articles (sous le pseudonyme de Oncle Bernard). Ce qui ne l'empêchait pas d'être un authentique économiste diplômé autant qu'il se doit, et même professeur agrégé des universités : gage minimal de sérieux. C'est d'ailleurs dans les locaux du journal satirique précité qu'il se trouvait, ce funeste 7 janvier 2015, au moment de l'irruption des assassins islamistes qui l'exécutèrent, ainsi que onze autres journalistes présents à la conférence de rédaction. C'était il y a dix ans, et la publication de ce jour est aussi une manière de ne pas oublier ceux qui tombèrent, innocents, sous les coups de l'aveugle et barbare terrorisme. Et de leur rendre un discret hommage.

 

"À quoi servent les économistes ? Si l'économie est la science du marché, ils ne servent à rien, on le savait depuis longtemps (depuis Keynes)... Si l'économie est une science qui prédit l'avenir, alors le plus grand économiste est Madame Soleil".

B. M.

 

 

Tous les économistes proches du pouvoir américain ont reconnu qu'ils ne servaient que de masques à faire rire les enfants. Phelps avec Nixon, Feldstein et Boskin avec Reagan (Boskin parlait d'"économie vaudoue" à propos des "Reaganomics"), Laffer avec Bush, Janet Yellen(1) avec Clinton, et Attali avec Mitterrand. Feldstein, dont on ne peut que respecter les travaux sur les systèmes de Sécurité sociale, inaugura l'ère de l'impuissance économique et du "nous ne savons rien, donc nous ne pouvons rien". C'est honnête, modeste et noble. Rares sont les économistes qui depuis n'ont pas fait aveu d'ignorance.

Mis en place par Jospin, le Conseil d'analyse économique réunissant les meilleurs économistes de France, dirigés par un prévisionniste discret, se réunit pour plancher sur divers sujets de société (les fonds de pension, la taxe Tobin, la réduction du temps de travail). On se réunit, on échange le pour et le contre, et on se sépare en disant que tout ça est très compliqué. L'idée de créer un Conseil d'analyse économique est remarquable : plutôt que de laisser tous ces gens raconter n'importe quoi dans les gazettes à droite et à gauche, stabilisons-les dans leur rôle de savants et on aura la paix. Au moins, évitera-t-on la traditionnelle cacophonie des querelles d'experts. Dans un Conseil d'analyse économique, tous ces économistes pressés de courir la pige redeviennent sages comme des images et retrouvent leur compétence : "Nous ne savons pas grand-chose et n'en pouvons mais".

Dominique Strauss-Kahn est à la fois économiste et homme politique. À propos de la crise boursière de septembre, il a coiffé son chapeau de politique : "La situation ne contient plus aucune raison rationnelle de baisse des marchés"(2). Immédiatement après, les marchés baissent. On ne peut accuser DSK d'avoir le réflexe économiste-libéral de "la réalité qui est fausse parce qu'elle ne colle pas avec la théorie qui est juste". Comme l'économiste Aglietta, fin connaisseur, qui affirmait en même temps que lui que "la loi des marchés est fondamentalement irrationnelle", reprenant la thèse de l' "exubérance irrationnelle des marchés" d'Alan Greenspan, fin politique lui aussi, il sait bien que rien n'est tant irrationnel qu'un comportement humain en situation d'incertitude. Et comme Greenspan, il est l'un des plus grands pragmatiques et malins que l'économie mondiale ait connus. Une sorte d'anti-Trichet. DSK appelant à la "rationalité" des marchés, c'est Talleyrand appelant à la prière et pouffant à la fête de l'Être suprême. Il sait pertinemment que même si les "conditions objectives", les "fondamentaux" et autres calembredaines destinées aux gogos sont sains, les marchés réagiront — ou surréagiront pour jargonner économiste — de façon chaotique et brownienne. Et que plus on leur en donnera, de "rigueur", de "fondamentaux" et autres, plus ils en voudront.

Pour comprendre la nature d'un expert et d'un véritable économiste, il faut assister à la conférence de presse hebdomadaire de DSK réservée aux journalistes économiques. Du nanan. Un vrai régal. Tous ratiocinent sur des chiffres, et DSK, qui sait bien qu'un chiffre "cache l'essentiel comme le bikini" (proverbe statisticien), en rajoute et pérore et débat et contre-argumente ad nauseam sur tous les chiffres. Et tu me contestes du 0,25 % ? Et je t'argumente sur du 0,24. Aucun de ces braves journalistes n'a la moindre idée du fonctionnement des modèles économétriques qui fournissent du chiffre comme d'autres machines du boudin au mètre, et le ministre peut se délecter sur la "précision", la "fiabilité", la "robustesse", l'"intervalle de confiance" et autres formules rhétoriques qui satisfont le journaleux mieux que le curé lambda une bénédiction du pape depuis sa papamobile.

