Un article pour l'histoire, si l'on peut s'exprimer ainsi. Et qui aura du moins le mérite d'exposer, par contrecoup, le radical changement pris par l'immigration depuis 1981, par exemple : de l'immigration de travail, "dirigée" et purement chrétienne/européenne, des années cinquante, à l'immigration de peuplement (certains diront : d'invasion) subie, essentiellement islamique/extra-européenne.

 

"L'ordonnance du 2 novembre 1945 avait posé le principe que nul n'entrerait en France pour y exercer un métier sans avoir obtenu, au préalable, l'autorisation du ministère économique compétent, c'est-à-dire, dans l'immense majorité des cas, celle du ministère du Travail".

X. Lannes

 

 

 

La Libération a ouvert, dans l'histoire de l'immigration en France, une phase nouvelle : celle de l'immigration dirigée. Pendant plus d'un siècle, une immigration considérable, se chiffrant par millions, était venue combler les vides que creusait le déclin de la population. Cette immigration était spontanée, et, jusqu'en 1932, aucune réglementation n'y a mis d'entrave. La France, qui avait de gros besoins en main-d’œuvre étrangère, laissait entrer librement les immigrants et n'avait d'autre politique d'immigration que celle de la porte ouverte.

Ce régime libéral a pris fin avec la crise économique de 1930. La loi du 10 août 1932 institua pour la première fois une réglementation protectrice du travail national, qui devait être renforcée par la suite. Mais c'est depuis 1945 seulement que la réglementation de l'immigration est devenue la double expression d'une politique de main-d’œuvre et d'une politique de peuplement ; qu'en d'autres termes, la politique d'immigration a cessé de viser seulement à protéger la main-d’œuvre française contre la concurrence des étrangers, pour se proposer des objectifs positifs et... à plus long terme. Mais cette politique n'a pas su, ou n'a pas voulu, user de moyens en rapport avec ses buts et a abouti à des résultats assez décevants. L'histoire de l'immigration depuis 1945 est l'histoire de cet échec, échec qui était inscrit dans les dispositions même de l'ordonnance du 2 novembre 1945, cadre de toute la réglementation actuelle.

 

 

I. CARACTÈRES DE LA POLITIQUE D'IMMIGRATION D’APRÈS-GUERRE

 

Les dirigeants des lendemains de la Libération ont cherché, par une politique d'immigration appropriée, à résoudre à la fois deux problèmes : celui du redressement démographique et celui du relèvement économique. Une importante immigration d'adultes jeunes pallierait le vieillissement de la population, en même temps qu'elle fournirait à l'économie la main-d’œuvre d'appoint indispensable dans plusieurs secteurs-clés : agriculture, mines, sidérurgie, bâtiment. Mais il apparut très vite que la considération de l'optimum démographique conduisait à des chiffres sans proportion avec les besoins de l'économie, et ses possibilités d'absorption. Et sans tenter même la recherche d'un compromis entre une optique de population à long terme, et une optique de main-d’œuvre à court terme, on s'est tout simplement rallié à celle-ci. Encore, une politique d'immigration digne de ce nom aurait-elle pu voir le jour, si on lui avait donné pour base les prévisions relatives aux besoins de l'économie en main-d’œuvre étrangère qu'avait établies, pour 1946 et 1947, le Commissariat général au Plan de modernisation et d'équipement. Mais on se refusa délibérément à courir le moindre risque de voir l'immigration causer, par suite de calculs trop optimistes, un engorgement du marché de l'emploi. Pour prévenir cette éventualité, l'ordonnance du 2 novembre 1945 avait posé le principe que nul n'entrerait en France pour y exercer un métier sans avoir obtenu, au préalable, l'autorisation du ministère économique compétent, c'est-à-dire, dans l'immense majorité des cas, celle du ministère du Travail.

