Dans notre monde hélas très largement déchristianisé, ce catholique peut prêter à sourire. Hâtons-nous donc d'en sourire, parce qu'il faudra désormais en pleurer. Confer le bordel ambiant, et l'intrusion, la nature ayant horreur du vide, d'une autre religion très conquérante, qui plus est n'ayant rien à voir avec notre civilisation. Quoi qu'il en soit, une faible lueur d'espoir : il me semble que Simon renaît de nos jours sous les traits du ministre Retailleau, lequel ne met pas non plus sa religion dans sa poche, en dépit des lazzis à peine dissimulés, et qu'il possède lui aussi une colonne vertébrale et des convictions fermes, qu'il s'efforce de mettre en application.
Alors, relisons Simon, normalien agrégé des Lettres sachant écrire, et de plus ayant quelque chose à écrire, et donc à nous signifier. Avant qu'il ne soit trop tard. Avant le déluge de la barbarie.
P.-H. Simon
Mon petit-fils, âgé de trois ans, ayant reçu l'ordre d'aller au pot et au lit, se cala sur ses jambes, mit les mains dans ses poches et répondit : "Non". Puis, comme sa grand-mère lui demandait pourquoi ce non, il la regarda bien en face et déclara, le plus simplement du monde : "Parce que j'en ai assez d'obéir". Assez, après si peu de vie, dont la moitié passée dans l'heureuse apathie du premier âge ! Cette réponse, je dois le constater, m'a donné un choc, car elle m'a fait m'aviser tout d'un coup que, moi, il y a plus de soixante années que j'obéis, non pas sans regimber certes, mais sans rompre. Et Dieu sait si j'ai eu des occasions de montrer ma docilité : à l'esprit et aux intérêts de ma famille, aux lois et au service de mon pays, aux règles et aux tâches de mes professions, aux commandements et aux rites de ma confession religieuse, celle-ci singulièrement exigeante puisque c'est la très dogmatique, autoritaire et intransigeante Église une, catholique et romaine ! En éprouvé-je aujourd'hui des regrets ou des remords ? Question oiseuse, car le chemin est fait et on ne revient pas en arrière. Suis-je tenté de changer de cap et d'allure, d'envoyer promener les principes et les scrupules qui ont réglé ma conduite ? En vérité, non, et pour une considération esthétique au moins autant que morale : il y a une dignité à vieillir comme on a vécu, une élégance à ne pas briser sur le tard l'harmonie d'une existence, une sagesse à ne pas étêter un arbre qui a, dans la rondeur épanouie de sa cime, la dernière chance de sa beauté. Ou, du moins, pour sauter le pas et se convertir à un autre style, on doit avoir une raison profonde et pressante de le faire, et je ne sens pas cette urgence : c'est donc que ma philosophie ou, pour employer des mois plus modestes, le petit échafaudage de valeurs sur lequel j'ai construit ma vie tient encore bon. Mais, justement, j'éprouve le besoin d'y aller voir. Ce que l'on fait, et surtout ce que l'on ne fait pas dépend beaucoup de ce que l'on croit ; arrivé à l'âge de se justifier devant les autres, surtout devant soi-même, il est bon de faire des comptes.
Non point que j'aie jamais vécu dans l'inconscience : adolescent, je pratiquais déjà la curieuse gymnastique du repli sur soi et j'admirais le serpent qui se mord la queue ; tout le côté extraverti de ma nature, qui m'a contraint à beaucoup écrire, à beaucoup parler, à sortir mille fois de mon bureau et de ma chambre pour chercher les hommes et les passions au-delà des livres et des idées, n'a jamais aboli une introversion également congénitale, un goût complémentaire de la critique et de l'autocritique. Mais quelque réflexion et quelque liberté que nous apportions au choix de nos buts et de nos itinéraires, ayons l'honnêteté de reconnaître que l'habitude et la fatigue des pas après les pas, et plus encore l'intime et sourde nécessité qui nous contraint à avancer sur notre erre et à soutenir notre personnage, introduisent peu à peu du machinal dans nos actes et de la sclérose dans nos croyances, de telle sorte que nous finissons par réaliser, en des formes et avec des dosages divers, des types assez curieux de robots spirituels : esprits encore en ce que ce sont des idées qui nous meuvent, et pourtant automates en ce que la pensée inspiratrice a perdu sa fraîcheur, son jaillissement et sa clairvoyance. Âge piteux du gaufrier : l'artiste se recopie, l'écrivain se répète, le philosophe s'appuie sur les sécrétions figées de son système. Qui n'en est là passé soixante ans ? C'est alors qu'il convient, non pas de tout casser car je répète qu'il y a un devoir de fidélité à soi-même, mais, au sens le plus précis du mot, d' "essayer" son âme et de retrouver le principe du feu sous les durcissements du moule.
