E. Feuillâtre
I. — QUELQUES PRINCIPES
Toute expérience un peu longue de l'enseignement du latin dans une classe de Sixième permet de dégager quelques principes utiles.
A. En premier lieu, l'adaptation de l'enseignement à l'âge de l'enfant
Chaque classe a sa physionomie et son âge propres. La détermination de cet âge est la première préoccupation du maître. Il modèlera sur lui son action durant toute l'année.
Le jeune enfant a un pouvoir d'absorption limité. La saturation se produit vite. "Aucun subterfuge ne permet d'éluder cette loi élémentaire et physiologique : la formation n'est ni un viol ni du forçage"(2). Les conséquences sont claires : dosage parcimonieux, simplification poussée aussi loin que possible. En outre : la leçon est expliquée de telle sorte que l'élève la sache presque entièrement quand il quitte le Lycée ; le travail écrit est préparé en classe et choisi de telle façon que, dans sa brièveté, il contienne les éléments de recherche susceptibles d'exercer l'intelligence et de fixer les notions acquises. Quelques lignes suffisent. Elles doivent être instantanément vérifiables en classe par le professeur.
Si la puissance d'attention est limitée, la mémoire offre des possibilités si grandes que c'est une maladresse insigne de ne pas lui demander beaucoup. L'auteur de l'article que je citais précédemment écrit encore, non sans humour : "L'enfant normalement doué est réceptif. Il retient sans effort les règles contre lesquelles l'adolescent, l'adulte renâclent. Le discrédit qui entache la grammaire systématique résulte du verdict où le principal intéressé ne participe pas. L'adulte qui s'attendrit sur son passé, raille des méthodes "surannées", s'apitoie sur l'élève. La pseudo-victime, psychologue admirable, l'a compris. Elle exploite la situation. Mais son attitude change instantanément devant le maitre convaincu de la valeur de son message, et qui sait le communiquer..."
C'est une erreur de croire que l'élève de Sixième répugne à apprendre par cœur des mots et des phrases, des déclinaisons, des conjugaisons. Sa mémoire toute fraîche, est fidèle, à la condition toutefois que le maître ait, par quelques explications simples et claires, préparé le terrain.
B. En second lieu, le principe de continuité
Au prix de plusieurs expériences, j'ai constaté qu'un effort, prolongé dans le même sens, est infiniment mieux accepté par un élève de Sixième que des efforts successifs, orientés dans des directions différentes. La notion de déclinaison est difficile à acquérir. Si, sans attendre qu'elle le soit, l'on passe à la conjugaison, et de la conjugaison, à peine entrevue, aux éléments de syntaxe, et cela dans un chassé-croisé perpétuel, l'attention des enfants, sans cesse sollicitée et tiraillée, se fatigue. Les retours à des notions mal assimilées s'accompagnent d'un effort de réadaptation qui, à la longue, engendre la lassitude.
Est-ce à dire qu'il faille apprendre toutes les déclinaisons avant de passer à l'étude du verbe ? Évidemment non. Mais je pense que l'on ne doit aborder l'étude de la conjugaison qu'après avoir solidement établi la notion fondamentale de déclinaison. Or cette notion ne peut être considérée comme acquise qu'après l'étude des deux premières déclinaisons, pour le moins.
Qu'à ce moment l'on aborde l'apprentissage de la conjugaison, rien de mieux, à condition toutefois qu'on ne l'abandonne pas avant que ne soient assimilés le caractère propre et le mécanisme du verbe latin. Cette acquisition nouvelle nécessite l'étude complète et suivie de SUM et de AMO (au moins à l'actif).
Si l'on revient alors à la troisième déclinaison, on ne l'abandonnera pas avant qu'elle ne soit terminée. Elle forme un tout. Il est préjudiciable de le fractionner par l'insertion de verbes ou de questions de syntaxe.
On objectera qu'il faut mettre l'élève, le plus vite possible, en présence d'une phrase latine. J'avoue n'être pas très attaché à ce dogme. D'autre part, je ferai observer que, dans la marche normale d'une classe, telle que je la conçois, l'enfant peut être mis devant une phrase latine dès la fin de novembre. C'est un résultat, à mes yeux, suffisant.
