Une palme a bruissé (2)...

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Ce récit que je diffère depuis longtemps, trop longtemps à la vérité, rejoint une actualité fort inattendue, les jeunes générations étant paraît-il de plus en plus curieuses de la vie de leurs parents et grands-parents. Et ce qui paraît stupéfiant, la lecture de ces mémoires - comme en amont leur rédaction - permettrait d’enrayer certains troubles psychiatriques...
Je cite, naturellement, ce qui ne signifie nullement que j'opine...
Je cite en effet un article paru dans Le Figaro du 3 septembre dernier (sous le titre : "Grands-parents, petits-enfants : le succès des autobiographies pour raconter la vie"), illustré par la reproduction d'un tableau de John George Brown (1831-1913), Grandmother's Favorite. Et si, d'après ce qu'on lit dans cet article,"depuis quelques années, le genre autobiographique s’est ouvert à l’ordinaire", il m'est apparu - mais je puis me tromper, n'étant pas le meilleur juge, ni le mieux placé -, que ce dont j'avais à faire le compte sortait un peu, justement, de l'ordinaire...
Mais il est temps de poursuivre, et nous en étions au geste de pure humanité, de pitié autant que de piété à mon égard, de la part de Madame Paillegrain, la belle-fille.

 

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"Les moindres faits de ce temps-là me plaisent par le seul fait qu'ils sont de ce temps-là. Je me rappelle toutes les circonstances des lieux, des personnes, des heures. Je vois... une hirondelle entrant par la fenêtre, une mouche se poser sur ma main tandis que je répétais ma leçon : je vois tout l'arrangement de la chambre où nous étions... Je sais bien que le lecteur n'a pas grand besoin de savoir tout cela, mais j'ai besoin, moi, de le lui dire. Que n'osè-je lui raconter de même toutes les petites anecdotes de cet heureux âge, qui me font encore tressaillir d'aise quand je me les rappelle !…"

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Livre I

"Je ne vois bien que ce que je me rappelle, et je n'ai de l'esprit que dans mes souvenirs. De tout ce qu'on dit, de tout ce qu'on fait, de tout ce qui se passe en ma présence, je ne sens rien, je ne pénètre rien. Le signe extérieur est tout ce qui me frappe. Mais ensuite tout cela me revient : je me rappelle le lieu, le temps, le ton, le regard, le geste, la circonstance ; rien ne m'échappe. Alors, sur ce qu'on a fait ou dit, je trouve ce qu'on a pensé, et il est rare que je me trompe. [...] Non seulement je me rappelle les temps, les lieux, les personnes, mais tous les objets environnants, la température de l'air, son odeur, sa couleur, une certaine impression locale qui ne s'est fait sentir que là, et dont le souvenir vif m'y transporte de nouveau".

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Livre III

"Quand nous avons dépassé un certain âge, l’âme de l’enfant que nous fûmes et l’âme des morts dont nous sommes sortis viennent nous jeter à poignée leurs richesses et leurs mauvais sorts, demandant à coopérer aux nouveaux sentiments que nous éprouvons et dans lesquels, effaçant leur ancienne effigie, nous les refondons en une création originale. [...] Nous devons recevoir dès une certaine heure tous nos parents arrivés de si loin et assemblés autour de nous".

(Marcel Proust, La Prisonnière, pp. 95-96)

"- Alors, tu vas vraiment faire ça ? 'Évoquer tes souvenirs d'enfance'... Comme ces mots te gênent, tu ne les aimes pas. Mais reconnais que ce sont les seuls mots qui conviennent. Tu veux 'évoquer tes souvenirs'... Il n'y a pas à tortiller, c'est bien ça.
- Oui, je n'y peux rien, ça me tente, je ne sais pas pourquoi...
- C'est peut-être... est-ce que ce ne serait pas... on ne s'en rend parfois pas compte... c'est peut-être que tes forces déclinent...
- Non, je ne crois pas... du moins je ne le sens pas...
- Et pourtant ce que tu veux faire... 'évoquer tes souvenirs'... est-ce que ce ne serait pas...
- Oh, je t'en prie...
- Si, il faut se le demander : est-ce que ce ne serait pas prendre ta retraite ? te ranger ? quitter ton élément, où, jusqu'ici, tant bien que mal...
- Oui, comme tu dis, tant bien que mal..."

Nathalie Sarraute, Enfance, 1983, Folio n° 1684, pp. 7-8 ; La Pléiade, p.989.

 

Il m'aura fallu tellement d'années, le temps passé à me reconstruire tant bien que mal, pour que cette scène revienne enfin à ma mémoire. Pour que s'impose à moi l'épisode de la forêt de Montfermeil, que j'avais comme revécu, misérable héros hugolien. Des années avant que je ne me décide à aller manifester ma reconnaissance à celle - la seule personne ! - qui s'était efforcée d'apaiser ma douleur à un moment pour moi pour jamais tragique. Or c'était trop tard, elle avait disparu, petite ombre anonyme, fragile et modeste : une personne de peu ; je ne l'ai jamais remerciée. Je n'ai même pas retrouvé ses deux fils, à peine plus âgés que moi. C'est une inexcusable écharde à jamais enfoncée dans ma chair. Mais quoi qu'il en soit, on mesure ce que, depuis, représente pour moi la période calendale : le souvenir du sort cruel et implacable qui me condamna à vivre désormais sans Elle. Immedicabile vulnus est, écrivit Pétrarque.

