Le pain de terre

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Luc Dietrich (1913-1944) eut une vie non seulement particulièrement courte, mais encore peu gratifiante ; très tôt orphelin de père, il fut cependant aimé par une mère hélas sous l'emprise des drogues, et à laquelle, donc, il fut enlevé pour être "placé" - après avoir connu les établissements pour handicapés mentaux, il fut un temps garçon de ferme sur le plateau jurassien. Sa rencontre avec Lanza del Vasto éclaira un chemin injustement semé d'embûches. Le bonheur des tristes, ouvrage publié à l'aube de ses vingt ans (il avait perdu récemment sa mère) possède un titre qui correspond bien au contenu de ce roman autobiographique composé de très courts paragraphes et dans lequel l'auteur, que la vie n'a donc guère gâté, parvient cependant à nous intéresser aux joies simples qui furent les siennes.
Le Bonheur des tristes fut, paraît-il, en lice pour le Goncourt. Tout de même, c'était viser un peu haut... Un témoignage sorti des tripes, certes, mais de là à en faire un candidat sérieux pour le prix Goncourt (d'autant que Del Vasto avait beaucoup aidé à en améliorer la rédaction)... Il est cependant équitable de faire remarquer que le lauréat de l'année 1935, Joseph Peyré (pour Sang et Lumières), est tout aussi oublié de nos jours (de même que l'ouvrage ayant reçu l'onction du Prix) que Luc Dietrich...

 

 

"Il est beau d'être un homme triste, car il s'en trouve peu.
Les hommes tristes ont fait les églises, les ponts. Les gens gais ont fait des cinémas, des gares, des magasins. On les voit passer par bandes dans des automobiles qui rient et tous ils rient. Alors, je m'arrêtais sur la route et je les regardais en face en prenant mon air le plus triste pour leur faire honte"
Luc Dietrich

 

Un matin de septembre, Émile vint me faire des remontrances sur ma mauvaise éducation et sur mon manque de cœur et en même temps il m'avertit d'une embuscade préparée contre moi par mes victimes. Elles s'étaient mises à trois et m'attendaient au détour du sentier afin de me déculotter et de s'assurer que je n'étais point une fille.

Je remerciai Émile, pris un autre sentier, et, chemin faisant, je composai un petit poème de circonstance.

Au retour, je lus mon poème à Émile, qui s'écria :

"Bien tapé !" Et cette réflexion faite : "Écoute, ce soir, je vais au bal ; prête-le moi".

Le lendemain, on ne m'abordait qu'avec des coups d'œil complices et j'eus l'étonnement de reconnaître des bribes de mon petit poème qui circulaient. Je fus très offusqué par les altérations barbares qu'on avait apportées à mon texte. Ce texte, je tiens à le faire remarquer, commençait ainsi :


Que, jeune ou vieux, plus d'un amant,
Par force ou ruse ou par surprise
S'aventurât à l'entreprise
De découvrir un corps charmant,
Ce ne seraient choses nouvelles,
Un berger se voit rarement
Déculotté par trois donzelles.
Pour montrer à toute la terre
Ce que je cache avec mystère
Il faut que mes appas les tentent.

Et tout le village répétait : "Il faut que mon papa les tente". Et on s'émerveillait : "Quel saligaud tout de même !"

Émile vint à moi : "Quel succès !" Il y a une poésie là-dedans ! Tu vas devenir quelqu'un en littérature ! Et tout honnête garçon appela dès lors ce qu'il cache avec mystère "mon papa".

Comme on voit aux centenaires, un groupe d'admirateurs porter une gerbe à la statue du maître, je vis mes trois bergères m'aborder pieusement. Elles sentaient qu'elles avaient affaire à un personnage redoutable : elles me plurent.

Je découvris l'automne sur les branches qui masquent l'embouchure du lac de Virin. Mes yeux parcoururent ce pays de roches rouges et de sables et l'évidence de sa beauté me saisit.

