La rentrée scolaire est toute proche. J'ai pensé que cette rentrée, reprise de leur activité pour les aînés, premier contact avec l'étude pour les tout jeunes, ne devrait pas s'opérer selon le rite banal de portes qui s'ouvrent, puis se referment.
Je sais que beaucoup de chefs d'établissement, que beaucoup de maîtres s'attachent à ce que ce retour aux disciplines se fasse dans la simplicité et la dignité. Ils ont raison. Comme eux, je ne crois pas à l'insouciance de notre jeunesse. Chez les bons, comme chez ceux dont l'évolution est plus lente, un cœur sensible guette l'émotion, une âme toute neuve ne demande qu'à s'exprimer et à s'épanouir.
C'est pourquoi j'ai toujours estimé que la rentrée des classes devrait être mise à profit pour provoquer cet éveil et cet élan vers la maturité.
Aujourd'hui, je crois qu'il ne serait pas de meilleure manière pour une très haute leçon que de faire appel à de très grands exemples tirés d'un passé récent et choisis parmi cette jeunesse universitaire qui reste un des plus sûrs espoirs de notre renaissance.
Parmi ces exemples, j'ai retenu les lettres écrites quelques heures avant leur exécution par cinq élèves du Lycée Buffon de Paris qui, entrés dans la Résistance active, furent arrêtés et fusillés par les Allemands le 8 février 1943 au Mont Valérien.
Ces lettres, que vous trouverez plus loin, tragiques dans leur laconisme, sont si belles, si simples, si humaines et si courageuses que, de leur lecture, se dégage une intense émotion faite à la fois de pitié et de fierté. Sans doute d'autres héros sont morts, hélas nombreux, pour la liberté de la Patrie ; sans doute d'autres lettres ont été écrites, empreintes de la même noblesse et d'un égal courage tranquille.
Mais le sacrifice des cinq élèves de Lycée Buffon peut être retenu comme un symbole et un incomparable exemple à offrir à notre jeunesse écolière, universitaire.
Je vous demande donc de donner d'urgence des instructions afin qu'à l'occasion d'une cérémonie de rentrée, les lettres des cinq fusillés de Buffon soient lues et sobrement commentées aux élèves et étudiants des établissements d'enseignement de tous degrés et de toutes disciplines. Les morts de Buffon sont leurs morts. Ils doivent être l'Exemple.
Ce sera là une inoubliable leçon, un appel au devoir, à tous les devoirs. Les jeunes générations y sentiront mieux encore les raisons de vénérer leurs aînés morts en pleine jeunesse, d'honorer leur mémoire et de ne pas oublier que s'ils poursuivent aujourd'hui de calmes et profitables études, ils le doivent à des milliers de morts dont leurs camarades de Buffon symbolisent le total sacrifice.
Une telle cérémonie de rentrée, que je désire simple, sera évidemment de recueillement, mais elle doit être pour tous nos jeunes gens, pour toutes nos jeunes filles, pour ces hommes et ces femmes de demain, la raison impérieuse d'une marche exaltante vers la vie, vers l'avenir.
Tel est mon espoir. Je dirai mieux : telle est ma certitude.
Lettres écrites par cinq Élèves du Lycée Buffon fusillés par les Allemands
Lettre de Jean Arthus
Paris, le 8 février 1943,
Mon Grand Chéri,
Je ne sais si tu t'attendais à me revoir, je m'y attendais.
On nous a appris ce matin que c'était fini, alors, adieu ! Je sais que c'est un coup très rude pour toi, mais j'espère que tu es assez fort et que tu sauras continuer à vivre en gardant confiance en l'avenir.
Travaille, fais cela pour moi, continue les livres que tu voulais écrire, pense que je meurs en Français pour ma Patrie.
Je t'embrasse bien.
Adieu, mon grand Chéri,
Jean Arthus
⁂
Lettre de Jacques Baudry
Mes Pauvres Parents chéris,
On va m'arracher cette vie que vous m'avez donnée et à laquelle je tenais tant. C'est infiniment dur pour moi et pour vous. J'ai eu la chance de savoir, avant de mourir, que vous étiez courageux. Restez-le, surtout ma petite maman que j'embrasse de tout mon pauvre cœur.