Un homme est d'abord un tempérament ; non que l'esprit soit condamné à suivre, car il arrive qu'il corrige et finisse par commander ; mais il y a toujours une pente première, celle que la nature, les conditions de vie, le milieu social même ont dessinée, et elle demeure généralement assez forte pour imposer un certain style aux démarches intellectuelles et son accent à la personnalité. On naît ainsi réfractaire ou conciliant ou, comme disent les philosophes, schizoïde ou syntone. Dès les premiers mouvements de ma conscience, j'ai adhéré aux choses, sympathisé avec les êtres, collé à la création et à la civilisation. Le risque était petit que je fusse jamais, animal politique, un révolutionnaire ou un anarchiste, homme religieux, un mystique ou un blasphémateur, écrivain, un explorateur du surréel et un perturbateur du langage : j'étais destiné à m'épanouir en m'enracinant. Je sais que c'est souvent le cas des natures pauvres, ce qui peut se traduire par les imbéciles. Mais j'ai beaucoup de gré à Barrès — le premier des maîtres de prose et de vie que j'aie lu adolescent et dont le sceau m'ait marqué — pour m'avoir enseigné qu'il peut y avoir aussi un signe de force et de qualité dans une circonscription de soi-même, dans une volonté ascétique de continuer, de maintenir, de s'accepter comme le chaînon ennobli par le service qu'il rend à la chaîne. Et je n'ai jamais pu voir autre chose qu'une erreur fondamentale dans la conception sartrienne d'une liberté qui aurait sa perfection et son essence même dans le pouvoir de dire non (c'est, en somme, la philosophie de mon petit-fils, mais il a trois ans).
Voici pourtant où les choses se compliquent. Ma naissance bourgeoise dans un climat qui était encore l'euphorie de la Belle Époque, mon éducation catholique, mes premières lectures, mon instinct de plante soignée qui s'enroule sagement à ses tuteurs, tout me menaçait de mûrir en conservateur convaincu et tranquille ; et je dois cet aveu qu'autour de ma douzième année, mes premières visées de petit garçon ambitieux qui pensait à son métier d'homme étaient de m'imaginer notable de mon canton, peut-être un jour député bien-pensant de Jonzac. Programme aussi mal rempli que possible, car je ne suis même pas conseiller municipal de mon village, et dans mon milieu d'origine on me soupçonne ou l'on m'accuse aujourd'hui de penser mal. Ce qui s'est passé, c'est que ma culture a redressé ma nature ou, plus exactement, l'a développée dans le sens d'une vocation critique et d'une ouverture de sentiment qui m'ont conduit à faire une large place, devant tous les problèmes, à la phase de la suspension et du refus. Conservateur par réflexe et par goût, mais aussi résolument non-conformiste par besoin de rigueur et d'honnêteté d'esprit, j'ai dû me faire un style de vie au fond assez incommode. Sans peine me suis-je acclimaté aux différents milieux que j'ai traversés, pieuse bourgeoisie de l'Ouest, chaufferie intellectuelle de la khâgne et de l’École Normale, Université laïque ou catholique, armée, captivité (cinq ans de barbelés), bonne vie flamande, vieilles mœurs canadiennes et jusqu'à la sagesse d'une république suisse, coite et benoîte entre ses montagnes et ses traditions. Cette souplesse m'a valu de l'agrément et des amis, mais n'a jamais exclu certaines crises petites ou grandes qui m'ont plusieurs fois donné des airs d'homme à surveiller ou à éloigner. Pour avoir parlé, écrit ou agi contre les nonnes, un jour nationaliste en milieu de gauche, un autre jour catholique dénonçant les collusions de l’Église avec le monde de l'argent, ou encore citoyen régulier et ancien officier de réserve bien noté protestant contre l'introduction de la torture dans le service en campagne, et puis en d'autres occasions encore, je me suis vu ou menacé d'exclusion de ma chaire de professeur ou d'inculpation par l'autorité militaire, j'ai connu les sournoises dénonciations à Rome et d'autres ennuis de ce genre. Je ne le dis pas pour m'en vanter, mais pour me situer où je suis, c'est-à-dire toujours bien installé dans les institutions mais regimbant contre elles et taquinant l'ordre établi de l'intérieur ; en somme., respectant les feux rouges et les clous pour avoir meilleur droit, s'il y a lieu, d'engueuler l'agent.
