Hommage à Jacques Ellul (1912-1994)

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Né à Bordeaux, dans une famille de juifs convertis au protestantisme, professeur de droit révoqué par Vichy en 1940, Jacques Ellul est infiniment plus connu à l'étranger que dans son propre pays. Il a été professeur d'histoire des Institutions et membre du conseil national de l'Église réformée de France, et demeure l'auteur d'une œuvre considérable (histoire, sociologie, théologie). Il a défendu la parole humiliée contre les techniques de fascination par l'image, et développé une éthique de la liberté individuelle sans compromission avec l'individualisme de notre temps, dénonçant au passage les illusions politiques et les méfaits écologiques du progrès technique. Le texte qu'on va lire ci-dessous, peu connu, est de plus remarquable par ses implications : "l'information... est, même lorsqu'on la veut honnête et exacte, un puissant instrument d'uniformisation de l'opinion". On pourra trouver beaucoup d'autres éléments sur le site ouvert pour servir la mémoire de cet honnête homme, esprit de première grandeur.

 

 

I. Opinion publique et démocraties

 

Il est certainement plus aisé à l'heure actuelle de procéder à des recherches sur le contenu de l'opinion publique qu'à une réflexion sur la valeur, le sens de l'opinion, ses éléments constitutifs, ou même tout simplement sur ce qu'elle est. Les méthodes de sondage permettent de connaître avec une assez grande sûreté sur un point particulier l'orientation d'une opinion. Mais la recherche de sa signification, des processus constitutifs de cette opinion, ses relations avec les structures politiques et sociales d'un groupe, tout cela reste encore extrêmement aléatoire, et ne peut en tout cas pas être directement déduit des analyses concrètes. C'est à cet ordre de problèmes que le Centre de sciences politiques de Nice avait consacré un colloque dont les travaux viennent d'être publiés(1). Cet ouvrage vient compléter et sur certains points renouveler celui toujours classique de M. Stoetzel, fondement de toute réflexion en ces matières. Mais il ne s'agit ici que d'un recueil de conférences avec les avantages et les inconvénients inhérents à cet ordre de travaux : trop vaste panorama, une certaine facilité, parfois des incertitudes qui est le prix d'un accès ouvert aux non-spécialistes, et il faut bien dire grandes inégalités entre les articles.

Certains très classiques (connaissance de l'opinion, méthodes de sondage, etc.) se bornent à résumer des études bien connues ; d'autres, purement descriptifs, sont utiles (par exemple l'excellent article de M. Hugues sur le ministère de l'information en France : ce qui, à ma connaissance, n'avait jamais été étudié) ; d'autres sont très décevants par la gratuité de l'analyse et l'irréalisme des interprétations. Quelques pages sont très riches et valent la peine d'être approfondies. Il faut signaler tout particulièrement les articles de M. Lambert (Structure sociale et opinion publique), M. Rivera (Le statut des techniques de formation de l'opinion publique aux États-Unis). Mais dans l'ensemble la lecture d'un pareil ouvrage souligne l'extrême difficulté du problème.

On ne peut manquer d'être frappé de la divergence des interprétations dès la première question : qu'est-ce que c'est que l'opinion publique ? Addition des opinions individuelles, cristallisation de courants diffus à l'occasion d'un fait, résidu des opinions individuelles... Il semble qu'il existe en particulier un certain malentendu entre les sociologues et les "political scientists". Les premiers ont pour tendance de reculer devant la définition, établissent des composantes et se bornent à tenter de constater "quand" il y a une opinion publique (comme M. Stoetzel l'a formulé : il y a une opinion publique lorsque l'analyse statistique permet de tracer une courbe en J(2)). C'est donc la méthode elle-même qui détermine son objet. On ne peut ni donner de définition générale de l'opinion publique ni savoir qu'elle existe autrement que par des méthodes de constatation concrète. Cette prudence est très fructueuse, et les études relatives aux rumeurs, aux courants d'opinion(3) , sont riches d'enseignements. Mais aussi, elle conduit à une vue certainement partielle du phénomène. On peut se demander si pour pouvoir arriver à appliquer une méthode scientifique rigoureuse, on n'a pas été conduit à modifier quelque peu l'objet de l'étude. Les "political scientists" ont une vue moins précise, mais plus large ; moins chiffrée, mais plus excitante pour l'intelligence. Ils tendent à considérer l'opinion publique dans des groupes assez vastes, et relative à la vie politique. Mais ils ne font souvent pas la distinction entre l'opinion et l'attitude, entre l'opinion publique et les opinions politiques (ce qui n'est pas du tout la même chose, ni du point de vue psychologique ni du point de vue sociologique), entre l'opinion publique et une opinion que l'on pourrait, ou voudrait, appeler nationale. De toute façon, les marxistes sont absolument en marge de ces incertitudes(4). Ils ont une définition claire et dogmatique de l'opinion publique, issue des conceptions de Lénine, opinion socialement conditionnée, orientée vers une influence sur les affaires publiques, et exprimée par les individus en qualité de représentants des organisations sociales et politiques dont ils sont membres... L'opinion publique digne de ce nom est celle qui est forgée dans les masses par le parti communiste. Tout le reste est négligeable.