Mes pauvres chéris, j'ai accepté le combat, vous le savez. Je serai courageux jusqu'au bout. La guerre sera bientôt finie. Vous serez quand même heureux dans la paix, un peu grâce à moi. Je veux retourner à Dieu à côté de pépère et mémère. J'aurais voulu vivre encore pour vous aimer beaucoup. Hélas ! Je ne peux pas, la surprise est amère !
J'ai eu les journaux. Nous mourons en pleine victoire. Exécution ce matin à onze heures. Je penserai à vous, à Nicole. Hélas ! mes beaux projets d'avenir ! Qu'elle ne m'oublie pas non plus, ni mes parents !
Mais surtout, que la vie continue pour elle, qu'elle profite de sa jeunesse.
Jacques Baudry
⁂
Lettre de Pierre Benoit
Paris, le 8 février 1943,
mes Chers Parents, Chers amis,
C'est la fin !... On vient de nous chercher pour la fusillade. Tant pis. Mourir en pleine victoire, c'est un peu vexant, mais qu'importe !... Le rêve des hommes fait événement…
Nano, souviens-toi de ton frangin. Jusqu'au bout, il a été propre et courageux, et devant la mort même, je ne tremble pas.
Adieu, petite Maman chérie, pardonne-moi tous les tracas que je t'ai faits. J'ai lutté pour une vie meilleure ; peut-être un jour, tu me comprendras !
Adieu, mon vieux Papa. Je te remercie d'avoir été chic avec moi. Garde un bon souvenir de ton fils.
Tototte, Toto, adieu, je vous aimais comme mes propres parents.
Nano, sois un bon fils, tu es le seul fils qui leur reste, ne fais pas d'imprudence.
Adieu tous ceux que j'ai aimés, tous ceux qui m'aimaient, ceux de Nantua et les autres.
La vie sera belle. Nous partons en chantant. Courage. Ce n'est pas si terrible après six mois de prison.
Mes derniers baisers à vous tous.
Pierre Benoit.
⁂
Lettre de Pierre Grelot
Paris, le 8 février 1943
Maman chérie, Papa et Jacques chéris,
Tout est fini, maintenant. Je vais être fusillé ce matin à onze heures. Pauvres parents chéris, sachez que ma dernière pensée sera pour vous, je saurai mourir en Français.
Pendant ces longs mois, j'ai beaucoup pensé à vous et j'aurais voulu plus tard vous donner tout le bonheur que votre affection pour moi méritait en retour. J'ai rêvé tant de choses pour vous rendre heureux après la tourmente. Mais, hélas ! mes rêves resteront ce qu'ils sont.
Je vous embrasse beaucoup, beaucoup. La joie de vous revoir m'est à jamais interdite. Vous aurez de mes nouvelles plus tard.
Je vous embrasse encore et toujours, mes parents chéris. Gardez toujours dans votre cœur mon souvenir…
Adieu, Maman, Papa, Jacques Chéris, adieu…
Pierre Grelot
⁂
Lettre de Lucien Legros.
Paris, le 8 février 1943.
Mes Parents Chéris, mon Frère Chéri,
Je vais être fusillé à onze heures avec mes camarades. Nous allons mourir le sourire aux lèvres, car c'est pour le plus bel idéal. J'ai le sentiment, à cette heure, d'avoir vécu une vie complète.
Vous m'avez fait une jeunesse dorée : je meurs pour la France, donc, je ne regrette rien. Je vous conjure de vivre pour les enfants de Jean. Reconstruisez une belle famille...
Jeudi, j'ai reçu votre splendide colis ; j'ai mangé comme un roi. Pendant ces quatre mois, j'ai longuement médité ; mon examen de conscience est positif, je suis en tous points satisfait.
Bonjour à tous les amis et à tous les parents.