Les bourgs voisins arrivaient jusqu'à cette hauteur avec la rumeur de cloches de leurs troupeaux et me donnaient un sens presque douloureux de la transparence du monde. Qu'étaient-ils ces villages enracinés au mont ou répandus dans les vallées et reliés par les chemins aux villes invisibles, et qu'étais-je à eux, moi, qui ne suis de nulle part ?

Mes bêtes que les taons n'affolaient plus, me laissaient plus tranquille. Émile venait me retrouver aux champs. Le ciel s'abandonnait en averses. Et nous avons passé bien des jours ensemble sous un grand parapluie rouge.

II avait quitté son allure gaillarde et ses airs gouailleurs. Il me regardait les yeux grands et ses lèvres tremblaient. Je sentais qu'il allait m'avouer quelque chose. Mais il fallut beaucoup de solitude pour que l'aveu mûrit.

Enfin, il commença : "Je l'aimais, tu sais, ma sœur !

Ce n'était pas ma sœur, c'était la fille de mon père, et mon père, ce n'était pas mon père : il avait épousé ma mère quand j'étais gosse et alors moi et la petite, nous étions comme mari et femme.

Et elle était belle ! Elle était comme Lucie, et nous vivions la main dans la main.

Le vieux, quand il rossait sa fille, il nous poussait de côté moi et ma mère et il disait : "Elle est à moi ! Je peux en faire ce que je veux !"

Et un jour il est allé dans son lit et il l'a forcée.

Ma mère pleurait et moi je serrais les dents, mais nous avions peur et puis je me disais : "Je ne peux tout de même pas lui tuer son homme, à ma mère, mais attends que la colère me prenne et on verra !"

Car moi quand je suis en colère, je ne connais plus rien, ni père, ni mère !

Et enfin le temps de la colère est venu. Je lui ai jeté la bouteille à la tête et sa tête a pété. Le vin coulait, le sang coulait. Il s'est assis par terre comme un empoté. La tête a pété encore contre un buffet... Dis ? N'est-ce pas que tu me considères comme un sale type ?...

- Non, pas du tout! On tue bien pour défendre sa vie : l'honneur d'une mère vaut bien plus que la vie.

- Pour un pékin, tout de même, tu comprends trop bien les choses..."

Quand il s'ouvrait à la confidence, il faisait des gestes et ses mains s'ouvraient, et je voyais l'intérieur des mains qui avaient tué.

"Je songeais aux seize ans de Lucie, à ses yeux comme des lacs et que cette brute impatiente l'avait soumise à ses désirs. Mais quand il parlait d'elle, il trouvait les mots qui me plaisaient : elle venait le retrouver dans son étable, et elle ne craignait ni la paille, ni la crotte, et quand elle me dit : "Émile, je t'aime", moi, qui m'appelle Émile, je me sens devenir tout à fait autre et grand, et mon patron n'est rien parce que sa fille, c'est moi qui l'ai !"

Parfois, il s'interrompait :

"- Qu'est-ce que tu en dis ?

- Je dis que c'est beau l'amour".

- Ah ! Tu trouves aussi ? Et alors, toi, avec qui ?

- Oh ! Moi, c'est différent..."

Quand, en Evennes, le hasard me faisait rencontrer mes bergères, j'eus grande joie à remarquer combien elles étaient devenues pudiques et secrètes. Ce fut alors que, cédant à leurs supplications, je consentis à retourner pour elles quelques poèmes faits à l'école. Je souhaitais que, la poésie aidant, je parviendrais à les faire devenir tout à fait vierges et en état d'être séduites. J'éprouvai pour quelques-unes d'entre elles un si vif penchant que j'allai jusqu'à leur adresser des poésies composées proprement à leur intention. La plus goûtée fut celle-ci :


La joue en feu voici Fanchette
Qui vient cueillir la fraise au bois.
Quand je sortis de ma cachette
Tous les oiseaux turent leur voix.
À ses atours causant force dommage,
Le premier baiser fut volé,
Le second baiser fut donné.
Et les oiseaux reprirent leur ramage.