Est-ce une attitude de mauvaise foi ? Il m'arrive de me le demander, car enfin ne s'y fait-on pas une bonne conscience à bon compte ? On s'assure en même temps le bénéfice matériel des murs héréditaires, et le confort spirituel d'y casser quelques superstructures de mauvais goût sans secouer les fondations vicieuses. Mais quoi ! Chacun est ce qu'il est : mon adhésion spontanée à l'ordre de la nature et de la société et mon sentiment anxieux de la fragilité des choses temporelles ont tant de force que j'éprouve rarement la tentation, pour autant que le monde boite, de le jeter par terre ; et peu m'importe si, à ce réalisme congénital, d'autres sentiments d'une moindre qualité, scepticisme sur l'homme, crainte bourgeoise de la pagaille et de la terreur, se mêlent pour m'interdire l'enthousiasme de la révolution. J'aime assez la parabole évangélique du champ envahi par l'ivraie et du maitre qui refuse d'y bouter le feu de crainte de gâter le froment : c'est la justification de la sagesse réformiste, option après tout défendable. Et que les intransigeants ne se hâtent point d'en dénoncer la facilité : elle commande un comportement où la prudence n'exclut pas les épreuves, car il expose à mécontenter tout le monde et son père et, comme dit Montaigne, à être pelaudé à toutes mains — surtout en un temps où personne n'est d'accord sur rien, où vous êtes un mauvais esprit aux yeux des honnêtes gens (comme ils s'appellent) parce que vous demandez plus de justice et d'imagination dans le gouvernement des hommes, et aussi aux yeux des habiles (comme ils se croient) parce que vous respectez la syntaxe dans votre écriture et les bons usages dans vos mœurs. Il doit bien exister quelques conditions où mon besoin d'ordre et mon goût critique se fussent conciliés pour me mettre à l'aise ; par exemple, celle du chef de l'opposition de Sa Majesté dans une monarchie parlementaire : participer aux rites et aux responsabilités d'un système sans rien perdre de la liberté de l'esprit, exercer la magistrature de blâmer le pouvoir sans contester son principe, quelle heureuse transaction ! Mais c'est une solution trop exceptionnelle pour que je sois en droit de reprocher à mon étoile de ne me l'avoir point offerte.
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"L'enfant que je fus" est un beau thème, chargé d'émotion, de poésie virtuelle et d'éclaircissements psychologiques, mais qui a tellement envahi la littérature qu'on éprouve quelque gêne à le reprendre. D'autant plus qu'il n'est pas à l'abri de certaines mystifications : l'homme mûr ou le vieil homme qui se souvient de son enfance a du mal à se défendre d'embellir l'image qui resurgit en lui avec la fraîcheur et la netteté des premiers enregistrements de la conscience ; il force le lumineux, le pur, le spontané, ou au contraire le profond, le tragique, et surtout il projette les pensées, les problèmes et les mélancolies de son midi ou de son soir sur le miroir limpide de son âme à l'instant charmant de l'éveil à l'aube. Tantôt l'inflation de la sensibilité et tantôt l'exercice forcené de l'analyse surchargent l'enfant de ces frusques de grandes personnes dont les peintres classiques affublaient leurs jeunes modèles quand ce n'étaient pas des amours, des anges ou des petits Jésus, qui avaient seuls la chance de montrer leur peau. Je serai donc discret sur mes origines, banales d'ailleurs, et n'en dirai que ce qui concerne l'explication de mon état de conscience et surtout ce qui peut prendre un sens au-delà de mon cas personnel.
Mon enfance ne fut pas toute heureuse : des drames de famille, crises morales ou embarras d'argent, l'ont enveloppée d'ombres. Et pourtant, quand je pense l'idée du bonheur et que quelque image vient la colorer, elle remonte de mes années de petit garçon, passées dans un bourg saintongeais, alors cossu, entre les trois maisons et les trois jardins qui appartenaient encore à mes parents et à mes proches. Il m'en reste des impressions de feu et de joie, liées aux lumières diversement nuancées des saisons, et dont je n'ai plus jamais retrouvé l'intensité ni la saveur. Ces crépuscules de printemps sur les foins pointillés d'anémones, ces après-midi de grandes vacances sous l'ombre légère et brûlante encore des noisetiers, ces matins d'automne transpercés de chutes de feuilles et de fuites d'oiseaux, je sais bien que cela existe toujours, mais plus pour moi, mais loin de moi, et quand il m'arrive de le revoir et de m'y plonger, ce ne peut plus être avec les mêmes yeux ni les mêmes sensations. La fraîcheur sans pareille du premier contact avec le monde, Proust l'a trop bien évoquée et en a trop bien découvert la nature psychologique et métaphysique pour qu'il soit décent d'y revenir. Je voulais dire seulement que j'ai eu une enfance naturelle, rustique, enfoncée dans les choses vivantes, et que les tendances de mon esprit en ont été infléchies dans le sens du respect de l'être et de l'attention à ses formes.