On comprend que ces divergences de conception de l'objet même de l'étude entraînent des divergences sur le fond des constatations. Ainsi, pour les sociologues occidentaux, les stéréotypes psychologiques sont une des clefs essentielles de la formation de l'opinion, alors que pour les marxistes le stéréotype est le contraire de l'opinion publique.

L'une des questions de fond et qui surgit sans cesse dans ce recueil c'est la relation entre opinion publique et démocratique ; et l'on sent tous les auteurs pris d'une grande inquiétude. Car enfin la démocratie repose sur une expression saine et complète de l'opinion, la politique doit traduire les courants de l'opinion. Et voici que tous ces sociologues, ces professeurs, qui ne sont ni des fascistes ni des littérateurs imaginaires, sont conduits, en étudiant les phénomènes de l'opinion publique dans notre société contemporaine, à constater que l'opinion n'est plus directrice, mais dirigée, qu'en réalité elle ne se constitue que par l'intermédiaire des "moyens de communication de masse" presse, radio, etc., qui sont de plus en plus centralisés, de plus en plus dépendants soit de l'État, soit de grandes compagnies qui, en réalité, font et défont l'opinion. L'opinion se peut se constituer autour d'une doctrine ou d'une élite qui agit personnellement : elle se forme par les moyens massifs de diffusion autour de formules qui donnent lieu à une assimilation massive. Et les formules qui servent à cristalliser cette opinion ne peuvent être que des symboles théoriques et abstraits. "Il faut, pour qu'il existe une opinion publique, la mettre en présence de symboles, et non de faits : les symboles les plus efficaces sont ceux qui sont le plus éloignés de la réalité... L'effet de ces dérivations nécessaires sur des symboles est de rendre inefficace l'action de l'opinion publique dans les démocraties... car, puisque l'opinion publique ne peut être groupée que sur des problèmes qui ne sont pas ceux qui se posent, il faut bien que les décisions politiques soient prises en dehors de l'opinion publique..." "Ce n'est donc pas de l'opinion publique que dépendent les décisions politiques, mais uniquement de l'opinion qui s'établit dans le groupe formé par les représentants" (hommes politiques spécialisés formant un groupe clos).

Il s'est produit un renversement des données constitutives de la démocratie par suite du développement des techniques massives de diffusion : "Au XIXe siècle, le problème de la formation de l'opinion par l'expression de la pensée apparaît essentiellement comme un problème de rapports entre l'État et l'individu, et comme un problème de conquête d'une liberté". L'individu cherchait alors la garantie de pouvoir librement exprimer sa pensée. Il était un combattant pour s'exprimer lui-même. Mais le développement des techniques de presse, radio, etc., a totalement changé la question : il s'agit maintenant de savoir qui va dominer ces techniques pour maîtriser, orienter, constituer l'opinion. Ce n'est plus une liberté qui est l'objet du débat, mais une domination. Et comme ces moyens sont gigantesques, l'individu est éliminé du combat : il est devenu l'enjeu qui appartiendra au vainqueur. Dans ces conditions ni le régime fondé sur la suprématie de l'opinion ni les libertés démocratiques ne signifient plus grand' chose. Il ne s'agit pas là seulement de propagande, mais de tout ce qui est l'objet de ces puissants moyens de communication aussi bien la distraction, la publicité, que l'information elle-même, qui est, même lorsqu'on la veut honnête et exacte, un puissant instrument d'uniformisation de l'opinion. De façon théorique on peut dire encore que le rôle de l'opinion publique est considérable. Oui, mais d'où vient cette opinion ? Là réside l'inquiétude. J'ai rarement lu des mises en question aussi décisives de la part de scientifiques. Lorsque l'on montre que le simple jeu des techniques (quels qu'en soient les titulaires et l'usage) conduit à l'uniformisation de l'opinion, lorsque l'on vous dit que "la connaissance... scientifique des phénomènes d'opinion publique... est plus utile... à ceux qui veulent la manier par la propagande, aux démagogues et aux technocrates qu'aux libres citoyens soucieux du bien public" (quelle remise en question de la sociologie !), ou enfin que l'opinion publique exprime nécessairement "le sentiment des incompétents" (dit M. Berger, directeur de l'enseignement supérieur), l'on éprouve la gravité de la situation. D'autant plus qu'en face de ces constatations assez unanimes, d'une dizaine de spécialistes, aucun remède, aucune solution, ne sont proposés.