J'étais toujours pensionnaire au Lycée, et je pense en classe de Seconde, lorsqu'un dimanche soir, comme à l'habitude, j'écoutais sur mon poste à galène une pièce de théâtre donnée sur je ne sais quelles ondes - avec la faible sélectivité de ces engins sommaires, nous n'en captions guère plus que deux ou trois. Il s'agissait du Sagouin, de Mauriac : j'y puisai assez de traits de comparaison pour en être profondément bouleversé. Mais surtout, bien des années après - c'était une après-midi des congés de Noël de 1971 - je regardais un peu désœuvré, faute d'un autre programme, un film que donnait la deuxième chaîne - il n'y avait alors que deux chaînes, temps bien révolu. Ce film, Églantine, je l'abordais d'un œil distrait, quand soudain, je m'effondrai complètement : c'était ma propre enfance que le cinéaste avait mise en images, à ceci près qu'Églantine était beaucoup plus âgée que Rose. J'avais pourtant largement dépassé l'adolescence, même prolongée comme c'est aujourd'hui la norme - ce que révèle hélas l'incroyable emballement pour les déplacements en trottinettes, le succès du verlan et de l'écriture dite inclusive chez les branchés, la quasi-généralisation des tatouages et bien d'autres manifestations qui ne laissent pas de place au doute, comme l'irrationnelle peur du covid-19 qui nous transforme en mineurs placés sous la tutelle de l'État, pour ne rien dire de la soumission quasi-généralisée aux grossiers oukases d'une écervelée suédoise à demi déscolarisée - et peut-être est-ce ridicule, mais je n'ai alors pu m'empêcher de pleurer toutes les larmes de mon corps. La notice de ce film nous apprend qu'en 1895, un garçon de 11 ans, Léopold, quitte l'institution religieuse où il est pensionnaire pour passer les vacances dans la propriété de sa grand-mère Églantine, qu'il retrouve avec bonheur. Mais la rentrée approche à grands pas et le jeune Léopold apprend au même moment la mort d'Églantine. Ce film, que la postérité n'a pas retenu, est la copie quasi-conforme d'un pan capital de ma propre histoire. Depuis lors, et jusqu'à sa disparition, j'ai manifesté une tendresse certaine pour son auteur dont, jusque-là, je connaissais seulement l'interprétation "nouvelle vague" du jeune tuberculeux dans Le Beau Serge. Et je ne cesse de penser que Jean-Claude Brialy a dû connaître, avant moi, au moins une partie de ce que j'ai vécu. Voici une quinzaine d'années, le critique de cinéma Jacques Siclier a parlé d'Églantine comme d'une "œuvre nostalgique : ce film délicatement sentimental, a-t-il écrit, est l'histoire, merveilleusement contée, d'un amour et d'une complicité entre un garçon à peine entré dans la vie et d'une vieille dame sur le point d'en sortir".  J'allais quant à moi bientôt connaître ce qu'était l'absence de complicité, pour parler par euphémisme. Et les avanies allaient se succéder.

Le lendemain même de Noël, deux lettres arrivèrent : la première, qui m'était destinée, venait du pasteur d'Aix ; lui qui, avec son épouse, a plus tard été proclamé "juste parmi les Nations", en liaison avec son action en faveur des retenus au camp des Milles, ce saint homme au vrai, qui connaissait bien Rose, me serrait moralement sur son cœur ; il passait aussi la plume à ses garçons qui, tout en s'efforçant de partager ma peine,  souhaitaient surtout me signifier leur immense bonheur d'aller passer des vacances de Noël dans des lieux merveilleux, ce qui n'était guère d'actualité, pour moi... La seconde missive n'était pas pour moi, et pour mon malheur elle contenait une facture. Je passai alors, sans coup férir, de Jean Valjean à l'engeance Thénardier. Mademoiselle, qui habitait rue du Quatre-Septembre, tout juste derrière le Lycée, donnait des leçons de piano à de nombreux pensionnaires. J'avais été l'un d'eux. Car Rose avait pris langue avec elle, le fameux jour où elle avait rencontré le sévère Proviseur, pour que je reçusse des leçons moi aussi, poursuivant les maigres acquis du temps de l'école primaire sous la patience bienveillante de Gervais Pin. Son ambition était extraordinairement naïve : comme elle me l'avait écrit, elle souhaitait que, devenu adulte, je pusse accompagner commodément sur l'harmonium les cantiques chantés au cours du culte... Naturellement, les leçons de Mademoiselle n'étaient pas gratuites, et c'était l'objet de la facture trimestrielle arrivée très inopportunément. Le paradoxe souriant, c'est que le patronyme de l'expéditrice, c'était justement Noël... On entra dans une violente colère, ou plus exactement dans une colère froide, comme si j'avais commis un crime abominable : "les leçons de piano, c'est fini ! On n'a pas d'argent à foutre en l'air !"

Au retour des vacances - et la façon dont je les ai passées demeure pour moi dans le noir le plus complet, si j'excepte un ultime et tendre geste de Rose, mon cadeau de Noël - une modeste boîte de construction Trix n° 1, dont malgré une vie ponctuée par une trentaine de déménagements, j'ai conservé un élément : une petite grue, objet à la vérité assez dérisoire, mais si précieux à mes yeux -, c'est tout honteux que j'allai trouver Mademoiselle dans le cagibi, situé sous les toits du Lycée, qui lui avait été octroyé. Je lui annonçai, tremblant, le verdict. Elle ne fit ni une ni deux : "mon petit Jésus continuera gratuitement", décida-t-elle en me pressant sur son opulente poitrine. Je respire encore l'odeur des Balto - elle avait toujours une cigarette à la bouche - dont elle était imprégnée. Elle me surnommait Jésus, c'est vrai, à cause de mes cheveux si bouclés (d'aucuns avaient parlé de tignasse), ce qui faisait, je m'en rends compte aujourd'hui, un sacré contraste avec son fox terrier dénommé Whisky, qui l'accompagnait partout - mes camarades latinistes, quant à eux, me surnommaient plus prosaïquement Crispus. Et je me souviens que pendant la guerre, un mendiant de passage, quémandant au portail, avait reçu de mes mains du pain accompagné de lard que m'avait remis Rose à son intention. Et que cet homme s'était écrié : merci, ma petite fille ! Longs cheveux bouclés pour les uns, tignasse pour d'autres...

Mais je n'étais guère enthousiaste à l'idée de devoir m'appuyer sur la charité de Mademoiselle Noël. Valse favoriteEt surtout, il faut bien reconnaître que, décidément, je n'étais pas très doué en cette matière. Je n'avais guère dépassé La Méthode rose, des Éditions Van de Velde. Et malgré la fréquentation plus ou moins ponctuelle du Déliateur (éd. revue et développée par P. Maillard-Verger), mes deux mains s'acharnaient à la stricte gémellité, elles refusaient assez obstinément de s'évader chacune de leur côté. En gros, je n'ai jamais dépassé le stade de La valse favorite, en sol majeur, modeste arrangement issu de la première des six Länderische Tänze (Danses du pays),  KV 606, du divin Mozart. Et donc, très rapidement, j'espaçai mes visites chez Mademoiselle Noël. Faute de talent, de dispositions réellement suffisantes, je ne deviendrais pas le Frédéric Chopin du Lycée Mignet. Et comme au même moment, Monsieur Martin, notre professeur de musique (affublé du surnom Pinoufle, je ne saurais dire pourquoi) m'avait recruté dans sa chorale, j’obtins là un dérivatif inattendu, me permettant également d'échapper aux monotones promenades du jeudi après-midi sur la route du Tholonet .