Mais à l'encontre de mon attente, les belles, au lieu de sourire de ces badinages rimés, les écoutaient comme un sermon sur l'éternité, tandis que mes compagnons en faisaient des gorges chaudes et s'écriaient : "Comme il sait bien se moquer, l'animal !"

Parfois, quand un paysan venait du dehors, on me montrait et mon patron disait : "C'est un bon ouvrier". Je ne suis pas un vaniteux, mais j'avoue que j'en éprouvais un contentement profond.

Un jour, sur la place, un bonhomme ouvrit sa charrette en forme de chapelle, où s'étageaient des articles de métal blanc, de celluloïd, des cotonnades et des miroirs. Je m'approchais avec une curiosité désintéressée quand, dans une glace ronde, je découvris une figure qui m'ahurit.

"Qu'il est drôle !"

C'était moi, mais quel drôle de moi ! Mon visage était comme une racine avec ses barbes follettes ! Mon regard fendait cette noirceur, comme un coutre la terre. Ma bouche y vivait comme une balafre fraîche. Et par-dessus le tout, poussait un pin qui débordait sur les oreilles et le cou.

Je ne savais si c'était ridicule, désolant ou beau, mais je ne ressemblais pas aux autres : j'étais plus grand et plus visible. Dégingandé, dépenaillé. J'étais plus pouilleux que ceux qui pouvaient se passer une chemise propre le dimanche et se rincer parfois les mains à la fontaine. Cette crasse qui m'avait tant affligé d'abord, j'y tenais à présent, car par le moindre défaut de cette coquille auraient filtré les habitudes de jadis, et les regrets peut-être, et avec eux les douleurs d'autrefois et la pensée de l'abandon d'aujourd'hui.

"Je suis bon ouvrier, pensai-je, le reste n'importe pas".

J'emportais à l'aube mon pain, mon lard et mon pichet de vin et j'allais passer la journée sur la hauteur. Au-dessus des sentiers, les versants s'élevaient en spirales et retenaient une touffe de sapins entre l'éboulis de leurs rocs, lâchaient un pré, un carré de vignes. Je montais toujours. J'arrivais au sommet comme on aborde une île. Là, le vert des herbes est plus aigu sous les sapins plus noirs, et la pâture si riche que je m'en réjouissais avec mes vaches.

Près d'une pierre blanche usée par les vents, je m'étais construit une hutte de branches et préparé un lit de fougères. Ma tête en sortait seule afin de surveiller le troupeau du coin de l'œil, tandis qu'allongé là, les coudes sur une touffe de thym, je lisais.

J'avais trouvé quelqu'un qui me prêtait des livres. Jean Beaupré, un fils de famille, une épave comme moi : un de ceux qui ont voulu se jeter à l'eau pour échapper à la terre ferme. Il habitait une petite maison à l'écart. Pendant la belle saison, il louait ses bras pour les travaux des champs, accumulait âprement l'argent et les provisions pour l'hiver. Et dès les premières bises, il s'enfermait dans ses murs avec son feu et les livres d'une bibliothèque héritée de quelque oncle. Comme il avait perdu la mémoire, il relisait chaque année les mêmes romans avec les mêmes surprises et le même plaisir. Il se nourrissait de pommes de terre et de marrons cuits sous la cendre, et, la nuit, il faisait comme s'il était le mari de toutes les dames du roman, l'amant de toutes les filles du roman, et c'était pour cela qu'il avait perdu la mémoire et renié le monde.

Rares sont les livres qu'on peut poser sur l'herbe et qui résistent à la comparaison avec les brins tout droits, le filigrane des graminées, le silence que traverse un murmure de feuilles.

Je retrouvai mon Ronsard avec plus d'émotion qu'à l'école, car je pouvais mieux m'assurer que cet homme avait couru à travers champs, aimé les plantes, les bêtes, les bergères. Et le soir, dans son château, il relisait les Grecs et les Latins et, s'éveillant à l'aube dans la bonne odeur qui souffle des étables, des jardins et des bois, il composait ses strophes, tressant des guirlandes mythologiques à ses souvenirs de promenades ; et telle demeurait sa vérité qu'ancien, il revenait à chaque lecture, neuf et vif comme les feuilles à chaque printemps.