Je vous serre une dernière fois sur mon cœur.
Lucien Legros.
CITATION Á L'ORDRE DE LA NATION
LE PRÉSIDENT DU CONSEIL
DES MINISTRES,
Sur la proposition du Ministre de l'Éducation Nationale,
CITE Á L'ORDRE DE LA NATION
ARTHUS Jean-Marie,
BAUDRY Jacques,
BENOIT Pierre,
GRELOT Pierre,
LEGROS Lucien,
glorieux enfants de France qui formèrent pendant l'occupation le groupe dit des "Cinq Étudiants du Lycée Buffon", se montrèrent en toutes circonstances animés de la foi patriotique la plus pure et la plus agissante.
"Morts pour la France", fusillés le 8 février 1943.
Signé : PAUL RAMADIER,
Par le Président du Conseil des Ministres, Le Ministre de l'Éducation Nationale,
Signé : M-E. NAEGELEN.
[On pourra également prendre connaissance du beau poème de l'instituteur René-Guy Cadou, consacré aux fusillés de Châteaubriand]
[Et consulter en ligne le numéro d'octobre 2012 de la revue "Les Chemins de la mémoire"]

Enfin, sous le titre L'UNIVERSITÉ HONORE SES MORTS, on put lire, dans l'Éducation nationale n° 6 du 14 février 1952, l'entrefilet suivant :
Le Ministre de l’Éducation nationale conclut : Je suis fier de proclamer que si la France a pu résister au plus formidable instrument de domination et de massacre qui ait jamais existé, elle le doit à la volonté indomptable de ses enfants qui avaient assez d'orgueil pour préférer les coups de l'envahisseur à l'affront de son sourire ; elle le doit à leur respect pour la dignité humaine qui avait réussi à leur faire penser humanité et liberté là où l'occupant pensait servitude et tribu ; elle le doit à toutes ces vertus ancestrales de notre race, développées, exaltées par l’École républicaine. Si la France, même aux jours les plus sombres de l'hiver 1943, a su se montrer si résistante aux yeux du monde étonné, c'est que son système d'éducation avait su former des hommes qui n'étaient pas seulement des soldats, mais aussi des citoyens ; c'est que son École avait su maintenir intacts dans le cœur de ses enfants le courage et l'héroïsme, sauvegarde de la Patrie, tout en laissant s'épanouir les rêves — même les plus hardis — d'une démocratie éprise de justice et de liberté. Heureux est l’État, heureux est le pays qui possède le plus grand nombre d'enfants pareils aux cinq élèves du lycée Buffon. Leur âme tendre était pleine d'ardeur et déjà leurs jeunes pensées s'étaient attachées aux vérités spirituelles d'une prise aussi forte que celle des doigts sur le sabre. Le sens moral avait en eux la fraîcheur matinale qui, depuis les jours anciens, a été la source de la force et de la beauté. Leur amour de la France avait converti leur train d'écolier en un char de soleil, et leur foi patriotique fut le bouclier qui leur permit de se réserver la plus forte part du péril, pour livrer à l'espérance la perspective de la victoire. L'urne qui renferme leurs cendres domine maintenant dans la crypte les douze dalles de marbre des martyrs de la Résistance universitaire. Ainsi se trouve attesté aux yeux des générations à venir le magnifique exemple de ces hommes qui, aux moments les plus douloureux de notre histoire nationale, ont fait le sacrifice de leur vie pour le triomphe de leur idéal.
Après une telle lecture qui prend littéralement aux tripes, pour utiliser le langage vrai, comment ne pas se trouver "en pleine rage", comme l'écrivit Marc Bloch (à propos, il est vrai, de l'effondrement de la France de 40) et comment ne pas considérer l'actuelle jeunesse jouisseuse, tiers-mondiste bêlante autant que post-nationale, toujours prête à changer l'ordre du monde plutôt que ses foutus désirs et en tout état de cause si satisfaite d'elle-même, avec des sentiments mêlés de stupeur, de mépris et peut-être de haine ?