J'avais en vérité bien d'autres soucis : à la suite de la mort de ma mère vraie, privé de tout soutien et de tout encouragement (mais pas de sarcasmes), je commençai à m'enfoncer scolairement. D'autant qu'on m'avait dérobé mes lunettes peu après les vacances de Toussaint - et que ce n'est qu'en Seconde, sans doute aidé par quelque médecin scolaire opiniâtre, que je fus à nouveau appareillé - et quel infini bonheur, soudain, d'y voir clair et de ne plus être abonné au premier rang, le nez touchant presque le tableau ! Dans le même mouvement, on m'avait aussi emprunté définitivement mon cher, mon précieux premier poste à galène, mais cet engin élémentaire et nonobstant indispensable à tout pensionnaire pouvait assez aisément se re-fabriquer - et j'en possède aujourd'hui toute une collection, tous en ordre de marche, dont le fameux Duvivier type piano, médaille de Bronze au Concours Lépine 1925. Un autre évènement fâcheux, survenu au début du second trimestre de la classe de 5e, accéléra cette descente : je fus atteint des oreillons et, après trois jours passés à l'infirmerie, je fus renvoyé pour un bon mois dans mes foyers - si je puis m'exprimer ainsi. L'ennui me guettait, malgré les lettres que des pensionnaires m'adressaient, se faisant l'écho de professeurs qui se lamentaient : "mais il ne saura plus rien, lorsqu'il nous reviendra !" ; par bonheur on me fit passer d'Aix des exemplaires d'un hebdomadaire pour les adolescents, Terre des Hommes. Ce titre saint-exupérien cachait des trésors d'intelligence vraie. Je fus absolument passionné. Il m'étonnerait qu'on en retrouve l'équivalent de nos jours.

Un matin, je reçus une visite parfaitement inattendue : c'était le père d'un de mes bons condisciples (passionné comme moi de postes à galène), qui était médecin. Aujourd'hui encore, je me demande comment il avait pu rejoindre la chambre où je reposais (celle de Rose), et ce sans se tromper ni rien demander à qui que ce soit. Il m'ausculta longuement, me toucha les testicules ce qui me parut curieux et gênant, puis me dit que tout allait bien, et que je ne m'inquiète pas : il fallait seulement encore un peu de patience avant que je puisse regagner le Lycée. Puis il prit congé. En redescendant l'escalier, il tomba sur ma mère biologique, peut-être alertée par les échos de la conversation. Stupéfaite, elle le prit de haut :

- Mais nous n'avons pas demandé de docteur (bien sûr, pour moi, ce n'était pas nécessaire...) ! s'écria-t-elle.

Et lui, superbe, en franchissant la porte :

- Madame, je suis venu GRATUITEMENT !, siffla-t-il avec mépris. Et il disparut.

Ce court échange est, encore aujourd'hui, une des hontes de ma vie ; et pourtant, ma responsabilité n'est nullement engagée dans ce lamentable incident. Il y a peu d'années, en route pour le Poitou où demeure un ami gendarme rencontré et apprécié, au tout début des années 2000, sur les chemins de Compostelle, je me suis arrêté dans un tout petit village situé près de Roanne, dont j'ai atteint le cimetière ; et là, me recueillant sur la tombe du Docteur Marsili, je lui ai dit merci, et demandé pardon d'avoir un jour été en butte à pareille mesquine stupidité.

De même, mais c'est avec beaucoup plus de difficultés, après des heures de consultation du registre des sépultures, que j'ai réussi à localiser la tombe de sa première épouse qui était chirurgien-dentiste, et qui s'occupa gratuitement de mes dents, cours de la République à Pertuis, quand elle était une très jolie jeune femme de 36 ans. Pour elle, à Aix Saint-Pierre, c'est chaque année.

On s'expliquera dès lors pourquoi je devins assez rapidement un enfant, bientôt un pré-adolescent, récalcitrant, et qui, à ma place, ne se serait pas violemment rebiffé ? D'autant que pour me coller la honte, on n'hésitait pas à se plaindre de mon comportement auprès du nouveau pasteur, mon correspondant, celui-là même qui m'avait fait passer les Terre des hommes de son fils aîné, lorsque j'avais eu les oreillons. On alla jusqu'à m'obliger à porter une paire de souliers que Madame Auzian, devenue veuve, avait acquise en se trompant de pointure ! Des souliers de vieille femme ! Des chaussures à petits talons et à glands ! Je n'étais pas encore, alors, particulièrement ouvert à l'esthétique, et cependant cette proposition, qui était en fait un oukase, me révulsa. Je la refusai mordicus : on me signifia que j'accomplirais mes deux dernières années de Lycée avec ma paire éculée et trop étroite. Mal aux pieds, pieds parfois trempés : mais l'âme trempée. Je ne serais pas une victime piteuse. Je pense, donc je contredis, comme l'écrivit le créateur de Folcoche.

Il est un autre moyen pervers de mettre un jeune frondeur à genoux : il suffit de le priver d'argent de poche. Ainsi, comme on trouvait que je me conduisais mal, on consentait à me fournir - avec un élastique - la somme nécessaire pour prendre l'autobus à l'aller. Mais je n'avais pas d'argent pour le retour. Amusant, non ? J'obviai assez rapidement à ces navrantes manœuvres, et je me fis un peu truand : face à la mauvaise foi, il est parfaitement inutile - et même incongru - de brandir la Bible. Il faut dire que Rose recevait plusieurs publications calvinistes, bien entendu, toutes frappées d'un curieux sceau ressemblant un peu au fameux La Forge, de Le Nain. On pouvait y lire une maxime qui m'avait frappé, c'est le cas de le dire : "Plus à me frapper on s'amuse, Tant plus de marteaux on y use". J'ignorais pertinemment, alors, qu'il s'agissait de la devise de l'immense Théodore De Bèze, mais j'en avais en quelque sorte intégré le sens – et l'esprit. Davantage encore, s'il se peut : sur notre cheminée trônait le portrait à la sanguine de Marie Durand par le Docteur Pierre Goy (encore un homme de bien, dont j'ai été un des derniers patients), portrait qu'on rencontre facilement, aujourd'hui, sur le Net. L'inscription RECISTER, figurant au-dessous du portrait - on peut en voir l'original dans la Tour de Constance -, je l'avais comme naturellement intégrée, et je la porte d'ailleurs toujours, en médaillon, autour du cou : elle a été une des constances de ma vie.