Une enfance familiale aussi, qui m'a marqué d'autant plus qu'elle a largement débordé sur mon adolescence, les embarras de la première guerre mondiale ayant repoussé jusqu'à la quinzième année mon entrée au collège. Milieu bourgeois, de modeste aisance et de médiocre importance sociale mais, dans la branche maternelle, de tradition assez ancienne, marquée par de belles pierres, des meubles de bonnes époques et de vieux papiers. La culture aussi était un peu au-dessus de la moyenne provinciale. Naturellement, vers 1910, on ignorait encore Gide, Romain Rolland et Péguy, on fréquentait surtout Loti, Barrès et Bourget, on recevait la Revue des Deux Mondes et le Journal des Débats ; mais enfin, on lisait. On faisait aussi de la musique ; point de radio, point de chefs-d’œuvre à domicile en ces années-là ; entendre un opéra à Bordeaux ou un concert à La Rochelle était un événement qui se produisait trois ou quatre fois dans une vie ; mais le piano n'était pas mauvais, un oncle jouait bien Bach et Chopin et allait jusqu'à Debussy ; une tante chantait les lieder de Schumann, mes parents les duos de Faust, Sigurd et Werther. Ce n'était pas toujours du meilleur, mais est-ce toujours de l'excellent que nos enfants d'aujourd'hui font semblant d'écouter en chatouillant leurs transistors ? Un petit garçon de dix ans, accroupi au coin de la cheminée en ces soirées du dimanche, captait tout de même un message ; en été, par les contrevents ouverts en tuile, un cerf-volant entrait quelquefois et troublait la mélodie de son vrombissement autour du grand abat-jour de soie orange ; en automne, une grosse araignée apparaissait souvent sur le mur et s'immobilisait, fascinée, me disait-on, par les ondes sonores.
Naturellement, on était catholique, et assez pieux ; les cloches bien chantantes et quelque peu bavardes d'un très beau clocher roman-byzantin rythmaient la vie. La liturgie de Pâques, le mois de Marie, les litanies matinales des Rogations m'ont imprégné d'un mysticisme affectif dont je ne m'exagère pas la valeur spirituelle, mais qui a représenté tout de même un attrait assez fort — je le dirai mieux plus loin — pour me préserver de la séduction d'un christianisme rationalisé jusqu'à l'austérité protestante. Tout ce que j'ai lu plus tard, et qui m'a semblé fort, sur un certain gonflement du culte marial dans la dévotion catholique, n'a ni desséché l'émotion, ni aboli le charme que j'éprouvais quand ma grand-mère, achevant sous la lumière bleue de la suspension le chapelet du soir, abordait la prière de saint Bernard : Souvenez-vous, très pieuse Vierge Marie, qu'il n'a jamais été entendu dire... Moitié parce qu'elle annonçait que le chapelet était fini — je n'ai jamais aimé les longs offices —, moitié parce qu'en effet le rythme, l'accent, les mots de cette oraison sont d'une beauté à la fois solennelle et tendre, je l'attendais, je l'aimais, je ne l'ai jamais oubliée, ni abandonnée. Je dois avouer qu'il y avait des résistances dans la place ; ma mère avait, disait-on, mauvais esprit : en fait, elle était d'intelligence curieuse et s'était fait une culture plus large que celle de son milieu, goûtant à Flaubert et à Renan (je crois bien qu'elle lisait la Vie de Jésus pendant la Semaine Sainte, se plaisant à ce qu'elle tenait pour le carrefour de la religion et de la science). On trouvait aussi dans la parentèle quelques oncles mécréants et, ce qui paraissait plus étonnant sinon plus scandaleux à la famille, dreyfusards. Mais le chef spirituel, vénérable et consacré, était un très vieux grand-oncle, né sous la Restauration, prêtre habitué de la paroisse, qui mourut quand j'avais sept ans et dont je puis me rappeler encore les longs cheveux blancs, le langage solennel, le bureau orné d'un buste de Pie IX en stuc colorié et, dans le vestibule, la lanterne dont il se servait les matins d'hiver, trébuchant par la ruelle obscure, pour aller dire sa messe dans l'ombre haute et glacée de l'église. Sûrement plus proche de Bossuet que des prêtres en blouson parmi lesquels j'ai maintenant des amis.