Je lus "Le Discours de la Méthode" et songeai que Descartes devait être une crapule de mon genre et qu'à force de vivre seul dans son poêle ou dans la cohue des hommes, il avait fini par concevoir tant de doutes sur sa propre existence qu'il éprouvait le besoin de la justifier en pensant.

Je lus le "Faust" de Gœthe et je conçus que celui-ci en est à cet étage de l'esprit où la raison frissonne devant la certitude mystérieuse des choses proches ; où la jeunesse et la beauté s'achètent par l'oubli, où l'âme se perd par l'oubli, où le remords est le cauchemar du sommeil de l'oubli.

Je lus "Les Confessions" de Rousseau et moi aussi je me demandai : "Suis-je meilleur que cet homme-là ?"

Parfois, je refermais mon livre et j'allumais du feu. La flamme tire du bois mort plus de lumière que l'esprit d'une page écrite. Et le feu est pour l'âme, compagnie plus digne qu'un ami. Car l'ami est un être de chair qui pourrira. L'herbe pourrit, l'arbre pourrit, les bêtes pourrissent, les fruits pourrissent, les hommes pourrissent. Le feu est le seul être vivant qui ne pourrisse pas et sa mort n'a rien de plus horrible que le simple rien. Tout ce qui pourrit veut rentrer dans la terre, mais le cœur de la terre est de feu et le feu reviendra pour aider avec douleur chaque vie à se laver des pourritures de la chair.

De ma cahute, on ne découvrait qu'une ceinture d'arbres aux troncs de droiture, aux bras de paix. J'y grimpais pour découvrir ce qu'ils cachent. La vue alors s'étendait jusqu'à la ceinture immense de l'horizon. Les pentes de la montagne descendaient de part et d'autre comme le toit d'une demeure dont les fondements reposent dans l'abîme. Nulle route, nul rocher, rien n'arrêtait l'espace, sinon çà et là, les blessures des rochers couleur de sang ou la lame d'un lac. Et tel était le monde, et moi, j'étais seul au milieu du monde.

Depuis ma naissance jusqu'à sa mort, ma mère m'avait conduit par la main à travers le monde, et ses pas traçaient ma route et ses yeux étaient la lumière qui me guidait. Et maintenant la lampe était tombée et je restais sans route, sans direction, sans futur. Tout ce vide, toute cette solitude d'alentour me disaient combien je l'avais pleurée.

J'avais voulu quitter la chambre sans fleurs, sans voix, la cuisine, le lit, l'armoire où pendait encore un ruban qu'elle avait porté. Oui, pour ne pas affronter ces visages qui grimacent des douleurs de politesse et ces yeux de ceux qui l'avaient vraiment connue et qui confirmaient son absence. Ici, j'aurais pu croire qu'elle vivait encore quelque part. Mais non, le monde est trop vaste, les pierres trop réelles, les choses trop lentes pour qu'elle ne soit pas morte.

Elle m'avait fait avec son amour et je n'avais pas su l'aimer assez pour la garder. Je l'avais laissée se détacher de moi, par distraction. Dès l'enfance, j'avais su qu'elle ne pourrait pas vivre et prévoyant sa mort, j'avais prémédité cette distraction.

Et c'était là la faute dont on murmure autour de moi ou du moins le secret que je ne peux pas dire, et que personne ne comprendrait.

Je vivrai détaché de tout désormais. Du passé, je n'ai gardé que le petit réveil qui sème sur ma vie les instants comme des grains qui ne germent pas, et qui, de menus travaux en menus travaux, me chassent par un sentier qui ne mène nulle part.

Et ma mère sait-elle que j'expie notre grande douleur ? Si elle me voyait, que penserait-elle ?