D'une part, et j'en reviens à mon maître d'école, Monsieur Andris avait une habitude que redoutaient, sinon détestaient, nombre de mes camarades demeurés à l'école du village : il dictait, les derniers jours de classe, des pages et des pages de problèmes - d'arithmétique, mais aussi de grammaire - destinés à des devoirs de vacances censés empêcher l'érosion des connaissances durant l'ennui du long été. L'un de mes condisciples, moins doué que moi sur le plan scolaire, se désolait devant la masse de travail à abattre, auquel, il faut l'avouer, il ne comprenait pas grand-chose. Et sa mère fit appel à moi, dès les vacances de fin de sixième, pour que je vinsse au secours de son fils. Je me découvris relativement bon pédagogue, en tout cas assez doué pour ce que je connus plus tard sous le nom d'enseignement mutualiste : d'autant que les problèmes posés par Monsieur Andris étaient pour moi d'une limpidité évangélique : les résoudre à la chaîne ne me posait aucun problème. Donc, plusieurs après-midi, je "faisais travailler" ce camarade - des années et des années plus tard, voici trois ans, cloué sur son lit de mort, il m'a vu surgir sans avertir, et m'a reconnu comme si nous nous étions quittés la veille - et souvent, quand il était vraiment perdu, je rédigeais à sa place, ce qui n'est pas de bonne pédagogie, je le reconnais volontiers. Et pour ce travail pour moi si agréable, j'étais payé ! Modestement, certes, mais j'étais payé ! Je disposais ainsi d'un peu d'argent de poche, suffisant pour un jeune lycéen habitué par force à la satisfaction des besoins les plus raisonnables (un livre de Poche par ci par là, une séance de ciné par trimestre). Mais combien j'ai dû économiser pour remplacer le poste à galène qu'on venait de me voler, et que la mère d'un camarade était allée acquérir pour moi, après que je l'avais pendant des mois, chaque fin de semaine, contemplé avec envie derrière sa vitrine - il fallait débourser mille francs, soit environ vingt euros de nos jours -, rue de Nazareth, derrière le Monoprix, si j'ai bonne mémoire. Il me faut ajouter qu'à cette rentrée d'argent parfaitement honnête, une seconde arriva bientôt en complément.

Car, d'autre part, j'avais, naturellement, besoin de livres de classe. Et même si on pestait chaque début d'année scolaire pour m'allonger les billets nécessaires à ces acquisitions, on me les allongeait tout de même (pour ce qui concerne la première année, celle de 6e, Rose avait négocié l'achat de livres d'occasion, je ne sais auprès de qui, et je suppose avec l'aide de Flo). Or, c'était mon seul luxe, j'achetais systématiquement des livres neufs, et tant pis pour la dépense !  Mais jamais on ne songea à me demander ce que je faisais des ouvrages de l'année précédente. Ceux de l'année précédente, je les revendais un bon prix. Car les lycéens d'une année plus jeunes que moi se battaient littéralement pour se procurer les manuels dont je n'avais plus, et pour cause, l'usage : les Chevallier-Audiat, les Demangeon, et autres Isaac, pour ne parler que des plus célèbres, étaient en parfait état. Et le produit de la vente sous le manteau venait grossir le petit pécule dont j'avais tant besoin, et sur lequel je veillais comme Harpagon sur son tas d'or : il était indispensable à ma survie.

Il faut dire que l'habitude du soin apporté aux livres scolaires me venait de loin. Nous avions, à l'école primaire (c'était, ne l'oublions pas, peu après le retour à la paix), des manuels dans un état déplorable. Et Marraine pestait contre Monsieur Andris qui me refilait systématiquement ceux qui étaient les plus abîmés : "parce que tu es plus soigneux que tes camarades", disait-il. Et Rose de rapetasser, de recoller, de recouvrir (ah, le papier bleu de couverture !). Nous disposions aussi d'une bien modeste bibliothèque scolaire. Ici encore, je passais en dernier lieu ("parce que toi, tu as des livres à la maison"). Je me souviens d'un samedi après-midi, avant la sortie, où mon tour de choisir vint enfin. Le choix fut vite fait, le seul livre qui restât à disposition, c'était Le Tailleur de pierres de Saint-Point, de Lamartine. À huit ou neuf ans, absolument passionné par les ouvrages de James-Oliver Curvood, de Fenimore Cooper, d'Édouard Peisson et autres Jules Verne, pour ne rien dire des Hopalong Cassidy, je dois avouer avoir fort peu goûté ce récit villageois... Pour autant, Lamartine ne m'empêcha nullement de devenir un lecteur passionné, oh certes à un rang fort modeste, comme le révèle l'histoire suivante - et je me risque ici à effectuer un détour, à cueillir, selon le mot de Sainte-Beuve, une imperceptible mousse...

Un condisciple d'un an mon aîné (et disparu en 2011), Frantz-André Burguet, eut son heure de gloire au sein même du Lycée :  Le Provençal publia en effet la dissertation de français qu'il avait commise pour la première partie du bachot, ce qui signifiait à l'évidence qu'elle touchait à l'excellence. Il y déclarait - entre autres - avoir lu successivement tous les volumes de la Comédie humaine, à une époque où je n'avais moi-même connu que Le père Goriot... sans oublier naturellement les "classiques" du XVIIe au XIXe (les fameux Lagarde & Michard !), que j'avais étudiés en classe mais sans beaucoup de profit. Pour moi, "la lecture assidue des œuvres éprouvées par le temps" ne devait commencer que beaucoup plus tard, même si elle fut amorcée en classe de Philosophie. Ce que je trouvais à la maison - ma maison ! - dans la bibliothèque du pasteur, au-delà de rebutantes reliures abritant des œuvres en hébreu, c'étaient surtout les Vallotton (pasteur romand) et autres Lichtenberger ("Mon petit Trott") ; mais je ne veux pas oublier les nombreux ouvrages para-scolaires publiés chez Hachette, les fameuses traductions "juxtalinéaire et correcte" comme par exemple, s'agissant des auteurs grecs, La vie de Démosthène, de Plutarque, par Édouard Sommer, ou encore, en latin, Les Bucoliques de Virgile, du même traducteur ; ouvrages qui avaient dû beaucoup aider le jeune étudiant genevois en théologie, et dont je fis, à mon tour, un demi-siècle plus tard, grand usage ! On n'y trouvait cependant pas les classiques consacrés (au-delà des œuvres complètes de Molière - encore des premiers prix glanés par Rose), et j'ai à l'esprit ces remarques de Jacques Ellul, parlant de ses années de formation : "C'est quelque chose qui a beaucoup marqué mon enfance et ma culture et qui très souvent m’a permis de comprendre la situation des étudiants pauvres. En effet, il y a une différence considérable, même lorsqu’on a vécu dans un milieu intellectuel, entre celui qui a eu à sa disposition une bibliothèque familiale et celui qui n’a jamais eu un livre. Tous les livres que j’ai eus, je les ai achetés moi-même... Quand j'entendais des amis qui parlaient de Proust, qui parlaient de Gide, j’ignorais jusqu’à leurs noms. Je ne savais pas de quoi il s’agissait. Personne n’en avait jamais parlé autour de moi alors que c’était tout de même très important pour la formation d’un jeune".