Autant qu'il m'en souvienne, j'étais, dans ce climat de tradition catholique, un "bon enfant", sans vices ni problèmes, régulièrement dévot mais point mystique ; le service du chœur, quand je devais y aller, ne me plaisait pas, et je ne crois pas avoir jamais ressenti l'attrait d'une vocation religieuse ; ma première communion se passa honnêtement, mais sans fièvre. Très attaché à mes affections naturelles, aux plaisirs et à la chaleur du foyer, à mes jeux, à mes livres, à mes rêves et, au fond, à ma petite personne, j'étais déjà ce qu'en somme je suis toujours resté plus ou moins : un loyal serviteur, mais qui garde ses distances à l'égard du Maître. Je ne m'en vante pas, je sais que cette attitude, où il entre plus de fidélité que de ferveur, n'est pas logique : inutilement gênante si le Maitre n'existe pas et insuffisante s'il est Dieu ; mais je dis ce qui est. Cependant, j'ai, autour de ma huitième année, un souvenir grave et qui doit signifier quelque chose de plus profond. J'avais jusqu'alors travaillé seul à la maison, étudiant les rudiments sous la direction de mes proches, quand mes parents, voulant que j'apprisse mieux et que je fusse mêlé davantage aux garçons de mon âge, décidèrent sagement de m'envoyer à l'école primaire en attendant le. collège. Vers 1910, dans une province qui était le fief de Monsieur Combes, comme on disait, et où la guerre de religion était allumée entre cléricaux et laïques, les accrocs à la tolérance étaient fréquents de part et d'autre, et j'étais à l'école depuis quelques jours à peine quand un jeune sous-maitre un peu bien zélé, faisant une leçon sur les Croisades et ayant parlé du tombeau de Jésus-Christ, éprouva le besoin de nous dire que ce Jésus n'était pas, comme on nous le disait à l'église, un Dieu, mais seulement un grand philosophe et — j'entends encore les mots — un homme comme les autres. Cela me fit un choc ; le soir, en rentrant à la maison, je laissai paraître une tristesse dont je refusai d'abord de révéler le motif ; c'est seulement dans mon lit qu'éclatant en sanglots je racontai à ma mère le blasphème que j'avais entendu en classe. On imagine la profession des grands principes au nom desquels, dès le lendemain, la famille protesta et notifia à l'instituteur mon retrait de l'école ; l'incident relevait d'un conflit heureusement atténué, encore que sourdement chronique, de la conscience nationale, mais la question n'est pas là : si je le rapporte et lui attribue une importance, c'est qu'à huit ans j'ai pu pleurer pour une offense au Christ ; peut-être n'aurai-je, au Jour de la Colère — Dies irae, dies illa — rien de plus chaud à lui offrir que ces larmes de petit garçon.
Cependant, il fallait apprendre, et c'est alors qu'intervint mon grand-père. Je prie le lecteur de m'en croire : écrivant ce livre, dont le projet remonte loin, je n'ai eu à aucun moment l'intention de faire un anti-Sartre et comme une réponse allusive aux Mots. Si, moi aussi, j'ai dans mon passé, un grand-père humaniste dont la personnalité et l'affection m'ont marqué, mais de tout autre façon, parce que l'atmosphère familiale était autre et parce que mon tempérament me portait à la sympathie plutôt qu'au refus, je ne le raconte pas pour le plaisir de faire un parallèle, mais parce que cela fut ainsi. Donc, de ma huitième à ma douzième année, c'est-à-dire jusqu'à sa mort qui survint au début de la guerre, je travaillai sous la direction de ce vieil homme sage, habitant le plus souvent chez lui, dans la maison qu'il avait fait bâtir en se mariant, et j'eus pour royaume le jardin qu'il avait planté de ses mains et dont le soin faisait son bonheur. D'état modeste, il vivait de quelques revenus en franc-or et des gains dérisoires d'une pharmacie de village, en un temps où le pharmacien n'était pas un marchand richissime de boites en couleurs et de flacons cachetés, mais l'alchimiste savant et responsable qui pesait au trébuchet, avec des milligrammes en cuivre et en étain, les poisons dont les ordonnances des médecins composaient des mélanges salutaires et dangereux. Son mépris de l'argent était insolent, et désolait ma grand-mère, bourgeoise avisée qui possédait et gérait la petite fortune ; lui, ce qui l'intéressait, c'était son potager ensoleillé, ses bosquets de noisetiers, ses pelouses ombragées de lilas en touffes et de cytises en grappes, aussi fier de ses melons et de ses fraises que de ses treilles et de ses roses. Et puis, il lisait : j'ai l'air de retaper un poncif et de tirer la rengaine d'une vieille guitare, mais c'est vrai : il y a cinquante ans, un bourgeois français qui avait fait des "humanités", savait du latin, connaissait et fréquentait les classiques, écrivait un français assez pur. C'est avec mon grand-père que j'ai décliné rosa, traduit le De Viris, découvert Virgile, appris et récité des Odes d'Horace en marchant au bord des foins mûrs de mai ou sur les jonchées roussies de l'automne. En principe, c'est ma mère qui s'occupait de la littérature française, c'est-à-dire qu'elle me faisait lire ou lisait avec moi des tragédies et des romans. Mais mon grand-père, féru des romantiques, me récitait des vers de Hugo ou de Musset. Depuis ces temps-là, j'ai lu et appris bien d'autres textes, assimilé bien d'autres nourritures, mais le terreau profond de ma sensibilité est à ce niveau, et mes racines, à travers les alluvions de ma culture, y vont chercher le plus vif. Tant pis si cela, comme disent parfois les habiles, vieillit mon style : je pourrais bien, connaissant un peu le métier, m'en faire un autre, mais c'est alors que je trahirais mon naturel ; l'important est d'avoir sa sève et sa saveur, et elles sont ce que les hasards de la vie les ont faites.
