Qui était Maximilien Vox (1) ?

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Le 12 août 1955, l'écrivain et essayiste Raymond Escholier s'adresse depuis sa résidence ariégeoise au juge Carrias, pour lui signaler la parution, dans la livraison de juillet de Justice-Magazine (un mensuel aujourd'hui disparu), d'un article de Maximilien Vox, "lequel vit à Lurs-le-Haut depuis quelque quinze ans, et me paraît singulièrement informé du 'climat' qui règne là-bas". Il précise que Vox et lui sont amis "depuis quelque quarante ans".
Il ajoute, ce qui nous permet de faire plus ample connaissance avec l'auteur de l'article, "Artiste décorateur du livre et Officier de la Légion d'honneur (son véritable nom est Monod, et il appartient à cette puissante famille protestante, bien connue à Paris comme dans le Midi de la France), est un homme qui fait autorité à Paris et, s'il a écrit ces pages pleines de sous-entendus, c'est assurément en toute connaissance de cause".


Cet article (précédé d'une introduction éditoriale), très marqué par le contexte, à peine passé, de la Résistance, et le contexte bien présent de la guerre d'Algérie, est riche d'indications, mais aussi de flagrantes inexactitudes et d'hypothèses à tout le moins hasardeuses. C'est pourquoi nous le commenterons longuement in fine, ce qui nous permettra de faire la connaissance de son auteur, comme des personnages qu'il cite.

 

 

"La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil" (René Char, Feullets d'Hypnos, 169)

 

 


Voici pourquoi l'affaire Dominici va enfin éclater


 

Le 5 août 1952, au petit matin, les corps de trois campeurs anglais, le savant Sir Jack Drummond, sa femme, Lady Drummond et leur fillette Élisabeth, étaient découverts sur le territoire de la commune de Lurs (Basses-Alpes). Qui les avait tués ?
L'enquête et l'information judiciaire durèrent vingt-sept mois. Les soupçons se portèrent assez rapidement sur les membres de la famille Dominici, les fermiers voisins. Mais leur mutisme devait longtemps dérouter les policiers. Le 15 novembre 1953, le meurtrier avouait enfin : c'était le patriarche de la ferme, Gaston Dominici, un ancêtre encore très vert qui prenait tout le massacre à son compte et mettait les siens hors de cause.

Le 28 novembre 1954, les jurés de Digne le reconnaissaient coupable du triple crime et le condamnaient à mort. Mais aussitôt, le vieillard faisait de mystérieuses révélations et, après une contre-enquête officieuse menée par les policiers parisiens de la Sûreté nationale, le Garde des Sceaux prescrivait, le 4 janvier 1955, l'ouverture d'une nouvelle information.
Depuis cette date, l'affaire semblait de nouveau entrée dans le sommeil quand, dans les derniers jours de juin, les nouveaux enquêteurs, une fois de plus, retournaient sur les lieux.
Après trois années, après un verdict, après de multiples recoupements, reste-t-il encore des questions dans l'ombre ?
Notre ami Maximilien Vox, peintre, écrivain, typographe et historien, a créé dans les ruines de Lurs-le-Haut une retraite graphique internationale, appelée l'École de Lure, qui réunit chaque année trois douzaines de dessinateurs et maquettistes venus de tous les pays.
Citoyen adoptif de Lurs, Maximilien Vox connaît à fond la région et l'état d'esprit des gens du pays.
Se basant sur cette expérience, il a écrit pour "Justice-Magazine" un article qu'on lira ci-dessous.
L'affaire Dominici n'est pas terminée. Elle continue à bouillir en vase clos, et toute la région se demande simplement quand le couvercle va sauter. L'opinion publique est persuadée qu'il y a erreur judiciaire, à rebours, et qu'une demi-justice seulement a été rendue.
Ce sentiment est aggravé par un silence de la presse qui paraît incompréhensible aux yeux de l'homme de la rue de Manosque, de Forcalquier et de Digne, ignorant de cette servitude au "fait nouveau" à laquelle s'astreint, trop strictement, la haute direction des quotidiens et des hebdomadaires à gros tirage.
Ce n'est pas parce qu'une situation dure, s'installe, qu'elle cesse d'être "actuelle" - bien au contraire, pense le public local. Le cas Dominici devient plus angoissant à mesure que le "suspense" se prolonge.
Le fait nouveau serait précisément que la presse se remette à en parler.
Parlons-en.

 

Il y a "le" crime. Et il y a la couverture du crime.

La vraie affaire Dominici commence tout de suite après le meurtre des époux Drummond. Qui n'a pas compris cela s'expose à ne rien comprendre... D'abord le geste inopiné, presque accidentel, de l'individu qui "fait un malheur" ; ensuite, l'entrée en jeu d'une complicité d'abord immédiate, puis vastement ramifiée, qui n'hésitera devant aucun moyen pour limiter les dégâts, à commencer par l'assassinat de la petite Elizabeth dont, malgré la réponse du jury, rien ne prouve qu'il n'a pas été commis de sang-froid. Selon une loi et des précédents aisés à reconnaître et qu'il y a lâcheté et hypocrisie à ne pas nommer par son nom : la loi du maquis.

L'actuel président du conseil général des Basses-Alpes, Ernest Borrély, fit un acte héroïque lorsque, membre du Conseil national de la Résistance, il se rendit dans un groupe franc de la montagne pour sauver la vie d'un enfant que l'on se préparait à "faire disparaître", après que ses parents eussent été exécutés pour cause de délation. Le vaillant Ernest Borrély obtint la vie du garçonnet (comme il obtint plus tard celle des otages de la citadelle de Digne), mais faillit perdre la sienne car il fut, de ce fait, condamné à mort par les partisans. Ces choses sont connues.