Elle ne verrait ni ma figure de sauvage, ni mes sabots, ni ma crasse puisqu'elle n'a plus de corps. Elle verrait mon cœur invisible aux vivants. Elle se verrait dans mon cœur comme dans un miroir, et là fleurir la droiture qu'elle avait semée.

Quand nous nous reverrons, elle ne dira pas : "Je ne connais pas celui-là".

Au lever de la lune, à l'heure de la soupe et du lard, et du pain et du vin, je ramenais au village mes animaux tranquilles par le chemin qui passe sous le coin du chariot que scintillait à la pointe du grand pin, l'Etoile du Berger...

Comme j'étais là, couché dans l'herbe, je vis quelque chose de bleu approcher, des petits pieds approcher, des yeux bleus approcher, et des formes aussi, des formes agréables.

Cérémonieusement, je saluai de la main : "Bonjour, mademoiselle". C'était la fille du Maire. Elle me fit un salut distant.

"Bonjour". En passant elle aperçut mon livre : "Tiens ! Vous lisez. Qu'est-ce que c'est ?

- Schopenhauer. Vous aimez Schopenhauer, mademoiselle ?"

Elle dit de l'air ahuri de ceux qui n'ont pas lu :

"Oui, assez. Et vous ?

- Ses jugements sur la volonté et les idées, les apparences et la chose-en-soi ne me plaisent pas beaucoup ; mais, en revanche, il parle bien des plantes".

Je me reposai sur le coude et j'attendis la réponse. Elle me regarda un long moment en silence, puis me demanda avec sévérité :

"C'est aussi vous qui faites des vers ?

- Oui, mademoiselle.

- ... Ces vers licencieux ...

- Oui, mademoiselle.

- On dit que vous avez connu des jours meilleurs.

- Oui, mademoiselle.

- Et que vous avez commis ... je veux dire qu'il vous est arrivé de ... des ...

- Oui, mademoiselle.

- Cette vie pour laquelle vous n'êtes pas fait, doit vous être bien pénible.

- Non.

- Comment ? Vous en êtes satisfait ? Votre famille ne vous a tout de même pas élevé, instruit, cultivé, pour faire de vous un vacher !"

Je commençais à me distraire.

"Et vous devez souffrir..."

À ce mot qui contient tant de souffle, sa jeune poitrine s'anima. Je remarquai qu'elle tenait au bras un petit panier. Je pensai : "Il va falloir que je me montre aimable.

- Vous avez fait bonne cueillette, mademoiselle ?

- Assez bonne, merci".

Suivit un silence assez long, assez gênant, pour elle du moins, je crois, car moi, j'avais tout mon temps. Enfin, elle dit :

"Bonsoir !"

Elle repartit et moi je me recouchai de mon long en regardant les arbres par en dessous.

Je ne pensais plus à ces choses quand, deux jours après, je vis reparaître la robe bleue. La fille du Maire arriva à mon sommet avec l'air de dire : "Je passe par ici parce que c'est mon chemin !"

Je la saluai, courtois, et d'un geste large, je lui offris le pré : "Prenez la peine de vous asseoir, mademoiselle".

Elle hésita, puis s'assit avec l'air de dire : "Je m'assieds parce que je suis fatiguée, na !"

La conversation qui suivit se composa de silences plus que de mots, silences que je ne faisais rien pour dissiper, car ils m'étaient agréables, car cette jeune créature était agréable à mes yeux, et inattendue.

Je remarquai que ses doigts se tortillaient, se tressaient l'un à l'autre d'embarras, d'impatience. Je pensai : "Qu'est-ce qu'elle veut ?"

Je m'aperçus, plus tard, de ce qu'elle voulait : elle voulait des aveux.

Avec des demandes, tantôt directes, tantôt détournées, elle jeta la sonde, posa les jalons, poursuivit l'investigation. Elle fut piquée par mes réponses vagues. Elle partit dépitée.

Elle revint le lendemain et les jours suivants. Cette insistance me pesait. Quand je me trouvais seul, je sautais d'un pied sur l'autre; je touchais ma rotule en criant : "Coucou !" Car enfin ce qui est moi m'appartient. Mon passé, mes douleurs, c'est à moi. Je faisais en l'air des gestes en rond : "Est-ce que j'ai la tête de quelqu'un qu'on dérange ?"