Que dirai-je encore ? Mon grand-père ne négligeait pas mes distractions, et, comme j'avais peu de camarades, il m'emmenait volontiers à la chasse, derrière un cocker qui débusquait les cailles des luzernes et des jachères, les bécasses des ajoncs et des taillis. Le soir, devant l'échiquier, il m'apprenait à éviter le coup du berger et me montrait le gambit de la reine. Parfois, nous causions des sujets les plus graves, la politique, la philosophie ; car, à dix ans, j'avais déjà ce vice, qui a donné à ma vie, et par conséquent à mon œuvre, aussi bien ses temps faibles que ses temps forts : c'est au niveau de la conscience réflexive, des choix de l'esprit et du cœur, que l'existence me semblait importante ; ce qui était en deçà, une façon immédiate et instinctive d'en jouir et une allégresse vitale sans questions, avait bien le goût du bonheur, et je m'y jetais avec vaillance, mais j'étais sourdement persuadé que ce bonheur-là n'est pas tout et que l'accomplissement de l'être se situe dans un air plus sec et plus âpre, où les idées se mêlent aux sentiments.
Donc, mon grand-père, qui avait fait dans l'arrière des batailles la misérable campagne de 1870 et qui portait le ruban noir et vert des vaincus non résignés, cultivait mon patriotisme et m'inculquait le mythe de la revanche, le lyrisme de l'Alsace-Lorraine éplorée sous les chaînes de la Prusse. Il était franchement républicain, mais dans la ligne du nationalisme bourgeois, et, bien sûr, anti-dreyfusard ; c'est de là que je suis parti et, si j'ai fait, plus tard, un tri sérieux dans cet héritage, Dieu merci, je n'ai pas refusé globalement la succession.
À un degré de réflexion plus abstraite, mon grand-père, dont la morale était celle d'un sage, conservait des curiosités et des inquiétudes de métaphysicien sans doute ingénu, plus lettré que solidement cultivé, mais assez intelligent et recueilli pour aller sans ambages au nœud du problème. Je me rappelle que, les soirs d'hiver, sa pharmacie fermée et les lampes éteintes, il aimait demeurer seul dans l'obscurité, assis dans son vieux fauteuil de cuir noir, et réfléchir "sur le mystère, sur Dieu, sur la mort", disait-il. Par les augustes nuits d'été, c'était autre chose ; fenêtre ouverte du côté du jardin, il contemplait le ciel, la Voie lactée dont il m'apprenait qu'elle était composée d'une poussière de soleils, et il essayait de me faire comprendre ce qui surtout le déconcertait : que l'infini existât évidemment et qu'il fût pourtant impossible à l'esprit de l'envelopper ; c'est ainsi que je rencontrai Pascal. Il n'avait certes point perdu les lumières de la foi, mais sans doute avait-il éprouvé qu'elles ne percent pas les ombres naturelles. Sa pratique de la religion était correcte, et sûrement loyale, bien qu'il ne se piquât point de dévotion, mais plutôt, avec les femmes pieuses de la famille et le vieil oncle intégriste et légitimiste, d'une pointe de mauvais esprit voltairien et francien. Cependant, rentré dans sa chambre où j'eus longtemps mon lit, je me rappelle qu'il se mettait debout au pied du sien, ôtait sa casquette, faisait un bref signe de croix et, la tête entre les mains, donnait quelques minutes à une muette prière. Ma grand-mère disait qu'il avait pris cette habitude à la mort d'une fille perdue en bas âge, et que c'est par son souvenir qu'il allait vers Dieu. Ainsi la plus dure épreuve de sa vie apparemment heureuse ne l'avait pas jeté à la révolte mais à l'élévation de l'âme ; et c'est en quoi je comprends aujourd'hui qu'il était au fond un homme religieux.
Voilà le milieu social, le climat moral dont j'ai reçu ma première forme. Si la tendresse, la poésie, la force persuasive des idées et des valeurs offertes dans une chaleur de foyer sont les ruses redoutables de la conscience familiale et sociologique pour prendre et empêtrer l'individu en des rets insécables, je n'ai pas été manqué. Je vais essayer de dire comment je me suis délivré, ou plutôt comment j'ai élargi l'aire de mon indépendance personnelle entre les frontières reconnues et acceptées d'une fidélité fondamentale. Mais je devais d'abord montrer l'importance de ma formation première, ce contact de chair et d'âme que j'eus avec un type de civilisation dont j'ai peu à peu découvert les manques et les erreurs, et dont pourtant aucune force critique ne saurait me contraindre à rejeter l'actif humain. Ce fonds de santé, de sagesse, de culture, de religion, c'est ce que j'ai appelé plus tard humanisme. Et certes il ne devait pas toujours m'échapper que cet humanisme, expérimenté au début du siècle dans une famille de bourgeoisie saintongeaise, affirmait ses valeurs essentielles avec un certain accent contingent, particulier, historique et par conséquent transitoire sur lequel il eût été périlleux et vain de vouloir jouer ma partie ; mais si mon jugement et mon goût sont devenus autonomes à l'égard de l'humanisme bourgeois en tant que bourgeois, je n'ai jamais commis la confusion de le récuser dans ce qu'il enveloppait de valeurs stables, nécessaires et universelles, c'est-à-dire en tant qu'humanisme ; je n'ai point jeté par-dessus bord l'acquis d'honnêteté, de politesse, de principes d'ordre intellectuel et spirituel, moral et social, c'est-à-dire de civilisation, qu'il représentait. Dans la mesure où il me fut difficile, peut-être impossible, de séparer rigoureusement l'esprit de la forme, ce souci de sauver la liqueur m'a sans doute incliné à manier le vase avec prudence ; il m'a obligé à me concentrer et à transiger ; du moins m'a-t-il épargné de me dissiper dans l'incohérence et de m'abstraire dans l'absolu ; je n'ai certes jamais aimé les esprits qui ne cassent rien, mais dans la passion de tout casser j'ai vu souvent plus de manie que de courage.