Mais nous changeons de climat lorsque nous passons aux articles des écrivains communistes, relatifs à la presse en Pologne ou à l'opinion publique en Yougoslavie. Ici, plus d'angoisse, plus de problèmes. Pas davantage d'ailleurs d'analyse des situations concrètes. Nous sommes en présence d'une bonne conscience totale. La démocratie existe et fonctionne parfaitement : à l'Est, le gouvernement est le reflet de l'opinion. Une des observations les plus remarquables que l'on puisse faire au sujet de ces études est leur dogmatisme. Aucune recherche des conditions de fait de l'expression ou de la formation de l'opinion publique, de la situation de fait de la presse... Tout se résout à des définitions doctrinales et à des analyses de textes juridiques : "les fondements de la liberté de la presse en Pologne viennent de la nature même du régime". L'on indique les textes législatifs et constitutionnels : cela suffit. La Constitution dit que la presse est libre, donc elle libre. Cette lecture me rappelait ces cours de droit constitutionnel datant de vingt-cinq ans, où l'analyse de la Constitution permettait d'éluder tous les problèmes politiques.

Dans ces articles, d'autre part, se manifestent avec une certaine ingénuité des présuppositions remarquables, comme celles-ci : le fait est identique à la loi ; le peuple est identique à l'État ; le peuple peut donc présenter librement ses pensées et ses observations (compte tenu que les "ennemis de la liberté et les ennemis du régime ne sont pas le peuple") ; le fait pour un organisme comme le parti communiste ou l'alliance socialiste yougoslave de former l'opinion publique n'est pas antidémocratique puisque la démocratie ne se réalise que par leur intermédiaire, etc. Il est évident qu'ici nous sommes dans le domaine des croyances et des idéologies qui peuvent faire l'objet d'une étude assez remarquable d'opinion publique mais ne servent en rien à nous éclairer sur cette opinion dans les pays communistes.

Par contre le livre sérieux, documenté, impartial, d'Inkeles sur la même question est un apport considérable à la recherche. Sans doute le contenu ne répond-il pas exactement au titre : l'auteur ne procède pas à une analyse de l'opinion publique en Union soviétique. Il examine trois questions : la théorie de l'opinion publique chez Lénine (ce qui éclaire remarquablement les articles dont nous venons de parler), les moyens pour fabriquer l'opinion publique, les structures organiques des moyens de communication de masse en U.R.S.S.. Il a le grand mérite d'essayer de rendre compte avec objectivité du phénomène de l'opinion de ses relations avec le pouvoir et du pouvoir avec elle. Certaines parties de cette recherche sont, en France, très neuves : en particulier toute l'analyse de "l'agitation" par le moyen de contacts personnels, (qui rappelle un aspect des "Human relations" aux USA.), et celle des conséquences de l'autocritique sur la formation de l'opinion. Mais si une conclusion peut en être tirée, c'est que la bonne conscience des auteurs de la zone soviétique sur la question provient de ce que la tension entre opinion publique et pouvoir, est sans doute résolue dans cette partie du monde. Mais la solution est exactement l'inverse de celle décrite par la théorie : bien loin que le pouvoir y soit l'expression de l'opinion, celle-ci est rigoureusement l'expression du pouvoir comme jamais auparavant dans l'histoire. Il ne faut pas s'étonner que la doctrine présente l'inversion exacte de la réalité : Mark avait bien montré que tel était le caractère de toute doctrine dans un monde qui n'est pas communiste. Or l'on est bien d'accord sur le fait que l'U.R.S.S. n'est pas encore communiste. La doctrine comme l'idéologie y jouent donc le rôle de voile à l'égard des faits. Il ne faut certes pas prendre l'exemple de la Pologne et de la Hongrie pour parler d'une tension entre l'opinion et le pouvoir. D'une part en effet, il faut laisser un temps suffisant à une propagande pour s'exercer en profondeur ; d'autre part la propagande y a parfaitement réussi sur l'essentiel, puisque les Polonais et les Hongrois qui ont manifesté et se sont révoltés étaient des communistes. L'opinion publique est devenue communiste dans ces pays (ce qui est l'essentiel), et la révolte a eu lieu sur des points secondaires de désaccord, à l'intérieur du régime.

Notre inquiétude à l'égard de l'influence des moyens de formation de l'opinion, et des possibilités de main mise sur cette opinion ne peut donc être apaisée par les révoltes récentes, et le grand mérite de ces livres est de nous apprendre à regarder en face une réalité difficile, en récusant les consolations illusoires.

