À peine revenu de Neuengamme, le protestant pur et dur Louis François (1904-2002), professeur agrégé d’histoire et géographie (futur inspecteur général de l'Instruction publique) et ami de Gustave Monod, prononce à la Sorbonne le premier discours de distribution des prix d'après la Libération ; en présence effective du général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire, sous le commandement duquel il avait servi, en 40, comme officier du chiffre à la 4e division cuirassée.  Et il ne met pas sa religion dans sa poche : on le note entre autres lorsqu'il cite Gabriel Audisio et Au sujet de Luc, 12.35 ! Quelle hauteur de vues, certes un peu austère. Et quels exemples cités, jusqu'à un Lazare Carnot !
Quelle leçon pour nous - et surtout pour ceux qui nous succèdent...

 

"Après les ténèbres, nous voici donc dans la lumière. Durant cette longue nuit de cinq années, beaucoup ont dormi ; certains diront qu'ils avaient raison puisque la nuit est faite pour le sommeil. Mais il est des périodes de la vie où les tâches deviennent si importantes, si urgentes, qu'il faut travailler nuit et jour pour les accomplir".

L. François

 

Mon Général,

Monsieur le Ministre,

Mes jeunes amis,

Parmi toutes les grandes fêtes qui se succèdent en ce printemps et cet été glorieux, en voici une bien grande, la première grande fête universitaire.

En ces saisons ensoleillées, où l'orage guerrier vient à peine de se dissiper en Europe et où nous suivons avec passions la dernière et formidable partie qui se joue maintenant en Extrême-Orient, il est juste de glorifier et de récompenser les héros de la Résistance et du Combat. Mais, dans le soulagement et le bonheur de la paix retrouvée, et à pied d'œuvre des tâches multiples qu'elle commande, il convient aussi de célébrer à nouveau les jeunes gens et les jeunes filles de France qui ont triomphé en des travaux pacifiques. Nous vous remercions, Monsieur le Ministre, d'avoir restauré en 1945 cette Distribution des Prix, supprimée depuis 1939.

Ce 11 juillet 1945, mes jeunes amis, quel jour bienheureux pour vous et pour moi !

C'est pour vous chance merveilleuse, occasion étonnante de joie et de fierté que de terminer vos études en vainqueurs dans le temps où commence le triomphe de la liberté. La proclamation de votre jeune gloire de lauréats universitaires s'accorde en symphonie avec les chants célébrant la gloire de la France victorieuse et renaissante. Votre propre auréole de lauréats universitaires resplendit dans la lumière éclatante d'une aube de victoire, de liberté et de paix.

Pour moi, bien qu'il ne s'agisse d'aucun succès personnel, mais seulement de l'honneur de prendre la parole au nom de l'Université française devant un si noble, un si auguste auditoire, je partage votre joie, j'ose même croire que je l'éprouve plus profonde encore.

Car, il y a trois mois, je peinais encore dans un bagne nazi, où avaient succombé en moins d'un an, 75 pour 100 de mes camarades français. Il y a deux mois, nous étions tous entassés, des milliers de. détenus, crevant de faim, crevant de soif, malades de la dysenterie, malades du typhus, dans quatre navires, stationnés dans la baie de Lübeck ; et, de mon bateau miraculeusement épargné à la suite d'une attaque aérienne, je vis flamber et couler les trois autres, et disparaître dans les eaux froides de la Baltique, dix mille camarades, dont deux mille Français. Quatre-vingt-dix pour cent des Français, qui furent déportés au camp de Neuengamme, près de Hambourg, n'en reviendront jamais. Après l'enfer allemand, je sais qu'on peut trouver le Paradis sur cette terre et que j'y suis entré à mon retour en France. À ce bonheur de chaque jour s'ajoute aujourd'hui un autre bonheur : des peines subies durant trente et un mois de cellule, de camp et de bagne, je me sens largement payé en me retrouvant aujourd'hui auprès du Général DE GAULLE, auprès de Mon Général - qu'il me permette de le nommer ainsi, puisque j'ai eu la chance de servir directement sous ses ordres en 1940… et après ; en me retrouvant auprès de lui et avec lui parmi la jeunesse de France, pour la couvrir de lauriers, mais aussi pour lui porter quelques graves avertissements.