Si je n'étais retenu par la pudeur de m'étendre trop sur mon aventure personnelle, que je ne vois pas plus intéressante et plus originale qu'elle n'est, je raconterais comment, dans mon entourage même, j'ai rencontré, avant ma dixième année, la souffrance des êtres, le trouble, les scènes, les mensonges, et versé mes premières larmes venues de loin. Mais, dans ce monde soudain découvert des fautes et des chagrins, le jardin de mes grands-parents demeurait comme une oasis d'ordre clair et de bonheur prudent, un paradis que le glaive de l'ange n'avait pas interdit. Et pourtant, je dois rappeler ici un souvenir lié à une déception : j'appris que là aussi le mal avait pu s'insinuer, non point repoussé mais accepté par la sagesse de mon grand-père. Il y avait, dans le recès mystérieux qu'on appelait le "fond du jardin", un puits excellent, profond, d'où l'on retirait par un treuil à roue une eau merveilleusement froide, douceur des longues journées de l'été dont le soleil était la joie dure. Or je connus de bonne heure l'histoire de ce puits ; mes grands-parents l'avaient fait creuser au temps de la construction de la maison ; ils s'étaient adressés à un puisatier, comme on disait, qui avait tout fait au pic et à la pelle, sa femme peinant avec lui pour retirer seau par seau les déblais ; l'homme et la femme, qui avaient avec eux leur enfant de cinq ou six ans, s'étaient bâti dans le jardin une cabane en planches où ils dormaient et faisaient leur fricot. Le travail avait été commencé à la belle saison et ils devaient l'achever avant les pluies et les frimas ; mais en s'enfonçant dans la fosse vers l'eau dont un sourcier avait promis la nappe à quelques mètres, le puisatier rencontra des obstacles imprévus : une veine de calcaires épais, puis des boues dans lesquelles il pataugeait encore, l'hiver étant sérieusement entamé. De l'aube au soir il travaillait d'ahan dans le trou humide, la femme geignant au tour comme une bête de somme, l'enfant aidant déjà de ses petits doigts gourds, et ils gelaient la nuit dans leur cahute. Mais il fallait finir ; selon l'usage, l'entreprise était à forfait : trois cents francs pour le puits mené à l'eau et maçonné à l'intérieur, la margelle étant confiée d'autre part au maçon. Trois cents francs, quinze louis d'or, c'était une jolie somme en 1880, et le juste prix, je suppose ; je sais, d'autre part, que mes grands-parents étaient bons, je n'ai jamais vu les domestiques traités chez eux autrement que comme des personnes de la maison (ce qui dit mieux que gens de maison) et j'ai pu comprendre plus tard, à première lecture, les rapports d'amitié bourrue des servantes de Molière avec leurs maîtres ; pour la famille du puisatier, je suis certain qu'ils ont eu des égards, qu'ils ont invité ces pauvres gens à se chauffer au feu de la cuisine, qu'ils leur ont envoyé plusieurs fois de la soupe chaude. Mais enfin, les mœurs alors étaient dures, un contrat était un contrat, et le puisatier n'a reçu que trois cents francs. Si peu d'argent pour tant de peine, et pour des délices de fraîcheur qui ne sont pas encore épuisées ! Petit garçon, parmi les histoires d'un passé sans aventures qui revenaient souvent sur le tapis familial, je n'ai jamais entendu raconter sans une gêne confuse celle de notre puits ; et c'est seulement plus tard, jeune homme un peu mieux informé des problèmes, que j'en ai saisi le sens : elle m'a fait comprendre que, dans un ordre social injuste, les honnêtes gens eux-mêmes ne sont pas innocents. Il m'arrive encore, buvant de cette eau incomparable remontée de trente mètres sous terre, de lui trouver l'arrière-goût des rancœurs de l'esclave et des remords du maître.