Mais revenons à Burguet, car les précisions que voici sont fort révélatrices. Le jeune lycéen avait déjà eu les honneurs du Provençal en juin 1955 : il avait remporté un accessit au concours général, en composition française - en traitant un sujet qui me laisse, même aujourd'hui, songeur : la créature littéraire et ses rapports avec la vie... L'article nous apprenait que Frantz-André était natif de la Creuse, et qu'il était fils d'instituteurs, son père enseignant au "petit Lycée". Et ce fait, aujourd'hui parfaitement incompréhensible, permet d'expliquer pas mal de choses, car les petites classes de Lycée constituaient une voie d'enseignement élémentaire - en principe supprimée en 1945, mais qui perdura encore bien des années après, au moins jusqu'en 1960 - accueillant les enfants des classes sociales supérieures, comme on dit : c'était la voie royale pour accéder, après le CM2, en sixième - de plus, au sein du même établissement ! Et le CM2 des écoles de campagne se nommait, ici, Septième. La quasi-totalité de ceux qui entrèrent avec moi en classe de sixième, le 1er octobre 1950, était issue du "petit Lycée". Pas grand chose à voir avec le bien modeste rejeton d'un obscur village du Lubéron. D'où l'on comprend qu'il me fallut lutter avec des armes bien inégales ; comme Villon, j'eusse pu m'écrier : En mon païs suis en terre loingtaine...

Après avoir rendu hommage à son professeur de français, Antonin Fabre (quel magnifique souvenir, pour moi aussi, et tant d'autres lycéens je pense, que ce hiératique ami de Marcel Pagnol), Burguet ajoutait, "j'aimerais être romancier, ou mieux, faire de la critique littéraire" - ce qui montre à quel point, formidablement soutenu par deux parents déjà dans la place, il connaissait imperturbablement la voie - à seize ans ! - qui devait en effet être plus tard la sienne. Quant aux auteurs qu'il citait, je les abordai plus tard... et Proust, beaucoup, beaucoup plus  tard... Il terminait ainsi : "pendant les vacances, grandes ou petites, je lis beaucoup, et je médite sur ce que j'ai lu". Il n'a donc jamais connu l'éreintement du corps après une journée passée aux champs sous une chaleur accablante, ni la puanteur du curage d'une étable. De même, il m'étonnerait fort d'apprendre que la veille de regagner le Lycée pour y effectuer sa dernière année de scolarité, il eût été obligé de passer à l'avant d'une moissonneuse-batteuse pour présenter à l'énorme machine les pieds de pois chiches qu'elle arracherait, dans une poussière et un bruit infernaux, et ce jusqu'à une heure avancée de la soirée. Puis d'avoir à se laver partie après partie dans une cuvette remplie d'eau froide régulièrement renouvelée, afin de pouvoir se présenter impeccablement au Lycée, le lendemain matin, pour y entamer l'ultime année de scolarité...

Pour ce qui me concerne donc, le vice ne resta pas longtemps impuni car naturellement, il n'était pas question que les deux bras de Monsieur le Liseur, certes bien jeunes mais déjà vigoureux, restassent à ne rien faire - car lire passionnément, c'était ne rien faire, et c'était suspect - durant deux mois ou presque. Si comme le prétend Schopenhauer, la lecture permet de repérer les chemins qu'il faut éviter - mais c'était bien avant que la transgression aujourd'hui généralisée devînt quasiment obligatoire -, tous ceux qui m'entouraient n'avaient apparemment d'autres lectures que les relevés de leurs comptes au Crédit agricole, organe qu'ils nommaient religieusement "Lou Crédisse", et leur premier souci était d'amasser des Bons du Trésor ; ils n'avaient qu'un seul but dans la vie, au-delà de quelques journées de chasse au sanglier et à la lèbro : faire grossir leur bourse. C'est pourquoi, très rapidement, je fus envoyé aux travaux des champs, et sauf erreur, cela commença à la fin de la Cinquième.

Tous les matins, dès cinq heures, j'eus à me rendre à vélo dans une ferme que faisait valoir le dénommé Lou Djan. Et je me garderai d'omettre qu'en rentrant, en fin d'après-midi, il me fallait encore courir chercher une brassée de cardélos pour les lapins, plantes dont ils étaient particulièrement friands. Comment décrire le personnage, sinon que, par référence à un célèbre triple crime dont la commission venait d'avoir lieu, et qui était naturellement présent dans tous les esprits, c'était une bête en souliers ? Une bête de somme, et qui traitait son entourage de la même façon - ses deux filles exceptées, complètement dispensées de ces travaux qui eussent pu risquer de gâcher leurs délicates complexions - exceptions qui confirmaient en tous points l'impitoyable règle.

Cette sorte de sinistre Thénardier me fit marner comme un valet de ferme d'âge adulte, et je suppose qu'il y avait dans son comportement le mépris pour ceux qui "vont aux écoles", comme on disait alors - mais aussi, sans doute, le dépit, ou plus exactement la féroce jalousie de constater que sa progéniture, hélas, ne suivrait décidément pas le même chemin que moi. Je dois à la vérité d'ajouter que lui-même payait sans compter de sa personne, ne connaissant rien d'autre que le travail sans loisir, sans autre plaisir que d'accumuler ces titres d'emprunt d'État qui firent, beaucoup plus tard, la joie - et la fortune - d'Éponine et d'Azelma.

Non seulement le personnage me faisait peur, mais encore ses manières d'être me dégoûtaient. Alors que la période des raisins mûrs devrait plutôt m'évoquer la souriante phrase de Victor Hugo : "C'était la saison des vendanges ; de la route où nous passions, on apercevait, jupes courtes et penchées vers la terre, des cultivatrices dont on voyait surtout la première syllabe", je me souviens, horrifié, une après-midi que nous ramassions et ciselions les juteuses grappes, de l'avoir vu soudain se baisser pour ses besoins dans la rangée dont il s'occupait : un grand bruit d'évacuation et de pétarades, et déjà - la petite affaire n'avait pas duré dix secondes - il rajustait son ceinturon, car non seulement il ne portait rien sous son bleu de travail, dont le coutil devait être teinté de taches marron, mais il ignorait que Rabelais, fort longtemps auparavant, avait par tâtonnements procédé à l'invention du torche-cul. Aqueù ero oun braïàssi. Dans une époque reculée, il aurait pu - mais il était, j'y songe, d'une pingrerie sordide - faire appel, comme le roi Soleil, aux services d'un valet, qui n'aurait pas été de ferme, mais commis, à l'aide de tampons d'ouate, au nettoyage de son postérieur - comme on l'aperçoit dans le film Vatel (avec Gérard Depardieu dans le rôle-titre). Mais ce temps-là était bien révolu, il fallait se débrouiller soi-même, et certes, ce pouvait être considéré par certains comme un geste inutile ! En fait, il ignorait tout autant – mais comment aurait-il pu être au courant ? - Dante et le chant XXVI de son Enfer : "vous n’avez pas été faits pour vivre comme des bêtes, mais pour suivre vertu et connaissance".  J'ajoute que son épouse, autre bête de somme édentée, ne portait pas davantage de culotte, et je le tiens de source sûre, puisqu'elle en expliqua le pourquoi devant moi à une tierce personne ; si les justificatifs qu'elle avança se sont, hélas, perdus dans les méandres de ma mémoire, je suppose qu'ils ne devaient pas être tristes... Cependant, je garde une forme de tendresse pour cette femme maltraitée, et depuis longtemps disparue.