Quand DSK veut éviter n'importe quel débat, il décrète, je cite, "coiffer sa casquette d'économiste", et se lance dans quelques raisonnements macroéconomiques, en vieil habitué des théories de List (3) quand il a un libéral en face ou de la doctrine de Hecksher-Ohlin-Samuelson(4) quand il a affaire à un protectionniste, raisonnant sur cinq ou six coups logiques d'avance, alors que le meilleur de ses interlocuteurs n'est capable que de raisonner sur un, voire deux coups d'avance. DSK sait que la science éco est la rhétorique des interdépendances, aux causalités infiniment entremêlées et ramifiées, et, comme les champions d'échecs, il est capable de développer un raisonnement sur des séries causales d'une longueur impressionnante. Jamais un expert ne le mettra en difficulté : DSK connaît l'économie et l'impasse dans laquelle l'a placée la "loi" de l'offre et de la demande, alors que les experts ignorent la nature même de cette loi, et, partant, ignorent ce dont ils parlent.

DSK peut parler dix heures d'affilée d'économie. Avec, au bout du compte, comme tout politique, la "confiance", la "transparence", et "tout va bien, votez pour nous".
Mais disant "tout va bien" en pleine tempête, DSK fait son boulot de capitaine. Il est pardonnable, tandis que Trichet ne l'est pas. Il ment en disant qu'il ne ment pas, comme tout homme politique. Trichet est-il coupable de sincérité ? De croire sincèrement à ses sornettes de désinflation compétitive ? C'est à craindre. Trichet est comme tous les ignorants de la théorie économique (qui, précisément n'en est pas une, ce que sait fort bien DSK, grand théoricien en son temps des modèles à générations imbriquées(5)) et, plus généralement, comme tous les ignorants : dangereux. L'orthodoxie monétaire des années 30, forme d'ignorance comme tous les dogmatismes, coûta sans doute à la France — la dernière à abandonner l'étalon-or — sa crise la plus grave et peut-être sa débâcle. Trichet n'a même pas le côté sympathiquement camelot d'un Friedman ou VRP d'un Sorman, qui vendent leurs salades économiques comme d'autres des chaussettes. Il y croit. C'est tragique. À côté de cela, il est capable de fermer les yeux sur le maquillage des comptes du Crédit Lyonnais pour ne pas affoler le populo, comme d'autres feignaient d'ignorer le goulag pour ne pas désespérer Billancourt.

DSK a compris depuis fort longtemps — depuis ses chères études — que l'économie des politiques n'est que rhétorique destinée à lénifier et mettre en confiance. Il utilise l'économie pour vendre ses salades, mais au moins a-t-il l'excuse de la connaître sur le bout des doigts. La confiance se niche jusque dans le timbre de la voix, apaisant. Porte-parole de la confiance, il parle pour aplanir ou arrondir. Au-delà du discours de Barre ou Balladur, doloriste et catho ("il faut faire un effort, la rigueur, les Français doivent faire des sacrifices"), des rodomontades mitterrandiennes ("c'est la guerre économique, les marchés sont des champs de bataille"), des appels à la croissance et des hymnes à l'entreprise du socialiste moyen, son économie est neutre afin de neutraliser. Dans un G7 il pianote sur son ordinateur, griffonne des équations pour s'amuser, envoie des fax à ses collaborateurs, et rappelle que "au-delà des apparences, chacun joue un rôle. Il ne faut pas se leurrer soi-même", ajoutant aussitôt, pour mieux se trahir, qu' "un G7 c'est sérieux. On y fait des choses qui engagent l'avenir, il ne s'agit pas d'y rigoler", ce qui montre assez qu'il y rigole, et que rien, dans un G7, sinon le fait de dire les chefs sont là, continuez on s'occupe de vous, n'engage l'avenir. Il dit aussi : "Si je n'avais pas fait de politique, j'aurais fait des maths. Dans l'informatique, dans les jeux mathématiques, dans les échecs, je trouve une satisfaction". Qui n'a pas compris le côté ludique de l'économie mathématique n'a rien compris à l'économie. Comme les échecs, l'économie "théorique" ne sert à rien, sinon à jouer, DSK sait de quoi il parle, lui qui a manipulé les modèles les plus marrants parmi ceux qu'ait produits l'économie, où de vastes questions comme le Hasard, le Temps et l'Argent surgissent derrière le maquis des équations.