 

 

© Jacques Ellul, in Le Monde du 20 février 1958

 

Notes

 

(1) L'opinion publique, ouvrage collectif dirigé par M. Gaston Berger, P.U.F., 1957. Le colloque s'était réuni sur l'initiative de M. L. Trotabas.
(2) La "courbe en J" est celle que l'on obtient en portant en ordonnée la fréquence (ou pourcentage) des réponses obtenues par rapport à une attitude, et en abscisse la gradation (allant du refus absolu à l'adhésion totale) envers cette attitude : la courbe affecte la forme d'un J lorsqu'il y a un très fort pourcentage de réponses exprimant l'adhésion totale.
(3) Signalons les excellents cours de M. Durandin, publiés aux cours de la Sorbonne. En particulier le cours de psychologie sociale et celui sur les rumeurs [Guy Durandin, Les rumeurs. Les camps de déportés. Le problème des handicapés. Paris, 1957, Centre de documentation universitaire, coll. "Les cours de Sorbonne", pp. 1-46].
(4) Voir dans L'opinion publique les articles de Bayski et Djordjevic, et le livre d'Alex Inkeles, L'opinion publique en Russsie soviétique, les Îles d'or, 1956.

 

 

II. Le viol et le désir

 

Ce qui fut écrit dans le Monde au sujet du viol (*) me paraît excellent. C'est vrai, il faut dire et redire que c'est l'homme qui est là absolument coupable et qu'aussi bien la qualification du crime que la procédure sont inacceptables. Mais il manque une dimension à ces réflexions. Je parlerai non d'un point de vue théorique, mais de constats de fait. Dès 1959, alors que, avec le grand éducateur de prévention que fut Yves Charrier, je m'engageais dans la prévention spécialisée, nous avions dénoncé l'existence fréquente de viols collectifs.

Presque personne alors ne se doutait du fait. Il n'y avait jamais de plainte de la fille. Ceux qui accomplissaient ces " complots " étaient des garçons de tous les milieux (et même généralement pas des pauvres ni des immigrés, car le viol collectif supposait une sorte d'organisation, de tactique, d'habileté...). C'étaient des garçons sans complexes, obéissant à leurs impulsions, et traitant l'affaire comme un grand jeu. Ils étaient parfaitement décontractés et sans "problèmes" (et comme de bien entendu sans "remords" !). Il faut à partir de là se représenter aussi le "violeur", autrement que comme le garçon solitaire, réprimé, complexé, inhibé, etc. Je ne dis pas que cela n'existe pas aussi, mais je n'en ai presque jamais rencontré. J'ai rencontré plus souvent de joyeux lurons.

À partir de là, je dirai que lutter contre le viol par une répression pénale accrue, par la décomplexification de la femme violée, par une instauration de la dignité de la femme et de son égalité avec l'homme, c'est bien, mais ce ne sera rien tant que l'on n'aura pas rééduqué les enfants, les garçons dans le sens du respect absolu de l'autre, tant qu'on ne leur aura pas donné des standards moraux rigoureux, tant qu'on ne leur aura pas appris à tenir en bride les passions et les désirs, à ne pas se à laisser aller à toutes leurs impulsions… Autrement dit, tant qu'il n'y aura pas un effort de "moralisation" et de "contrôle de soi". Les vilains mots ! Pas du tout à la mode ! Répression ! Etc. Mais je suis obligé de constater que le viol, c'est d'abord la manifestation du refus de toute contrainte, de l'absence de respect de l'autre, de l'affirmation que "mon désir doit être satisfait" (l'autre devenant un moyen pour le satisfaire).

Autrement dit, je me trouve en présence d'un discours contradictoire, souvent tenu par les mêmes personnes : d'un côté, la condamnation scandalisée du viol, de l'autre le discours sur l'exaltation du désir, la non-répression et la liberté sexuelle totale. Il faut vraiment se rendre compte que ce second discours, et la pédagogie qui en résulte, entraîne nécessairement le viol, tant que l'homme est physiquement le plus fort ! Car c'est la seule limite qui subsiste !

La seule pédagogie fondamentale à reprendre est la recréation d'une conscience morale (faut-il rappeler que Freud n'a jamais été contre une certaine "répression" ?) et surtout la réintégration de la pulsion sexuelle dans une conception globale de la relation à l'autre, qui s'appelle l'amour (au lieu d'en détacher le sexuel pour en faire un pur acte biologique). En dehors de cette réorientation, tous les discours sur le viol sont inutiles.

 

© Jacques Ellul, in Le Monde du 3 janvier 1978

 


*. J. Ellul fait allusion à une enquête de Michèle Solat intitulée "Les féministes et le viol", publiée dans le même quotidien les 18, 19 et 20 octobre 1977.

 


 

 

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