Après les ténèbres, nous voici donc dans la lumière. Durant cette longue nuit de cinq années, beaucoup ont dormi ; certains diront qu'ils avaient raison puisque la nuit est faite pour le sommeil. Mais il est des périodes de la vie où les tâches deviennent si importantes, si urgentes, qu'il faut travailler nuit et jour pour les accomplir. Je sais bien que la nuit est propice aussi aux travaux maléfiques et que beaucoup en ont profité pour collaborer, pour frauder, pour s'enrichir sans vergogne ; ceux-là sont mis en dehors de la communauté nationale ; réduits à l'impuissance, que la nuit pour eux se prolonge indéfiniment. Mais beaucoup ont patiemment, tenacement travaillé au relèvement de la France, pour que notre Patrie pût se dresser libre et fière dans l'aube victorieuse. "Ceignez vos reins et allumez vos lampes ; heureux ces serviteurs que le maître, à son arrivée, aura trouvé veillant". Il semble que ces paroles de l'Évangile leur soient consacrées, à eux aussi. Ceux-là savent que les tâches de la nuit n'ont fait que préparer celles de la journée.

Ah ! ces tâches de la journée, comme nous y avons songé au cours de la longue impuissance de notre détention !

Nous subissions de façon trop personnelle, trop charnelle, toutes les misères de la France et de l'Europe : l'oppression, le dépouillement de tous les biens de ce monde ; la destruction de toute vie intellectuelle, morale et même physique ; la négation de toute dignité humaine, la transformation de l'homme en bétail, en bétail sans valeur, qui, sous les cris et sous les coups, devait travailler ou mourir. Nous rêvions alors d'indépendance nationale, de paix, de liberté et de justice. Dans notre vie antérieure, nous avions accepté de mourir pour elles ; pour elles maintenant nous nous raccrochions à la vie dans l'enfer où nous étions plongés. Tortures fulgurantes des coups, tortures annihilantes du froid, torture opprimante de la faim et de la soif, torture lente de l'ennui, torture des humiliations incessantes. Certes, il y a des moments de l'existence pires que la mort. Mais la mort, malgré tout, nous ne l'avons pas souhaitée. Nous nous raidissions sous l'épreuve ; nous nous efforcions de la surmonter par la patience et par la maîtrise de nous-mêmes. L'espérance nous soutenait et nous réconfortait : l'espérance du plus grand bonheur auquel l'homme puisse atteindre sur cette terre, le bonheur de retrouver une famille bien-aimée, sa femme, ses enfants, ses parents ; l'espérance aussi d'une France renouvelée dans un monde nouveau, pacifié, libre et juste, dont la genèse nous passionnait. À ce spectacle, à ce champ d'action, nous ne voulions pas manquer. Donc nous voulions vivre, nous voulions survivre ou revivre, et le beau poème "Survivre", de Gabriel Audisio, semblait écrit pour nous :


Il partira toujours une hirondelle
De la Poussière et des gravats. Toujours
Un Opéra de fleurs, de balancelles,
Et de Coraux buissonnant sur la mer
Ressortiront du sol au jour des flots.

Refusez vos paupières à la Cendre,
Vos songes refusez-les au sang noir !
L'espoir est dur jusqu’au nœud de la pierre :
Qui n'est pas déjà rongé de la mort
Connaîtra l’éternité des rivières.

À chacun son étoile et son brin d'herbe,
À chacun sur son cœur le pavois clair
Des feuilles de l'avril ! Voici le temps,
Voici l'envol des anges éclatants :
Je te salue, ô ciel nouveau du monde,
Ô prairie des lys sans ombre et sans peur
Je te salue, vivant sur mon tombeau !

 

Non, quand on a combattu et qu'on a tant souffert, quand on a accepté de mourir malgré les séductions de la vie, quand on a voulu vivre malgré les tentations de la mort, alors, quelles que soient la fatigue ou les blessures, on n'abandonne pas les tâches commencées.

Nous revenons peu nombreux, trop peu nombreux ; nous revenons recrus et meurtris. Dans notre fatigue, nous reconnaissons la fatigue de la France, épuisée jusqu'à ses réserves ultimes et gisant comme exsangue. Dans nos blessures, nous reconnaissons les blessures de la France, frappée, ravagée dans ses villes et ses villages, dans ses ports et ses voies ferrées, dans ses œuvres vives et ses œuvres d'art. Mais aussi, dans son aspiration de grandeur, de liberté et de justice, nous reconnaissons notre hâte à entreprendre les tâches de la journée. À leur accomplissement, nous convions tous ceux qui ont dormi ou qui dorment encore.