En dehors de la grammaire proprement dite, le principe de continuité trouve d'autres applications. Je crois nécessaire que l'élève apprenne par cœur quelques listes de mots groupés par types de déclinaisons ou de conjugaisons. Dans ces listes, les mots les plus divers se trouvent en contact. Il faut se garder de rompre l'unité du groupe en multipliant les diversions dons les domaines historique ou géographique ou mythologique. Le lien qui unit les mots entre eux s'efface si l'on n'y prend garde et le bénéfice escompté se perd.
Il en sera de même, à la fin de l'année, quand l'élève de Sixième sera mis en présence de textes suivis. Une anecdote toute simple suit une ligne droite. C'est cette ligne qui est intéressante, et non tout ce que l'érudition du maître s'ingéniera à placer sous chaque mot. Il est fait mention d'un consul. Disons à nos élèves, quand nous rencontrons le mot pour la première fois, que le consul remplit les fonctions qui incombent aujourd'hui au chef de l'État et aux ministres. Ce n'est vrai que très approximativement, sans doute. Mais l'enfant a-t-il besoin, en Sixième d'en savoir davantage ? Et cette connaissance ne sera-t-elle pas suffisante pour éclairer l'anecdote en question ? Si l'on fait un cours d'institutions sur le consul, plus loin sur le préteur, que devient la ligne du récit ? Ce sont chemins de fourmis, comme disaient les Grecs. Ils ont leur charme, sans doute, mais aussi leurs périls, et ce sont ces derniers qui l'emportent.
C. En troisième lieu, le principe de la division des difficultés
Les règles cartésiennes "pour la direction de l'esprit" ne valent pas seulement pour la découverte de la vérité, elles trouvent aussi leur emploi dans la transmission de la science, dans la pédagogie. Il en est une qui, au niveau de la Sixième, devrait être d'un emploi courant : celle qui conseille de diviser les difficultés pour les mieux résoudre.
On s'étonne parfois de voir des enfants broncher devant des phrases, à première vue toutes simples. Qu'on y regarde de près. Elles renferment un trop grand nombre de difficultés et l'esprit de l'enfant n'est pas assez fort pour les dominer toutes. La phrase était mal choisie. Peut-être a-t-elle été proposée trop tôt ? Il faut arriver progressivement à la complexité. Dosage minutieux et patient qui exige beaucoup du maître. L'enjeu en vaut la peine. Il faut éviter à tout prix que l'élève ne se lasse de résoudre des énigmes quotidiennes.
Si une forme verbale est difficile, que la déclinaison et la syntaxe n'arrêtent pas l'élève. Inversement, si la syntaxe de la phrase proposée est susceptible de retenir longtemps le jeune traducteur, que les formes nominales et verbales soient simples et le vocabulaire bien connu.
Pourtant, il sera bon, parfois, de proposer en classe la traduction d'une phrase présentant plusieurs difficultés, afin de montrer aux enfants qu'ils ont en eux les moyens de vaincre. C'est un procédé dont l'avantage est double : il permet de démonter le mécanisme de la recherche, et il fait naître la confiance, condition essentielle du succès.
D. En quatrième lieu, la loi d'intérêt
L'élève de Sixième est à l'étage où l'on s'intéresse, où l'on n'a pas honte de s'intéresser à ce qui se dit ou se fait dans la classe. De même que nous avons utilisé la souplesse de la mémoire, nous allons tirer parti de cette heureuse disposition.
Le latin est chose nouvelle, donc intéressante. Il y a le mystère des mots, de la prononciation. Bref, le petit latiniste de Sixième, est, comme on l'a remarqué très justement, une manière d'initié. Il faut entretenir cette disposition. II faut garder ou latin (au grec plus tard, en quatrième), le plus possible, son mystère. C'est pourquoi je ne suis pas attiré par des méthodes qui font du latin une langue parlée. C'est un jeu qui, pour un maigre profit, pour quelques expressions toujours les mêmes, sacrifie l'essentiel, je veux dire la nouveauté, l'étrangeté quasi magiques de certains sons, de certains vocables. Le latin est une aventure chaque jour vécue. Au maître d'entretenir le climat favorable à sa naissance ou à sa renaissance.
Une autre préoccupation du maitre sera de ne pas laisser s'établir dans la classe l'indifférence ou l'ennui. Il y a des signes qui ne trompent pas. Il faut alors coûte que coûte réagir. On ne peut indiquer de méthode pour cela. Le tact du maitre est souverain. Tout peut servir de prétexte à une diversion qui dissipera les nuées.