Ainsi la politique d'immigration, qui, dans sa toute première conception, devait être une réponse aux besoins démographiques du pays, se trouvait subordonnée aux objectifs à court terme d'une politique de l'emploi, et à la merci du ministère le moins enclin à envisager favorablement d'importantes introductions de travailleurs étrangers. Du fait, le ministère du Travail comprit la tâche de filtrage qui lui revenait de la manière la moins libérale, enlevant à l'immigration toute chance de prendre le développement que, par ailleurs, on semblait souhaiter. Le préjugé malthusien suivant lequel les possibilités de travail productif sont limitées, et tendent à être réduites par le progrès technique, l'avait emporté sur tout ce que le raisonnement et l'expérience pouvaient apporter à l'appui de l'opinion contraire.

Les détails de la procédure d'immigration, qui, dans le cas de beaucoup le plus fréquent, celui des travailleurs salariés, fait intervenir successivement deux ministères : celui du Travail et celui de la Santé publique et de la Population, et un organisme public d'exécution, chargé du recrutement, l'Office national d'Immigration, importent moins que cette observation fondamentale. Elle explique la médiocrité des résultats d'une politique, qui n'a pas seulement sacrifié délibérément l'un de ses objectifs primitifs, mais a encore très mal atteint celui auquel elle avait résolu de se borner. Il n'est pas douteux, en effet, que le ministère du Travail a freiné l'immigration de main-d’œuvre, convaincu que sa prudence, poussée jusqu'à la circonspection, servait les intérêts des travailleurs et l'intérêt général, alors que la lenteur du développement économique, qui ne pouvait faire craindre de voir des employeurs solliciter des introductions massives, comparables à celles des années 1920-1930, aurait dû l'inciter à adopter l'attitude opposée.

 

 

II. — BILAN DE L'IMMIGRATION (1946-1954)

 

1. — De 1946 à 1954, les besoins de l'économie française en main-d’œuvre étrangère, tels que les a appréciés, sur la base des demandes des employeurs, le ministère du Travail, ont amené l'Office d'Immigration à introduire (ou régulariser après entrée irrégulière), 393.000 immigrants, dont 360.000 travailleurs salariés et 87.000 personnes à charge. Ce chiffre représente ce que l'on peut appeler l'immigration officielle brute depuis 1946. Près des deux tiers de ce total revient du reste aux trois premières années de fonctionnement du système d'introduction officiel, c'est-à-dire à la période allant du 1er juillet 1946 au 30 juin 1949.

Ce chiffre appelle deux observations :


1) D'abord, il ne représente que l'immigration officielle, et non pas toute l'immigration. Il est entré en France, depuis la Libération, un assez grand nombre d'étrangers, impossible à chiffrer, qui n'ont pas été introduits par l'Office d'Immigration, notamment des prisonniers de guerre allemands, restés en France après leur libération, des réfugiés politiques d'Europe centrale et orientale, ou d'Espagne, et même, en 1945-1946, des travailleurs clandestins.


2) Ensuite, il ne s'agit que d'un chiffre brut qui représente des entrées, sans tenir compte des départs qui ont pu se produire. Or, il est certain que bien des travailleurs étrangers sont retournés dans leur pays après l'expiration de leur contrat de travail. Comme aucune comptabilité de ces retours n'est tenue, le chiffre de l'immigration officielle nette est inconnu.

Il est un chiffre, en revanche, qui peut être maintenant donné avec quelque précision : c'est le chiffre de l'immigration nette dans son ensemble, par la comparaison de la population étrangère recensée en 1945 et 1954. La balance migratoire, compte tenu des acquisitions de la nationalité française entre ces dates et de l'excédent des naissances sur les décès parmi les étrangers, s'établit à 275.000, chiffre qui est probablement un peu sous-estimé, et doit être poussé aux alentours de 300.000.
On peut donc retenir, pour l'immigration de ces neuf dernières années, les chiffres approximatifs de 400.000 pour l'immigration officielle brute, et de 300.000 pour l'immigration nette globale.