Lorsque nous déjeunions, vers huit heures, elle nous servait de délicieuses tomates du jardin, noyées dans une bonne huile d'olive, et elle ne me plaignait jamais le pain frais que j'utilisais abondamment pour saucer le fond de mon assiette. Et puis, je savais une histoire dans laquelle elle avait été ignominieusement humiliée. Peu après la Libération, en effet, le village avait été envahi par une faune interlope de drôlesses qu'on disait arméniennes, je ne sais trop pourquoi, et je me souviens que l'une d'elles portait une balafre qui lui sabrait le visage. À l'époque, j'étais totalement ignorant des choses du sexe, mais si l'on m'apprenait que ces jeunes femmes sortaient tout droit d'une maison de réconfort pour soldats amerloques, cela ne m'étonnerait qu'à moitié.

À la réflexion cependant, il me revient que ces jeunes créatures firent leur apparition en même temps qu'une cinquantaine de prisonniers allemands affectés au village, durant une année je crois, et voués à des tâches forestières (leur premier soin, à peine installés - dans un local guère plus confortable qu'une écurie - fut de creuser de solides et discrètes latrines...) ; sortaient-elles en réalité de quelque Soldatenbordell, pensionnaires qualifiées de Feld-Hure ? Quoi qu'il en soit, deux au moins avaient attiré l'attention du plus jeune frère de Thénardier, et il fit avec elles ses galops d'essai - en public, s'il vous plaît, et devant un parterre d'écoliers intéressés ! Puis son aîné embaucha l'une des deux, celle à la balafre justement, pour la durée des vendanges. Comme bien l'on pense, elle était tout sauf farouche : le soir, le fermier, ce gros dégueulasse, la prenait sur ses genoux, tandis que sa jeune femme - à peine la trentaine, alors - pleurait à chaudes larmes devant cet intime spectacle. J'espère cependant qu'il ne la faisait pas assister à la suite du concert ! Naturellement, on peut se demander si par hasard je n'en rajoute pas en donnant libre cours à ma haine, et comment j'ai pu connaître le fin mot de cette si édifiante histoire : c'est la propre belle-sœur du Djan, celle dont j'aidais le fils unique à faire les fameux devoirs de vacances, qui était horrifiée par ce comportement, et qui me fit partager son indignation !

Bref, la première année, je m'en retournai au Lycée une main devant, une main derrière, ayant travaillé comme un nègre et pour du beurre, jusqu'à la dernière minute précédant la rentrée des classes. Sans doute avais-je, comme dit Proust, l'air modeste de quelqu'un qui n'exige pas de salaire...

L'année suivante, à la fin de la saison, son frère aîné - mon parâtre, on l'aura deviné - fit remarquer au Djan que, tout de même, il fallait envisager de m'offrir quelque gratification. Alors, pour deux mois de travail acharné (l'année précédente ayant été soldée), le rustre me donna royalement cent francs de l'époque, soit bientôt l'équivalent d'un "nouveau franc" du général et de son ministre Rueff, soit environ deux euros d'aujourd'hui... Ah, il en avait lâché sacrément plus, le salopard, pour les bons soins de sa morue arménienne ! Ma mère biologique, ordinairement peu encline à me défendre, entra dans une violente colère lorsqu'elle fut mise au courant de la généreuse rétribution qui m'avait été octroyée. Et c'est ainsi qu'aux vacances d'été de l'année suivante, je commençai mon travail du côté des melons de Cavaillon. Le Thénardier, prit-il ombrage de ma défection, qui le priva tout de même de bras déjà solides et surtout dociles et parfaitement gratuits ? Plus tard, il dit de moi : "Aqueù nous a tro fa souffri", ce qui en dit tellement long sur l'état d'esprit de cet immonde personnage, avec sous l'insulte, l'invitation à m'ostraciser. Comme je l'ai déjà rapporté, l'infâme avait deux filles qui n'attendirent même pas la disparition de leur géniteur pour se métamorphoser en héritières Goriot, et pour s'attaquer aux fameux Bons du Trésor, dilapidant vite fait tout ce que lou Djan avait patiemment amassé, entre autres sur mon dos. Et se faisant d'emblée construire de magnifiques villas qui ne leur coûtèrent pas bien cher, sur des terrains agricoles - car les agriculteurs et leurs ayants-droit peuvent "bâtir" où ils le veulent, surtout en zone inconstructible ; après tout, foin du mitage des territoires - encore moins onéreux... Et je puis imaginer que me voyant cheminer le long de leurs belles propriétés, elles eussent pu s'écrier :


"Ami passant tu contemples
Notre luxe insolent
Et ce goût prononcé de paraître ;
Toi qui trimas pour nous, merci,
On te les doit peut-être !"

Pour autant, ne pleurez pas sur moi, d'autant que, contrairement à Chateaubriand, je ne crois guère à la vérité des larmes et que l'âge m'a rendu relativement impassible ; qu'on ne compte pas me voir entrer dans la Maison de la Réconciliation. Inutile de me chanter le Kyrie eleison. Pas de pitié pour qui a sciemment scandalisé l'enfance désarmée.