Nous n'avons jamais pensé que la victoire suffirait à combler tous nos vœux. Nous n'avons point partagé l'illusion trop commune qu'elle porterait tout naturellement avec elle la paix, la liberté et la justice, comme une fiancée qui apporte ce qui est nécessaire au ménage et d'autres trésors par surcroît. Nous savons que, de tous les grands biens de l'humanité, la conquête est difficile et incessant le combat pour les conserver.

Ainsi de la liberté, de cette liberté qui nous est particulièrement chère à nous, intellectuels, et auprès de laquelle je voudrais m'arrêter un instant.

Les Français sont toujours les amants trop aveugles de la liberté. Ils la parent de toutes les beautés, sans lui demander trop de vertu, et estiment qu'avec elle, tout doit s'arranger aisément pour une existence facile et souriante. En vérité, sa beauté est le résultat de beaucoup d'apprêts et, pour vivre heureux avec elle, il faut consentir à ses multiples exigences.

La liberté exige d'abord le travail.

La liberté de pensée, la liberté de parole, la liberté de presse, la liberté politique correspondent aux plus nobles aspirations, intellectuelles et spirituelles, mais les hommes, dont les besoins matériels sont à peine assurés, n'ont guère d'appétit pour elles. Les moines, les saints, les ascètes furent toujours exception. Plus dure est l'existence, plus nécessaire une obéissance qui étouffe la révolte. Sparte adopta et maintint une constitution tyrannique, parce que Sparte était pauvre et constamment menacée de révolution. Athènes, au contraire, brise toutes les servitudes de l'oligarchie au fur et à mesure que son industrie se développe, son commerce se propage, son empire s'étend à toute la Méditerranée orientale. Les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, les États-Unis ont pu, des siècles durant, demeurer des pays libres, parce que leur industrie et leur commerce fondaient leur liberté. L’apparition des tyrannies fascistes en Europe coïncide avec l’arrêt des usines, la restriction des échanges, le chômage et la misère.

La démocratie athénienne, en ses beaux jours, nous apprend que la responsabilité est également· nécessaire au régime de liberté. Quiconque voulait devenir fonctionnaire subissait un examen préalable de civisme et, à sa sortie de charge, était soumis à une rigoureuse reddition de comptes. Responsabilité aussi de la fortune : les citoyens les plus riches devaient à leurs frais équiper une trière ou, aux grandes fêtes de la cité, mettre en scène les comédies d'Aristophane, les tragédies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide.

La liberté réclame enfin de chacun le respect de la liberté des autres, l'obéissance aux lois, un effort constant d'autodiscipline, qui contienne les passions et les appétits, qui fasse accepter le sacrifice d'avantages et d'intérêts particuliers devant l'intérêt général. Dans l'Allemagne communautaire et dictatoriale, j'ai surtout constaté le déchaînement des égoïsmes, sous forme de trafic illicite, de resquille et de vol. On devenait S. S., non pour mieux se plier aux dures exigences de la guerre, mais pour compter parmi ces privilégiés qui pouvaient impunément y échapper. En Angleterre et aux États-Unis, j'ai admiré comment des meetings sur la politique du Gouvernement ou sur une grève de charbonnage s'improvisaient en plein air sans jamais troubler l'ordre de la rue. La quasi-inexistence du marché noir en ces deux pays s'explique par ce sens de la discipline sociale tout autant que par le taux des rations notablement plus élevé que dans les autres pays européens.

En dernière analyse, la liberté apparaît comme le luxe suprême réservé aux sociétés riches et policées. Elle exige certes des têtes bien faites, mais aussi des caractères vigoureux. Plus encore que la dictature, elle a besoin qu'on lui témoigne cette envie de se dépasser soi-même, cet état d'esprit de passion d'aventure, de courage et de dévouement qu'on nomme l'héroïsme. Ce sont des hommes et des femmes, vraiment libres, vraiment héroïques qui ont malheureusement manqué à la France en 1939 et 1940. Voilà une des raisons, une des raisons essentielles de sa descente aux abîmes. Trop de facilité. trop de bonheur, a-t-on dit.

Le malheur, les temps difficiles sont venus. Certes ils forgent les volontés, ils exaltent les dévouements ; ils trempent les caractères. Mais ils engendrent le contraire, tout également. On l'a bien vu, en cette France, à double face, tournée vers la collaboration et vers la Résistance, passionnée par le marché noir ou par la lutte contre l’envahisseur, pressée de s’enrichir ou prête à tous les sacrifices. Je l'ai bien vu moi-même dans les camps de concentration. Combien de camarades, admirables de patience, de calme souriant, de grandeur d'âme ; ils comprirent qu'il valait mieux s'efforcer de se vaincre soi-même plutôt que de récriminer contre les circonstances. Mais aussi combien d'autres, minés par la faim, le froid, l'ennui et la maladie, devinrent de pauvres êtres absurdes, nerveux, geignards, emportés et jaloux. La jeunesse de France vient de donner mille preuves de son courage et de son héroïsme, mais elle manifeste aussi, jusque dans nos lycées, un goût malsain pour le trafic et pour l'argent. J'avoue que, depuis mon retour, à côté de la joie si pure à me retrouver parmi des jeunes, s'est glissée en mon âme une angoisse trop certaine.