Il faut vider l'abcès qui empoisonne toute la région : non, le crime de Lurs n'est pas un "crime de la Résistance", non plus qu'un crime F. T. P., ni un crime communiste. Mais oui, il est un crime commis et protégé par des individus dont les gestes, les pensées, les réflexes sont commandés par l'expérience de ce maquis très spécial qu'il a fallu du courage à notre confrère G. Domenech, du Méridional pour nommer : le maquis de Sigonce.

C'est une petite ville minière reliée à la gare désaffectée de Lurs par un téléférique de 6 kilomètres, dont la population ouvrière est, de tradition, composée en majorité d'étrangers, espagnols et nord-africains. Distinct du maquis proprement militaire de Ganagobie et des formations F. F. I. du patriote Martin-Bret, fusillé par les Allemands, le groupe du "capitaine" Lopez représente ce que sont aujourd'hui les fellaghas de l'Aurès. L'un des hommes les plus courageux et les plus intègres de la Résistance, qui avait organisé parmi ses propres troupes une section spéciale chargée de la répression des délits de droit commun, avoue aujourd'hui encore n'avoir osé pousser cette police jusqu'au secteur de Lurs. "On en avait peur", dit ce brave.

Celui qui écrit ces lignes, précisons-le, fut au groupe "Combat" sous les ordres de Claude Bourdet, alors "Aubin" ; il s'honore de l'amitié du plus brillant "tueur" du Sud-Est, le peintre manchot Gabriel Laurin. Il n'en partage que mieux les sentiments de tout ce qui représente dans la région l'esprit véritable de la Libération : en finir avec l'équivoque où le jugement de Digne a laissé l'affaire Dominici. Tant que le mécanisme de la "couverture du crime" n'aura pas été démonté au grand jour, la confusion demeurera intolérable.

On eût été en droit d'espérer que la mission des commissaires Chenevier et Gillard aboutît à ce résultat impatiemment attendu..

Mais tout s'est passé jusqu'ici comme si, en chargeant Gaston Dominici seul, en le laissant se charger lui-même, on voulait écarter l'attention, non seulement de sa famille, ce qui était impossible ; mais, ce qui a fort bien réussi, du milieu auquel celle-ci appartient et dont elle est beaucoup plus solidaire qu'on ne l'a officiellement prétendu.

Notamment, il est incroyable qu'un des voisins les mieux renseignés sur l'état d'esprit de la région, étroitement lié aux Dominici, puisqu'il n'est autre que le père d'Yvette, personnage politique par surcroît, homme de caractère et d'autorité - il est incroyable que M. Barth, le beau-père de Gustave, n'ait pas été amené à porter un témoignage dont l'intérêt eût été capital.

Durant le procès, deux journalistes au moins, Pierre Scize et Jean-Bernard Derosne ont demandé qu'il fût entendu. C'était ne pas compter avec le "Rien que le dossier" auquel le Président s'astreignit si consciencieusement.

Répétons néanmoins au public que, tant qu'il n'aura pas vu le nom de Barth mis en évidence, il peut être assuré qu'aune tentative sérieuse n'est faite dans la recherche de la vérité totale. Le "fait nouveau", ce serait celui-là.

La solidarité dans laquelle on aurait dû enfoncer un coin n'est pas familiale, politique, régionaliste : c'est une solidarité d'argent. Ce n'est un secret pour personne que des sommes qui se comptent par dizaines de millions se sont trouvées réparties entre de nombreuses mains, dans le triangle Manosque-Lurs-Forcalquier, dont la provenance fut parfois le meurtre, souvent le pillage, mais surtout le chantage, la menace de mort. Tout ce qui n'avait pas la conscience politique absolument nette se mit à payer, aux approches de la Libération, pour avoir la vie sauve, et les encaisseurs ne manquèrent point.

Dix ans après, les uns et les autres se connaissent encore, se souviennent toujours mais, avec le temps, le rapport des forces tend à se modifier. La peur,  peu à peu, fait place à la rancune ; les comptes ne paraissent plus aussi définitivement réglés. S'il se produit dans la rue une altercation entre collaborateurs et "libérationnistes", ceux-ci n'ont plus à compter sur l'attitude de la foule.

Pour qui connaît le département, l'affaire Dominici est désormais une menace pour l'équilibre électoral. La protection ostensible, et imprudente, accordée par le Parti communiste et ses amis au clan Dominici a cessé au moment où il devint évident que ni la justice, ni les autorités politiques ne tenaient non plus à ce que l'histoire fît tâche d'huile. La thèse "sur mesure" du coupable unique, le total désistement du Parquet dans l'affaire subsidiaire, mais essentielle, de la "couverture du crime", sont à la merci, cependant, du premier témoignage venue qui parlera franchement des rapines et exactions passées - et "mettra dans le bain" quelques-uns de leurs profiteurs. Alors se déclenchera la réaction en chaîne des "Pourquoi moi ? Pourquoi pas lui ?"

Des faits, des dates, des visages viendront en lumière, et se recomposera l'ambiance réelle dont on a voulu isoler et détacher le crime de la Grand'Terre. Des non-lieux seront remis en question, et l'on reparlera de l'assassinat des époux Cartier et du commissaire Stigni, de l'exécution atroce de Brigandi, des meurtres du résistant Besson et du Maire de Peyruis, de l'accident du commandant Autheville...

Et certaines de nos questions - sinon toutes - recevront leur réponse - que tout le pays connaît déjà.

© Maximilien Vox, Article publié dans  Justice-Magazine, juillet 1955, pp. 15-18

 

 

 


 

 

 

Le texte de M. Vox est soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

 

 

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