 

2. — Le bilan par nationalités peut être aisément donné pour l'immigration officielle. Sur 393.000 immigrants, il a été introduit 261.000 Italiens, soit à peu près exactement les deux tiers du total (66,4 %), Viennent ensuite les Allemands, avec 48.000 immigrants et, 14,7 % du total, suivis de près par les personnes déplacées de souches diverses, notamment hongroise et polonaise : 46.000 et 14,5 % du total. Le reste se partage entre diverses nationalités, en tête desquelles se placent les Espagnols. Depuis trois ans, ces derniers ont largement dépassé les Allemands, tandis que le nombre des personnes déplacées introduites se réduisait à rien.

Le bilan de l'immigration nette par nationalités est impossible à établir encore. Il faut attendre, pour être à même de le faire, que l'Institut national de la Statistique et des Études économiques ait rendu publics les résultats du recensement de 1954 par nationalités.

 

3. — Le bilan par activités professionnelles est également facile à établir. Sur 306.000 travailleurs introduits, 86.000, soit 28 %, l'ont été pour l'agriculture (en qualité de travailleurs permanents). 56.000 pour les mines, soit plus de 18 %, 46.000 pour le bâtiment, soit 15 %, 28.000 pour la sidérurgie et diverses branches de l'industrie métallurgique, soit 9 %. Le reste, soit 30 %, s'est partagé entre diverses professions, au premier rang desquelles se placent les services domestiques.

Depuis quelques années, il n'y a plus guère d'introductions importantes qu'au titre de l'agriculture et du bâtiment. L'importance des introductions dans l'agriculture ne doit pas, cependant, faire illusion. Les besoins de l'agriculture en main-d’œuvre d'appoint sont faibles, depuis de nombreuses années. La plus grosse part de ces besoins est couverte par une immigration saisonnière qui s'élève à quelque 30.000 travailleurs, italiens et belges pour la plupart. Les besoins persistants de l'agriculture en travailleurs permanents sont dus à l'instabilité dont fait preuve la main-d’œuvre étrangère dans ce secteur : dès que les ouvriers agricoles étrangers en ont la possibilité, ils quittent la ferme pour les besoins de laquelle ils ont été introduits, et prennent un emploi à la ville. Il faut donc sans cesse les remplacer. Ainsi l'immense majorité des travailleurs étrangers introduits depuis 1945 sont-ils aujourd'hui travailleurs d'industrie.

 

4. — Le dernier bilan qui soit à faire, est un bilan régional de l'immigration officielle sur lequel il convient de s'arrêter plus longuement.
a) Le premier fait qui frappe, c'est la distribution géographique très inégale de l'immigration. Les deux tiers des immigrants se sont dirigés vers un petit groupe de 28 départements, qui peuvent être réunis dans cinq ensembles régionaux :
— En tête vient l'Est, ou plutôt le Nord-Est, avec 23,4 % de l'immigration, soit près du quart. Cette région groupe la Meuse, la Meurthe-et-Moselle, le Bas et le Haut-Rhin, le territoire de Belfort et les Vosges. La Moselle, à elle seule, a attiré la moitié du total de la région, donc sensiblement plus de 10 %, près de 12 % de l'immigration totale.
— Ensuite vient le Nord, c'est-à-dire l'ensemble formé par le Nord, le Pas-de-Calais, les Ardennes, la Somme, l'Aisne et l'Oise avec 17 % du total. Le seul département du Nord a attiré les deux tiers des immigrants introduits dans cette région, soit 11 % du total général.
— En troisième position vient la région Jura-Alpes, formée des départements de la Haute-Saône, du Doubs, du Jura, de l'Ain, de la Savoie et de la Haute-Savoie, de l'Isère, des Hautes et des Basses-Alpes, avec 13,1 % du total.
— Puis la région parisienne, formée de la Seine, de la Seine-et-Oise, et de la Seine-et-Marne, avec 7,7 % du total.
— Enfin la région lyonnaise, formée du Rhône, de la Loire et de la Saône-et-Loire, avec 6,3 % du total.