Cette rancune opiniâtre m'a souvent, bien plus tard, joué des tours. Je me souviens en particulier de cette après-midi où je dus ès qualités, en présence d'une foule d'enfants et d'enseignants, assister à la sépulture d'une jeune Marie-Ange dont le fragile cœur avait cédé lors d'une séance de gymnastique. Gagné par l'émotion infiniment palpable lorsque l'officiant entama le Notre Père, je ne pus en dépit d'efforts colossaux sur moi-même que le réciter avec l'assemblée. Cela me servit de leçon : depuis, chaque fois qu'il m'est hélas donné d'accompagner un ami à sa dernière demeure, je ne refuse pas d'entrer dans l’édifice religieux, comme le font quelques stupides laïcards désirant se montrer ; mais je récite en grec le Pater Êmonn, tel que la tradition, selon Mathieu, nous l'a rapporté : "... hô enn toïs ouranoïs...". Tout simplement, comme le faisait Charles Péguy, ma récitation s'arrête au pain quotidien : "doss êminn séméronn". Car, comme l'immense poète, je ne pardonnerai jamais les offenses qui me furent faites.

Et tandis que je sonde le puits sans fond de ma rage impuissante, comme dit Simone Weil dans son Journal d’usine, j'écoute pour m'apaiser l'adagio du Köchel 622, que je connais par cœur. Mais ce n'est pas si simple, en dépit de Mozart, l'aimé de Dieu. Car la philanthropia huguenote ne va, ne vaut qu'un temps. Surtout face à de soi-disant protestants sociologiques pour qui l’Évangile, ce n'était même pas de l'hébreu : un truc n'ayant jamais existé, qu'on pouvait en tout cas fouler aux pieds. Et je ne puis songer à la suite des événements, sorte de chef d'œuvre négatif, sans une indignation féroce qui vient encore hanter mes nuits. Car on a beau traînailler derrière soi des restes de sensibilité chrétienne, on n'en songe pas moins à l'exemple du Christ boutant les marchands hors du Temple, à coups de pompe dans le cul. Il vient un moment où l'on ne peut se contenter de mots lénifiants, pour qualifier ce qu'on a vécu, ce que l'on vit : je n'ai pas seulement trouvé, me barrant la route, de modestes aigrefins, j'ai aussi été en butte aux manigances de bien des canailles, voire même des crapules. Je sais pertinemment que Rose, dont le dévouement ne connaissait pas de limites, et qui donnant sans compter, vivait sa foi naïvement et de plain pied, aurait pu s'écrier, reprenant en cela un auteur appartenant à la bibliothèque de son beau-frère, Nul n'est méchant volontairement. Voire.

J'ai un jour entendu Gérard Lanvin, acteur honnête et personnage à mon sens très digne (comme Brialy), dire : "Dans la vie, il y a des gens bien, et des gens moins bien" (c'était peut-être, d'ailleurs, une interview de lui que j'ai lue). Lanvin me paraît avoir oublié une importante catégorie : il y a aussi les pourris, les immondes salopards. Qui sont foison. Et je songe par exemple à cette remarque désenchantée mais tellement pertinente, de Miguel del Castillo : "Toute ma vie, j'ai traîné l'illusion que les hommes ne peuvent pas être si bas, qu'ils finiront par ôter leur masque et découvrir leur véritable figure. L'ennui est qu'ils ne tombent pas le masque, et qu'ils savent parfaitement ce qu'ils font". Elles savaient parfaitement ce qu'elles faisaient, les âmes basses qui ont délibérément saccagé tout ce qui me reliait à Rose. Et si me vient à l'esprit la Tristesse d'Olympio et les fils mystérieux que la vie brise, il m'apparaît que la vie en brise moins que ne le font les vivants. Tout ou presque a disparu, tout a été volontairement, méthodiquement, brûlé, effacé, vendu, dispersé. Tout s'en est allé en morceaux, comme dit Tchekhov. Jusqu'au souvenir :  une famille littéralement piétinée, néantisée.

En 1908, Proust écrivait à son ami de Lauris : "Georges, quand vous le pourrez, travaillez. Ruskin a dit quelque part une chose sublime et qui doit être devant votre esprit chaque jour, quand il a dit que les deux grands commandements de Dieu [...] étaient : “Travaillez pendant que vous avez encore la lumière [...]". Claude Mauriac a lui aussi repris la parole johannique (un peu sollicitée) comme titre de son dernier ouvrage, paru à titre posthume ("Travaillez quand vous avez encore la lumière"). Suivant ces glorieux exemples, et le seul fait de les citer m'écrase, bien entendu, je veux profiter, pendant que j'ai encore la lumière, pour attester ici que cette maison, ma maison, fut un foyer intellectuellement élevé, pour le lieu et l'époque, un havre de bonheur authentiquement rayonnant, d'où s'échappaient souvent de douces mélodies pianistiques (et aussi les cantiques dont les musiques étaient empruntées à Bach, à Haendel, à bien d'autres musiciens encore), et dont j'entends contre vents et marées préserver et magnifier le souvenir. Et puisqu'il le faut, le ressusciter, car l’œuvre ne périt pas, que mutile un gredin.