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Né à peu près avec le siècle, j'appartiens sans doute à la génération d'hommes qui a vu, de près ou de loin, se produire les événements les plus massifs de l'histoire ; l'accroissement des connaissances et les transformations du style de vie ont suivi un rythme si rapide que le mot d'évolution ne suffit plus et qu'il faut parler de mutation. Depuis 1914, deux guerres mondiales et beaucoup d'autres localisées, des révolutions immenses qui n'ont pas été seulement bousculades de pouvoirs mais bouleversements d'idéologies, de structures sociales et de mœurs, ont condamné au moins trente ou quarante millions d'êtres humains à mourir de violences, de frustrations et parfois de tortures ; mais, en même temps, les progrès de la médecine et de l'hygiène faisaient se diffuser la vie et reculer la mort au point de produire un pullulement jamais vu ni prévu de l'espèce. Quand j'étais enfant, les paysans de ma secrète province coupaient encore le foin et parfois le blé à la faux et labouraient à bras et à bœufs ; le passage d'une automobile étonnait, le survol d'un aéroplane, fragile "libellule" empennée de toiles, provoquait l'enthousiasme ; et le poste à galène de l'horloger-mécanicien du village, autour duquel les curieux se rassemblaient pour entendre grésiller une inaudible musique, semblait prodigieux. Je n'ai pas besoin de dire où nous en sommes aujourd'hui, jetés dans une civilisation qui multiplie infiniment l'énergie par la domination de la matière, qui restreint par la vitesse l'étendue de la terre et y réalise l'ubiquité de l'information, et qui découvre en revanche l'immensité de l'espace cosmique aux instruments de l'observateur et déjà aux pérégrinations du cosmonaute. Oui, nous sommes devenus des demi-dieux ; ce que le magicien avait rêvé de faire, le savant l'accomplit, la présomption de l'alchimiste est dépassée par les conquêtes du laboratoire ; et nos enfants ne sont même plus surpris de gouverner les ondes secrètes du monde en tournant un bouton.
On pourrait donc attendre de l'homme, devant la brusque accélération de ses conquêtes et l'énormité de ses nouveaux pouvoirs, une crise d'orgueil et une confiance démesurée dans ses chances. Or ce n'est pas ce qui se produit, du moins dans les consciences les mieux cultivées et les plus lucides. Au contraire, il semble que l'on assiste, chez les penseurs de l'Occident, à une liquidation du mythe du Progrès. Il y a un peu plus de cent ans, Spencer proclamait dans la Social Statics : Le Progrès n'est point un accident mais une nécessité... Il est sûr que ce que nous appelons le mal et l'immoralité doit disparaître ; il est sûr que l'homme doit devenir parfait — ce qui était conjoindre deux affirmations fondamentales : que le mouvement de l'histoire humaine est conduit par une fatalité progressive, et que celle-ci n'agit pas seulement dans l'ordre de l'accumulation des connaissances — évidence positive — mais au plan du perfectionnement moral et du bonheur — acte de foi. Qui donc oserait parler ainsi aujourd'hui ? Un siècle après Spencer, un esprit de la même famille rationaliste et empirique, Merleau-Ponty, écrira sur un ton d'autant plus saisissant qu'il est modéré [1951, conférence à Genève : "L’Homme et l’adversité"] : Le progrès n'est pas nécessaire comme nécessité métaphysique ; on peut seulement dire que, très probablement, l'expérience finira par éliminer les fausses solutions et par se dégager des impasses. Mais à quel prix et par combien de détours ? Il n'est pas même exclu en principe que l'humanité, comme une phrase qui n'arrive pas à s'achever, échoue en cours de route. Ainsi, rien, ni dans le rythme et les choix de sa marche, ni dans la fin de son aventure, n'est garanti pour le salut de la caravane humaine ; elle a ses chances d'arriver, mais elle mourra peut-être dans les sables ou sous les eaux, par ses erreurs ou par accident. Soumis à la double inconstance, féconde et périlleuse, de la liberté et du hasard, nous nous découvrons vivant et agissant dans le risque, servis ou menacés par les forces aveugles comme nous le sommes par nos actes mêmes.
Il faut bien dire que cette incertitude fière et anxieuse devant l'histoire n'est pas neuve ; plutôt primitive et normale. L'homme est un animal qui se souvient et prévoit ; parce qu'il se souvient, il est naturel qu'il songe et qu'il regrette ; parce qu'il prévoit, il est nécessaire qu'il craigne et qu'il espère. C'est d'ailleurs parce qu'il a une mémoire qu'il peut user d'une raison prospective ; c'est parce que le passé redevient présent à sa conscience qu'en extrapolant il attend le futur et possède une notion du temps. S'il ne vivait consciemment que le présent, il serait comme une absurde série d'éternités disloquées où il ne trouverait ni le sentiment d'unité de sa personne, ni les conditions d'une pensée cohérente, active et créatrice.
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