Mais surtout il faut se demander la raison de cette indifférence passagère, de ce poids si difficile à soulever. Le maître incriminera moins les élèves que lui-même. Sans doute y a-t-il une erreur dans la conduite de sa classe. Il a visé trop haut ou trop bas. Le climat rétabli, il faut modifier la ligne précédemment suivie, l'infléchir dans le bon sens. L'enseignement dans une classe de Sixième est une création perpétuelle. On ne récite pas chaque année à la même date le même cours.
On réveillera l'intérêt en introduisant avec à-propos une histoire, une légende. Le charme, si vite évanoui, de l'âme enfantine, c'est que pour elle tout est possible. Le professeur de Sixième doit savoir raconter une belle histoire et se plaire à le faire. Il y gagnera parfois de réveiller les courages assoupis. Il y gagnera toujours d'avoir inscrit dans les mémoires quelque beau récit, que les enfants retrouveront plus tard dans les livres, dans les tableaux, voire même dans la musique.
II. — L'APPRENTISSAGE
Nous avons, dans ce qui précède, énuméré des principes qui représentent seulement la mise en formules de constatations d'expérience.
Je voudrais maintenant dire quelques mots sur la matière même de l'apprentissage, sur les exercices qui permettent de le rendre efficace.
Tout d'abord je proposerai l'emploi du temps qui me semble le plus raisonnable durant le mois d'octobre. Les enfants doivent s'adapter à des conditions d'enseignement nouvelles pour eux. Cette adaptation est extrêmement pénible. Elle s'accompagne chez les petits pensionnaires d'une adaptation plus douloureuse encore. Le moment est vraiment mal choisi pour exiger de ces enfants une prise de contact immédiate avec la discipline nouvelle qu'est le latin.
C'est pourquoi je considère que les premières semaines sont un temps préparatoire, au cours duquel l'on donnera aux élèves les habitudes qu'on veut leur faire prendre (tenue des cahiers, disposition des devoirs, etc.). En même temps, l'on apprendra à connaître les enfants et l'on déterminera, ce qu'au début de cet article, nous avons appelé I' "âge pédagogique" de la classe.
Parallèlement nous mènerons de front deux autres tâches essentielles. Pensant aux déclinaisons qui seront apprises après un mois d'attente, nous préparerons le travail, c'est-à-dire que nous apprendrons à nos élèves, dans l'ordre même des cas, les fonctions des mots. Travail difficile, car il nous faudra réaliser l'unité de la terminologie grammaticale, et lutter parfois contre des habitudes enracinées. D'autre part, si la prononciation restituée dans l'établissement a été adoptée, ce qui est très désirable, nous initierons nos élèves à cette prononciation, en divisant les difficultés, comme il convient, en renonçant peut-être même à l'accent, en ayant sous les yeux cet objectif immédiat : la prononciation ne doit plus être, au début de novembre, une difficulté qui s'ajoute aux autres.
Tel est l'emploi du temps des classes de latin durant le mois d'octobre. À ceux qui nous reprocheraient de ne pas répondre à l'impatience des enfants en reculant la prise de contact direct avec la langue, nous dirions que la prononciation et les phrases écrites au tableau pour servir d'exercices, sont à nos yeux une prise de contact suffisante.
À partir du premier novembre, les exercices normaux commenceront. Il est alors extrêmement important d'établir entre la grammaire française et la grammaire latine une solidarité constante, qui permette de les appuyer l'une sur l'autre. En particulier une notion grammaticale qui va trouver son application en latin doit avoir été acquise la semaine précédente dans les classes de français. Ce décalage d'une semaine (ou de deux, selon les cas) porte des fruits, à coup sûr. L'union des classes de français et de latin suppose naturellement, pour avoir sa pleine efficacité, que le même professeur soit chargé des unes et des autres.
L'expérience montre aussi à tous ceux qui dirigent des classes de Sixième que l'enfant sait mal écrire ce qu'on lui dicte un peu rapidement, et qu'il sait mal reproduire ce que le maitre écrit au tableau. Il en résulte qu'il faut utiliser les livres, si imparfaits qu'on les trouve parfois, au maximum. Il est toujours périlleux de faire apprendre des formes nominales ou verbales, des vocabulaires, voire même des phrases sur des cahiers. L'enfant gardera dans sa mémoire les barbarismes qu'il aura consciencieusement écrits. Chacun sait que le cahier de récitation française enseigne toujours de beaux vers, mais souvent aussi de belles fautes d'orthographe.