Raymond Barre utilise aussi l'économie pour vendre ses salades. Il est, paraît-il, un "expert économique de réputation internationale". C'est du moins le titre dont l'affuble le magazine Paris-Match(6) qui s'y connaît. À peine moins que Valéry Giscard d'Estaing le décrétant "meilleur économiste de France", étiquette dont il ne s'est jamais vraiment remis. Laquelle vaut mieux ? La première ou la seconde ? Expert ou économiste ?
Raymond Barre revient du Japon et avoue qu'"une analyse lucide des diverses régions du monde s'impose", qu'il va nous livrer sans attendre. Deux pages d'un article sobrement intitulé "Comment enrayer la première crise financière de l'économie mondialisée" et quelques portes ouvertes enfoncées plus loin on attend toujours, sachant néanmoins que "le rétablissement des équilibres ne peut se faire sans une récession économique" (saignez-moi ça, docteur Diafoirus, et n'oubliez pas le bâillon, sinon il va crier !) et que, comme l'a dit le directeur du FMI : "Il y a une crise au cœur de la crise asiatique : la crise japonaise". Si le directeur l'a dit... Quant aux banques, dit l'expert international, elles sont plombées à hauteur de "600 millions de dollars". Un plan d'une centaine de millions de dollars ne serait pas mal. Quelques jours plus tard, le Japon vote un plan d'assainissement bancaire de 600 milliards de dollars. On n'est pas à un zéro près.

Il vaut de souligner cependant la relation barriste "rétablissement des équilibres-récession". C'est toujours la même histoire, le plus éculé des radotages réactionnaires : ces pays avaient mal géré, ils sont punis (purgés, assainis) par la récession nécessaire. Il ne lui viendrait pas à l'idée une seconde que ce sont les banques du Nord, spéculatrices, qui ont un peu aidé à ces déséquilibres... Non. Comme les ménages pauvres surendettés, toujours responsables, les pays pauvres ne savent pas tenir un budget, et ils en demandent toujours plus. Raymond Barre est un adepte de la douleur rédemptrice. Et l'économie experte n'est pas loin de la religion.

Et Dieu dans tout ça ?

L'économie est un anesthésique du même tabac que le latin à l'église, et sans doute l'économie a-t-elle beaucoup gagné là où la religion a beaucoup perdu. Il y a un côté transique dans la prière commune, que l'on retrouve dans l'incantation économique à la Confiance chantée en canon dans toutes les réunions, du G7 ou d'ailleurs.
N'importe quel esprit un peu ouvert comprenait que le communisme était une "perversion de la rédemption des humbles"(7), une hérésie religieuse, mais une religion tout de même. Point n'est besoin d'être grand clerc pour voir dans l'économie orthodoxe, la loi de l'offre et de la demande et le libéralisme idéalisé une utopie, comme le communisme, et comme lui une religion avec ses fidèles, ses papes, ses inquisiteurs, ses sectes, son rituel, son latin (les maths), ses défroqués et peut-être un jour, rêvons, son Pascal et son Chateaubriand.

La "main invisible", ruse hégélienne de la raison, raison dominant la raison des hommes, est un avatar du Saint-Esprit. Idem le marché (son autre nom) omnipotent, omniprésent et ubiquitaire, être de raison supérieure, substance immanente et principe des êtres — "vous n'êtes qu'un raisonnement coût-bénéfices(8)" —, cause transcendante créant le monde, et qui a tous les attributs de la divinité, y compris le destin : personne ne peut échapper au marché(9). Il existait avant vous et existera après. Dès lors il est impossible de penser l'après-économie. Voilà pourquoi la fin de l'histoire, la new economics (la fin des cycles, vieille resucée libéralisée des croyances en la croissance optimale en vigueur dans l'après-guerre) sont indissociables du libéralisme. La fin de l'histoire arrange bigrement ceux qui ont le pouvoir. La fin de l'histoire, c'est bien si je suis en haut. L'éternité du marché, qui justifie la domination de quelques dizaines de milliardaires dont la fortune équivaut au PIB cumulé des cinquante pays les plus pauvres, ressortit au principe du droit divin. Le droit du marché est le droit du plus fort. Les dictateurs ont toujours cherché à justifier démocratiquement, par 98 % de oui, leur place.Si l'économie est une religion, ce que pensent, finalement, beaucoup d'économistes ayant pignon sur colloque ou place dans les conseils du Prince ("L'économie est la religion de notre temps"(10), Serge Latouche ; "L'économie politique est la religion du capitalisme"(11), Michel Aglietta et André Orléan), indiscutablement le marché, sa divinité, a une certaine allure : la Raison, le Progrès, le Bonheur, la Démocratie et autres candidats fort acceptables à l'essence éternelle sont tous contenus en lui.
Le problème des religions c'est qu'elles engendrent les fanatismes, les sectes (on disait, à juste titre, dans les salons de Louis XV, la "secte des physiocrates", personnages qui se signalaient par leur arrogance et la complexité de leurs discours), les hétérodoxies, les papes, les gourous. L'École de Chicago est une secte, bornée à bouffer du foin, mais dangereuse et convaincante comme toutes les sectes. Les libertariens sont une secte, à peine plus sectaire que la précédente. Les chartistes sont une secte. La société du Mont-Pèlerin est une secte avec ses rites et ses cravates ornées du visage d'un douanier(12). Les micro-économistes sont une secte. Les théoriciens de l'économie industrielle sont une secte, dont l'obscurantisme et le fanatisme donnent froid dans le dos. Il n'est pas difficile de repérer le taliban sous l'expert, et le fou de Dieu sous le fou de l'incitation(13).