Un jour, comme je répondais à l'interrogatoire avec moins de bonne grâce que jamais, elle me regarda dans les yeux : "Comme vous êtes mystérieux !"

Je compris alors l'avantage du mystère.

Je n'eus pas besoin de déployer de l'éloquence et de l'imagination pour enrichir et agrémenter le secret qui me rendait à tel point attirant ; elle faisait tout par elle-même : j'appartenais à une grande famille. J'avais vécu dans les splendeurs, le raffinement et les vices. Je m'étais laissé entraîner par les mauvaises compagnies et par ma passion pour une danseuse. J'avais joué, fait des dettes et c'était alors qu'avait eu lieu mon crime... et maintenant je souffrais, abandonné, incompris, mais supportant mon sort avec une résignation stoïque, avec une désinvolture de parfait homme du monde.

Comme elle voulait des détails sur mon crime lui-même et se faisait suppliante, je commençai à me repentir de n'avoir rien à lui confesser, mais cet embarras, cette réserve donnèrent quelque chose de plus poignant à mon mystère.

Tout seul, je méditais : "Je suis là, à plat ventre dans l'herbe : bon, je vis.

Quelqu'un passe, bon, je le regarde.

C'est une femme, elle est jolie, bon, je l'aime.

C'est que je n'ai rien d'autre à faire".

Et quand elle se tenait devant moi, se baissait, se tournait avec son cou blanc où frisait la lumière, avec la chaîne d'or et la médaille pieuse qui pendaient à son cou, je pensais : "vraiment elle est jolie, elle mérite d'être aimée ; il va falloir que je fasse un effort".

Cet amour avait pour effet de me rendre plus exquises les heures de solitude. Je ne pensais pas à elle, mais l'herbe était plus verte, les graminées plus fines, l'air plus léger.

"J'ai été à Lons-le-Saunier hier en automobile et j'ai pensé à vous : je vous apporte quelque chose".

Elle me remit un paquet enveloppé dans du papier de soie. Je le déballai et j'y trouvai un peigne, un petit peigne de poche en écaille.

Quand je passais la main sur ma tignasse, j'y rencontrais des bouts de branches que, depuis un mois, je n'avais pas pu retirer.

Je me tournai vers ma bienfaitrice, fis un geste comme pour lui donner une gifle et par-dessus sa tête, je lançai cette babiole dans l'épaisseur du bois.

Elle s'étonna d'abord, puis rit, puis s'attendrit : "Vous avez raison ; je vous aime mieux comme cela, avec votre crinière de lion et vos dents de sauvage ... Ah ! Grand charmeur !"

Or nous nous connaissons assez tous les deux, moi et moi, et quand nous entendons des mots comme celui-là, nous nous poussons des coudes et nous tordons de rire à l'intérieur. Je conservai pourtant mon sérieux. Je fermai un œil, tordis la face d'un côté et longuement je me grattai le crâne avec mes ongles.

Nous nous entendions tout à fait sur un point : l'amour de la nature.

"Vous aimez la campagne, mademoiselle ?

- Oui, j'aime la vie paisible, les travaux poétiques de l'honnête paysan.

- Et, c'est dans les livres que vous avez appris à aimer les choses ?

- Oui, et aussi pour les avoir vues de mes yeux.

- C'est tout à fait comme moi !" m'écriai-je.

Monsieur son père aussi aimait la nature ; il exprimait cet amour en pêchant à la ligne. Parfois, il clamait en extase :

"Le lac de Châlin est d'un bleu, d'un bleu ..."

Son visage se contractait à la recherche d'un mot égal en émerveillement au bleu sans fond du lac. Enfin, il éclatait :

"... D'un bleu épatant !"

Elle me saisit la main : "Vous vous êtes fait mal !" Elle enveloppa l'écorchure dans son mouchoir brodé. Elle s'écria : "Avec des mains si fines comme vous devez souffrir !"