Je ne puis naturellement pas entrer dans tous les détails des exercices de latin dans une classe de Sixième. Je crois plus utile d'examiner les conditions psychologiques qui donneront à ces exercices leur efficacité.
III. — LES FACTEURS PSYCHOLOGIQUES
En premier lieu, je placerai la confiance des enfants dans leur maître. Cette confiance, il n'est pas de recette qui permette de l'obtenir à coup sûr. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est que la confiance des enfants n'est pas un don gratuit. Elle se gagne, elle a besoin d'être défendue. Elle se gagne, si l'on veut bien voir en ces petits êtres qui nous sont confiés pour une année, moins des élèves que des enfants, si l'on veut bien être attentif à tous les mouvements de leur sensibilité, si l'on veut bien ne pas les accabler sous la honte des fautes et des mauvaises notes, si l'on veut bien les encourager au lieu de les punir, si l'on ne ménage pas sa peine, si l'on observe une stricte justice.
Dans le climat de confiance ainsi créé, une autre vertu est nécessaire : la patience, une patience sans défaillance. Il ne faut pas croire en effet que notre enseignement va se dérouler sans heurts. Les prévisions sont souvent trop optimistes. On pense qu'une notion est acquise, on s'est donné bien du mal, on a mis en œuvre tous les procédés de la pédagogie la plus subtile. L'épreuve, toujours indispensable, consacrera, pense-t-on, notre victoire. Et c'est l'échec total ou partiel, toujours cuisant ! Alors on revient sur ses pas. On recommence l'exposé de la question sur des bases nouvelles. Plusieurs tentatives sont parfois nécessaires. Il ne sert à rien de sortir de soi-même. Il est très utile de se dominer jusqu'à ce que le résultat soit obtenu, en se représentant que l'échec n'est pas imputable probablement aux seuls élèves.
Il faut aussi au professeur de Sixième beaucoup d'abnégation. Je ne fais pas seulement allusion ici à la place modeste qu'il occupe dans l'opinion courante. Cela n'intéresse que sa vanité s'il en a, et dans cette hypothèse, la classe de Sixième n'est pas du tout son fait. Mais se soumettre sans dévier à une ligne de conduite une fois fixée, s'interdire des digressions que l'imagination ou la culture suggèrent, c'est la grande servitude du métier, c'est la véritable abnégation.
J'ai, comme il se doit, réservé pour la fin l'essentiel. Je ne veux pas lui donner tout de suite un nom. Je ferai, comme faisaient mes "sixièmes", lorsque je leur demandais de définir un mot difficile. Immanquablement l'un d'eux se détendait comme un ressort et s'écriait : " Monsieur, c'est quand..."
Cette disposition intérieure indispensable au maitre de Sixième... c'est quand, aux premiers jours d'octobre, retrouvant une fois de plus sa classe sagement rangée le long du mur, sous l'œil attentif du censeur, il éprouve un choc léger, et, regardant ces physionomies nouvelles, se sent prêt à les adopter ; c'est quand, au cours de l'année, au détour d'une déclinaison ou d'une conjugaison, soudain, comme dans un mystère, toute différence est abolie, état de grâce passager, où l'on est tous embarqués en communion parfaite, maître et élèves ; c'est quand au dernier jour, ils viennent tous, avec leurs yeux pleins de la joie des vacances, dire adieu, et que le plus lent à sortir est comme toujours celui qui n'a pas fini de poursuivre son 1.001e rêve, quand la classe est silencieuse, et que le cœur est un peu serré devant l'abandon et le désarroi...
Je ne dirai pas moi-même le nom de cette disposition de l'esprit et du cœur. Un poète s'en chargera. Le métier de professeur de Sixième, avec tout ce qu'il comporte de renoncement et de patience : c'est une œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour.
Notes
(1) Cet article résume une causerie faite lors des journées Pédagogiques organisées à Poitiers en février 1954.
(2) Jean Béranger [1903-1988 - Lausanne, Suisse], La culture dans l'enseignement moderne (le latin), conférence laite lors du premier Congrès de la Fédération internationale des Associations d'études classiques (Paris, 28 août-2 septembre 1950). Cf. Actes du Congrès, Paris, Klincksieck, 1er janvier 1951, pp. 321 sq.
Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.
D'une part la
Grammaire grecque à l'usage des classes de la 4e à la 1re supérieure [qui supplanta, sauf erreur de ma part, la non moins fameuse "Grammaire Ragon"]. D'autre part, les
Exercices Grecs, Versions et Thèmes, toutes classes...
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