Il y aussi une manière rigoriste ou désinvolte de pratiquer, en trompant son monde et allant à confesse. Il y a les prêcheurs et les convertis. Les libéraux les plus fanatiques viennent souvent du marxisme, c'est-à-dire ont changé simplement de religion. On voit des abbés de cour, des Trissotin, des pères Duval ou des abbés Dubois, des Talleyrand qui clopinent et des chanteurs en grégorien des beautés et bontés du marché. Mais le problème de la religion est qu'il est extrêmement difficile, lorsqu'on en a été nourri, de penser hors d'elle.
La pollution par exemple. La question de la pollution est dramatique, non pour l'achèvement, d'un coup de pelle mécanique dans la nuque, des quelques arpents de nature qui subsistent encore contre vents pestilentiels et marées noires, mais pour notre incapacité à penser la pollution autrement que par l'économie : ainsi le déchet (l'envers de la marchandise, de la richesse, son négatif) devient, en "science" économique, un bien ; un produit ; et la pensée économique est la seule ayant le pouvoir de transformer un mal en bien. Le déchet, résidu d'un calcul coûts-avantages (d'un calcul de profit), ne peut être à son tour envisagé que comme un calcul coûts-avantages. C'est proprement tragique. Il n'y a pas d'au-delà de la pensée économique orthodoxe, qui se révèle ainsi comme un totalitarisme. Ce qui caractérise bien n'importe quelle religion où tout s'explique par Dieu, la lutte des classes ou le calcul économique.

Réfléchissons un peu : esthétique, rigueur, propreté... Ce syndrome WASP de l'économie... Ce culte de la virginité... C'est pas un peu de la contre-réforme, ça ? Le culte maladif, morbide, de la Vierge Marie fut inventé par la bourgeoisie au XIXe. Comment ne pas penser au dieu Marché et à la main invisible du Saint-Esprit ?...

Pareto popularisa, après Walras, le terme "économie pure". Contre Marx, un peu cradingue, il écrivit un Marxisme et économie pure. Maurice Allais écrivit un Traité d'économie pure. Tout le travail de la science économique moderne est de racler, frotter, nettoyer, réécrire un peu le social en blanc. En transparent plutôt. Foin du riche et du pauvre, de la file de chômeurs, du bidonville, et de la mafia sur la Riviera : du calcul désormais. Paul Samuelson mit Marx en équations (c'est nettement plus rigoureux, plus clair ; et tant pis si on assassine puis embaume une pensée vivante). Lorsque Sir John Hicks (Nobel 1972) entreprend son ouvrage fondamental en 1939, destiné à poignarder dans le dos Keynes, décidément bien ennuyeux car parlant de la vie des hommes en société (et de quelle manière !), il ne prétend à rien d'autre, je cite, qu'à "un travail d'assainissement", lequel le conduira à... "la lumière nouvelle et pénétrante qui éclaire la scène". Assainissement... Lumière nouvelle et pénétrante... On rêve !

Pardonnez-moi de citer Des économistes au-dessus de tout soupçon : "Ce culte de la lumière et de la pureté aboutit à une véritable mariologie économique, une idolâtrie de la virginité chantée dans le bruissement des équations. L'utilisation maniaque de la mathématique exprime cet amour marial. La mathématique préserve du contact, de la chair, du temporel. Celui-ci (la misère, le chômage, les PVD, l'argent, le luxe) ne peut être que l'œuvre du démon — Marx. Il ne peut avoir engendré Walras, qui, comme le marché, a tous les attributs de la divinité (principe et explication de toute chose, ubiquité, atemporalité)"(14) ..." Lorsque le professeur Milleron, patron de l'INSEE, réclame un article à ses collègues pour souhaiter un anniversaire à son collègue Malinvaud, ex-patron de l'INSEE, il ne pose "aucune contrainte autre que celle de forme... Aucune exigence, sinon celle de propreté"(15). Quand j'entends le mot économie, je sors mon balai-brosse. Propreté des plages ? de l'air ? de l'eau ?