Et, comme elle s'était approchée, j'eus une révélation : sa propreté, sa propreté vertigineuse ! Sa chair de fleur, sa chair de neige, sa peau lavée, son corps lavé, savonné, poudré, qui couche dans des draps qu'on a lavés, qui ne touche que du linge lavé et repassé, l'odeur de l'eau de Cologne me troubla. Je me retirai.

" Qu'avez-vous ?

- Je souffre... mais non pas de ce que vous croyez... "

- De quoi ?

- De vous !

- Blagueur !" observa le chef de mes jugements. Je lui criai : "Tais-toi, elle sent bon !"

Et lui, à tue-tête, pour se venger : "Tu pues !"

Elle me regarda d'un air pénétré :

"C'est vrai, que vous souffrez tant, et pour moi, ô darling !"

À force d'entendre sans cesse parler de mes souffrances, et sur ce ton, mes douleurs vraies s'étaient retirées toujours plus profond, s'étaient refermées. Ce tissu poétique de souffrances fictives me dispensait de recourir au passé et, par conséquent, d'accorder le moindre poids aux amours présentes ; entre elle et moi il n'y avait que le vide de sa beauté très propre.

Il n'était pas jusqu'aux quelques inconvénients réels qu'offrait ma condition de domestique, que je ne me voyais obligé de fausser à cause de ma préoccupation d'exprimer dignement cette résignation et cette désinvolture qu'on m'avait prêtées.

Ainsi, j'avais entre autres attributions, celle de vider la fosse d'aisance et d'en répandre le contenu dans le potager, ce qui, les premières fois, me causa des haut-le-cœur et des étourdissements.

Puis, j'en étais venu à me raisonner : "Cette matière abominable va donner sa verdeur aux choux qui donnent leur saveur à la soupe qui réjouira le corps et soutiendra l'esprit".

Si je faisais encore tant de grimaces devant cette mixture, c'était que mon esprit restait encrassé de préjugés charnels et de convenances impures.

Si j'avais été tout à fait pur, j'eusse nagé dans cette fosse en souriant aux anges...

Or je parvins avec le temps à cet état de grâce, à cette pureté parfaite : j'observais par le menu les épaisseurs et la transparence de la pâte et je m'amusais des vers blancs qui s'y trémoussent : ils ressemblent aux banquiers ventrus ornés de chaîne, ornés de bagues ; on dirait des banquiers en caleçon sur le lit des femmes légères. Ils ressemblent beaucoup aux crosnes du Japon, ces légumes badins qu'on sert dans les grands dîners accommodés à la sauce brune...

Mais quand je pensais que, de sa fenêtre, la fille du Maire pouvait me voir vaquer à ces occupations, alors, pour peu que le liquide, clapotant dans le tonneau, m'éclaboussât le front, je m'appliquais à en souffrir dignement et je rejetais la tête en arrière avec une emphase discrète.

Enfin, je compris ce qu'elle voulait : elle voulait me racheter, me réformer, me remettre dans le droit chemin.

"Quand vous partirez d'ici que voulez-vous devenir ?

- Je ne sais... un bon ouvrier.

- Comment, ouvrier ! Vous ne voulez donc pas atteindre à une situation convenable, redevenir un monsieur comme il faut ?

- Non".

Désespérée, à bout d'arguments, elle soupira :

"Vous ne pensez qu'à vous ! Vous ne pensez pas à moi, voyons !"

Elle devenait suppliante et moi je me demandais en quoi je lui faisais du tort en étant valet de ferme. Elle m'expliqua d'un trait qu'elle avait parlé de moi à des amis influents, à son père, et qu'on allait me trouver une place dans un bureau.

"Bah ! Je ferai n'importe quoi pourvu que ça vous fasse plaisir..."

 

 

© Luc Dietrich, in Le bonheur des tristes, 1935. Réédition Le Club français du Livre, 1952. Extrait du chapitre "Le pain de terre".

 


 

 

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