À l'exception de la région parisienne, le gros de l'immigration s'est donc dirigé vers les départements frontières du Nord, de l'Est et du Sud-Est. Le reste de la France a reçu peu d'immigrants et l'Ouest, en particulier, pratiquement pas.

L'explication de cette distribution inégale est facile. L'immigration vient satisfaire les besoins là où ils se manifestent, c'est-à-dire là où l'activité économique se développe, et en se développant, crée des emplois, et non pas dans les régions qui se dépeuplent par suite, précisément, de l'insuffisance des possibilités de développement, ou plus exactement, de l'insuffisance du développement. Or, ces régions qui se développent sont celles qui disposent de larges possibilités énergétiques (charbon, houille blanche), permettant l'expansion de l'industrie. L'idée générale qui se dégage est, en somme, la suivante et elle est paradoxale ou tout au moins peut sembler l'être pour un esprit non prévenu : l'immigrant ne se dirige pas vers les régions dépeuplées ; il se dirige vers les régions dont la population s'accroît. Les grandes directions de l'immigration étrangère convergent avec celles des migrations intérieures.

Cette convergence n'est cependant pas absolue. Les Français et les étrangers ne se dirigent pas vers les mêmes activités : les étrangers vont vers les emplois que les Français délaissent, parce que les privilèges dont ceux-ci jouissent par rapport à ceux-là, leur permettent de choisir. Mais cette migration professionnelle des Français vers des activités plus attrayantes, qui est la condition même de l'immigration étrangère, n'est possible que là où l'activité économique se développe. L'immigration étrangère, au même titre que l'accroissement global de la population, apparaît ainsi comme un signe de santé économique. Les mouvements migratoires, ceux qui intéressent les étrangers, comme ceux qui intéressent les Français, se font ainsi vers les régions qui jouissent d'une bonne santé.

Cela ne signifie pas que l'immigration ne serait pas souhaitable ailleurs, dans certaines régions qui sont en voie de dépeuplement. Mais, elle ne saurait s'y développer spontanément, et elle prendrait le caractère d'une sorte de greffe, destinée à rétablir la santé d'un organe malade. Et l'opération chirurgicale serait coûteuse. Elle a été tentée, sous forme de colonisation rurale, dans la Drôme et les Landes, mais à très petite échelle, à cause précisément de son coût.

Il eût été intéressant de terminer un bilan régional de migration nette à partir des résultats du recensement de 1954. La longueur des calculs nécessaires interdit jusqu'ici de le faire. Ce bilan pourra être fait d'ailleurs avec plus de profit lorsque seront connus les résultats du recensement de 1954 par nationalité, profession et département.

Il aura, pour principale utilité, de mettre en lumière certains conflits entre les désirs des immigrants et les possibilités d'implantation qui leur sont offertes. La plupart des immigrants récents, les deux tiers nous l'avons vu, sont venus d'Italie. Les régions de France qui les attirent sont les régions méridionales, mais ce ne sont pas celles où s'offrent la plupart des emplois. Il serait intéressant de voir dans quelle mesure les Italiens introduits dans le Nord et l'Est sont restés fidèles à leurs départements d'introduction, ou ont, au contraire, tenté de descendre vers le Sud.

On peut dire, en conclusion, que l'immigration des neuf dernières années a été largement inférieure aux besoins théoriques du pays ; que cette insuffisance a tenu pour beaucoup à la politique adoptée et à l'attitude du ministère du Travail, mais aussi à la lenteur du développement économique au cours de la période d'après-guerre ; qu'une reprise est probable dans les années qui vont venir, mais dans des limites étroites cependant, car le développement qui s'annonce parait devoir provoquer, d'abord, de plus larges migrations intérieures d'adaptation.

 

© Xavier Lannes (agrégé d'histoire, 1946), in L’Éducation nationale n° 30, 10 novembre 1955

 


 

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