Ma mère vraie était, pour son malheur et pour le mien, le dernier chaînon d'une longue lignée d'agriculteurs qui, au fil des siècles et au prix de combien d'efforts et de privations, étaient devenus des propriétaires relativement cossus. Pour son malheur, elle ne fut pas correctement conseillée par un notaire indélicat. Pour son malheur, et puis le mien, elle était désormais seule avec ses bons sentiments chrétiens, face à la voracité de médiocres accapareurs. Ces siècles d'efforts continus furent anéantis, dilapidés, par des êtres sans foi ni loi. Au siècle de la transgression généralisée, à l'esprit d'aucun de ces francs scélérats n'est jamais parvenue l'idée comtienne que les vivants sont toujours et nécessairement gouvernés par les morts. Et que nous devons honorer l'immense dette dont nous sommes comptables envers nos disparus. Et c'est pourquoi jamais, je pense, on ne connut pareil viol, pareil mépris, pareil saccage des volontés ultimes d'une disparue, pourtant en partie rédigées. Mais parfois, il m'arrive de penser que sa disparition prématurée lui a ainsi épargné bien des tourments - quand bien même elle a dû, avec les siens, se retourner plus souvent qu'à son tour, avec la dernière indignation, dans sa tombe.
Rose, n'ayant donc pas d'héritiers, avait envisagé que je devinsse son légataire universel. Le notaire du lieu, un être véreux (mais n'y a-t-il pas souvent pléonasme) l'en dissuada : c'était, affirma-t-il, impossible. Il lui suggéra une autre solution, qui s'avéra une planche pourrie, mais Rose pouvait-elle alors en avoir conscience, tandis que des évènements, que je ne rapporte pas, la pressaient ? Au passage, le dit homme de loi la grugea d'importance - il connut même la paille humide des cachots, n'en étant pas à son coup d'essai. Moi, son héritier désigné, je n'eus rien, et ma maison cessa d'être mienne dès ce funeste jour de décembre 1950 : j'en fus honni, pauvre alienus. Mais comme dit Bachelard, c'est bien plutôt devant mon papier blanc, devant la page blanche placée sur la table à la juste distance de ma lampe, que je suis vraiment à ma table d'existence, et non en contemplant de fichus bons du Trésor. Je n'eus rien, mais cependant j'ai infiniment reçu, et toutes les fleurs qui ne sont pas sous mes yeux, je les ai dans l'esprit : un héritage ontologique tellement précieux et qui est passé bien au-dessus de la convoitise d'officiers ministériels marrons acoquinés à de fort lointains ayants-droit cupides, au-delà de la quatrième génération, et pourtant "habiles" à se dire et porter héritiers - pour ne rien dire de nombre de scélérats, qui me sont proches. Il me vient à l'esprit qu'une personne, au moins, mesura l'abîme devant lequel la disparition avant l'heure de Rose me plaçait. Horrifiée par le comportement prédateur du plus acharné de ces habiles, qui était aussi son gendre, elle me fit remettre une importante somme d'argent, "en souvenir de ta chère Marraine", avait-elle ajouté.natkin Rose et elle, en effet, avaient été de grandes amies - mais aussi de lointaines cousines -, et que de fois, les dimanches après-midi, nous étions allés passer quelques heures chez cette veuve de guerre qui ne vivait que dans le souvenir d'un époux trop vite emporté par la Grande boucherie, un jour de mai 1915, dans le Pas-de-Calais. Là encore, il me fallut des années avant de comprendre le pourquoi de la générosité inattendue de cette Héloïse qui, plus âgée que Rose, lui survécut cependant trente années durant ! À ce moment-là, je l'employai pour l'essentiel à me procurer de quoi m'adonner à une passion, la photographie (avec un bien modeste labo de développement des photos), qui devait m'accompagner si longtemps, jusqu'à céder la place devant une autre passion, celle de l'informatique. Et j'ai toujours gardé mon exemplaire, si défraîchi pourtant, de la Bible des amateurs d'alors, le fameux "Pour réussir vos photos", de Marcel Natkin.

Rose à peine effacée, ma maison est devenue le repaire d'illettrés, d'incapables, de chevaliers de la rapine et du mensonge, de l'ambition sordide et, par-dessus tout, de l'ingratitude cynique. Cette maison de pasteurs s'est presque instantanément muée en demeure de voleurs, de fraudeurs, de recéleurs même, de rouleurs et de saccageurs. Ou encore, pour parler comme Norton Cru (dans un contexte certes différent), elle est occupée par la phalange redoutable des imposteurs, qui ont passé leur temps à convoiter. Que certaines de ces médiocres racailles relèvent, horresco referens, du même sang que le mien ajoute à mon emportement.

Je ne suis pas, que je sache, un être obstinément accroché aux basques du passé, et je ne suis nullement opposé au cours normal des choses : si nous envisageons par exemple le domaine de la variété, ceux de mes contemporains qui en sont restés à la célèbre Susanna (I'm crazy loving you !) ou encore aux chansons de Trini Lopez, me font sourire, quand je ne les plains pas. Et s'il m'arrive encore de fredonner le vieux tube de Procol Harum, A Whiter Shade of Pale (dont la mélodie est d'ailleurs empruntée à l'immense Bach), je goûte bien davantage certaines solides productions d'aujourd'hui, comme le magnifique Voler de nuit, de Calogero ("C'est beau comme vu d'ici, on a tous l'air pareils.... voler de nuit, comme Saint-Exupéry, voir d'en haut ce qui nous unit"). Et je ne me maintiens pas à l'écart des grands débats de société actuels. En d'autres termes, je n'ai pas perdu toute espérance, et je mesure chaque jour la fuite utile du temps
Mais je tiens que cracher dans la main qui vous a été tendue, secourable, et pis encore la mordre, cela constitue un péché contre l'esprit. Et donc impardonnable, si j'en crois les Écritures.

Et quand bien même d'hypocrites pharisiens, pitoyables sacs à malices pour ne pas dire sacs à merde, fieffées crapules tellement à l'aise dans l'iniquité, et dont j'ai si souvent mesuré l'étendue de l'abjection, pourraient m'opposer la prescription, je me sens comme Chateaubriand en juillet 1838, entre Cannes et le Golfe Juan, dernier témoin d'un monde éteint - d'un monde renié. C'est pourquoi je songe à toi, pauvre petite fiancée sans défense, à ton abus de naïveté pas encore réprimé comme délit pénal, toi dont les espoirs furent une première fois déçus par la Grande Guerre, puis définitivement ruinés par une clique d'immondes salopards ! Je ne dirai rien de ta vie irréprochable, mais je connais tes œuvres, et combien je trouve ton épitaphe paulienne à ton image : "tôn kalôn agôna êgônismai, tôn dromon teteleka, tên pistin tetêrêka"... "J'ai combattu le bon combat..." Et toi, qui m'as tant protégé comme une plante fragile, combien je voudrais à mon tour te préserver des malins, les expulser de tes propriétés, ou jouer de mon 357 Magnum ! Mais naturellement, cela ne se fait pas. Et je sais que tu serais furieuse, horrifiée même, d'apprendre que dans nombre de mes cauchemars, j'aie souvent mon arme à la main. Alors, à défaut, parce que nombre de ces cupides ont achevé leurs misérables existences, je devrais aller cracher sur leurs tombes. Ce que je ne ferai même pas. Comme le vieux serviteur de La Cerisaie, je mesure que la vie a passé. Somme toute, lorsque je me retourne sur ce qu'a été la mienne, je rencontre infiniment plus de motifs de gratitude, que de raisons de tristesse, pour reprendre une expression de l'immense chef d'orchestre Bruno Walter. Je finis ma vie dans la reconnaissance pour tout ce que j'ai reçu en dépit des courants contraires et je crois avoir toujours manifesté l’exigence de m’en rendre digne, m'étant toujours efforcé de donner un sens au temps qui m'a été donné.

Et lorsque le jour déclinera, lorsque l'heure sera venue pour moi d'être escorté par le psychopompe vers l'autre monde, je t'entends déjà me murmurer : "Venisti tandem, tuaque exspectata parenti. Uicit iter durum pietas !". Et te croisant je voudrais seulement effleurer ta douce main, tandis que tu essuierais toutes les larmes de mes yeux. Et nous irions alors sans nous distraire de nous-mêmes, sans rien entendre sinon un léger bruissement de palme, comme ceux qui marchent ensemble dans la campagne, sur un lit de feuilles mortes, vers le paradis enfin retrouvé.

 

© S. H., brouillons préparatoires, septembre 2006.

 


 

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