Après avoir vécu si longtemps dans une atmosphère obscure, irrespirable de mensonge, d'impudence et de corruption, la France, pour se relever, a besoin d'air pur et de lumière, de vérité et d'honnêteté ! Je voudrais à la France d'aujourd’hui des citoyens patriotes comme elle en eut aux temps de sa grandeur, des serviteurs de la qualité d'un Lazare Carnot, par exemple. Permettez à l'historien que je suis de rappeler, parmi tant d'autres, deux faits mal connus, mais bien significatifs. En 1800, le Ministre de la Guerre Carnot est envoyé en mission à l'armée du Rhin. Le Premier Consul estime que cette mission doit avoir un certain éclat : 24.000 francs sont mis à la disposition de Carnot. Il emmène six officiers, deux courriers, un domestique. Le voyage dure quatorze jours avec deux haltes à Dijon et Strasbourg, où de gros frais de représentation ont été engagés. Carnot accorde une gratification à ses compagnons comme indemnité et marque de satisfaction ; il verse 480 francs pour les invalides, et il termine ainsi son rapport financier : "La dépense totale monte à 13.800 francs ; ainsi sur les 24.000 francs mis à ma disposition, il reste 10.200 francs, que je fais remettre au Trésor public". Quelle scrupuleuse honnêteté ! Et quel désintéressement chez ce militaire, qui crée tous les jeunes généraux en chef de la Révolution ; et avance lui-même à l'ancienneté. Nommé capitaine en 1783, il passe chef de bataillon en 1795, un an après avoir quitté le Comité de Salut public. Ministre de la Guerre en 1800, on le nomme de force général de brigade.

Mais il me semble percevoir en vous un étonnement, un malaise. Je vous entends murmurer : une distribution de prix du Concours général est l'occasion de célébrer des têtes bien faites et vous exaltez les cœurs bien accrochés, de saluer l'intelligence et vous réclamez du caractère. Sans doute, mais au moins je ne les oppose pas les uns aux autres. Si vous triomphez aujourd'hui, c'est grâce à un travail obscur et tenace, poursuivi au cours de longues, de nombreuses années scolaires. Vous avez fait l'effort d'apprendre vos leçons, de faire vos devoirs, de vous appliquer en classe. Il fallut vaincre la tendance si naturelle à la paresse, à l'inertie, vaincre l'aspect hermétique de certaines disciplines ; vaincre l'ennui distillé au moins par quelques professeurs. Quelle dépense de courage, de volonté, d'énergie ! Même les élèves qui, grâce à leur esprit étincelant et facile, rédigent sans peine une brillante dissertation ou traduisent, comme en se jouant, une version latine, ont derrière eux une somme appréciable d'application. Car, vous savez bien qu'en définitive, la liberté intellectuelle, comme la liberté politique, est le fruit de patients efforts, de toute une série de contraintes acceptées de bon cœur. Ainsi votre esprit bien fait témoigne en faveur de tout votre caractère.

Je rêve d'un humanisme plus vaste que celui d’Érasme, trop réduit à la connaissance des langues, des œuvres écrites, des travaux scientifiques des hommes. Je ne nie pas la beauté, non plus que la nécessité de cet humanisme cérébral, spéculatif et abstrait. Mais je rêve à cet homme que Vauvenargues nous décrit et qu'il réalise, héroïquement, au cours d'une vie malheureuse : "Un homme haut et ardent, inflexible dans le malheur, extrême dans ses passions, humain par-dessus toutes choses, avec une liberté sans bornes dans l'esprit et dans le cœur".

Je suis sûr que telle est aussi votre ambition personnelle.

C’est pourquoi je salue en vous, prix de thème latin, prix de version grecque, prix de mathématiques, prix de philosophie, prix d'histoire ou de géographie, en vous tous dont les noms vont bientôt retentir les futurs serviteurs, les futurs chefs dont a besoin la France, restaurée dans sa grandeur et sa dignité.

 

© L. François, in BOEN n° 41, 26 juillet 1945