La dernière étape de cette science sous vide, aseptisée, lyophilisée, appartint donc à Gérard Debreu et à sa "Théorie axiomatique de la Valeur". Toujours la vieille histoire de l'offre et de la demande, plus on la raconte plus on se marre, mais avec des ensembles convexes. Après Debreu, ce fut une véritable frénésie. Une danse de Saint-Guy. L'économie lévita. Elle commença à s'élever. La religion de l'économie mathématique enfonça toutes les superstitions préexistantes. Le triomphe du monothéisme sur ces bricoleurs de Grecs et d'Égyptiens. Le théorème de Debreu est la quatrième preuve de l'existence de dieu Walras, après les preuves cosmologique, téléologique et ontologique. Debreu a sectionné définitivement la racine ricardo-marxienne de l'économie. Il l'a élevée jusqu'à la pureté absolue, celle du vide.

Oui, mais à Debreu il faut tirer son chapeau. Il a avoué. Il a tiré toutes les conséquences de la mathématisation de l'économie. Il a avoué que sa science était morte et embaumée. Saint Gérard Debreu l'Apostat.

Alors les économistes... Pourquoi ne pas revenir aux sources de l'économie... À la question du partage ? À la question fondamentale posée par Ricardo ? Pourquoi seulement 60 % du produit national aujourd'hui en salaires, contre 70 % il y a seulement vingt ans ? Que se passe-t-il, les économistes ? Qu'est devenu le virus capitalisme après sa dernière mutation ?

Au fait, les économistes... De quoi parlez-vous ?

Savez-vous que lorsqu'on a compris que la "science" économique était une religion, l'économie devient passionnante ? On peut l'aborder sous l'angle de la mathématique pure — rien n'est plus respectable que le plaisir pur du chercheur, détaché des contingences mercantiles, qui produit ses théorèmes de mathématique, mais qu'il ne les baptise pas lois économiques, par pitié ! Sous l'angle de l'histoire des faits, de la pensée, de la philosophie économique, de la comptabilité, de la statistique descriptive... De la rhétorique — comme il est amusant, alors, d'observer les travaux de couture des uns et des autres pour emmailloter plus ou moins habilement dans de la "science" leur idéologie !

La révolution avait coupé le cordon religieux. C'est une nouvelle ère qui s'ouvre, avec la coupure du cordon de la religion économique.

Alors, les économistes... De quoi parlez-vous ? Du Saint-Esprit ou de la valeur ?

 

Notes

 

(1) Présidente du Conseil d'analyse économique de Bill Clinton. Pas triste, dans son genre : "Une des leçons de la crise est que la confiance basée sur un système opaque peut conduire à de mauvaises décisions" (in Le Monde, 3 novembre 1998). Alors, là, Janet, tu m'épates !
(2) À la sortie du G7, le 4 octobre 1998.
(3) Théoricien du protectionnisme.
(4) Théoriciens de la spécialisation internationale.
(5) Théorie très sophistiquée développée à l'origine par les prix Nobel Paul-Antoine Samuelson et Franco Modigliani.
(6) Paris-Match, 13 octobre 1998.
(7) Alain Besançon, La Confusion des langues, Paris, Calmann-Lévy, 1978.
(8) Becker, prix Nobel.
(9) "Les prix disent tout ce que nous savons et tout ce que nous ne savons pas" (Hayek, prix Nobel d'économie, 1974) ; comment ne pas lire dans cette phrase le mystère de la divinité ?
(10) Serge Latouche, "L'économie dévoilée", Autrement, novembre 1995, p. 10.
(11) Michel Aglietta et André Orléan, La Violence de la monnaie, Paris, PUF, 1984, p. 135.
(12) Adam Smith mourut douanier.
(13) La "théorie des incitations" est une des composantes de l' "économie industrielle" : c'est, brièvement dit, une théorie de la carotte pour faire avancer l'âne.
(14) Albin Michel, 1990.
(15) "Mélanges en l'honneur d'Edmond Malinvaud", Paris, Economica, 1988, introduction.

 

© Bernard Maris (1946-2015), Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles, Albin-Michel, collection "Lettre ouverte", 1999.

 


 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

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