Psychanalyse d'un conflit : le Proche-Orient

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Daniel Sibony, psychanalyste, auteur de l'extrait qu'on va lire, est doublement Docteur d’État : en mathématiques et en philosophie ; ce n'est donc pas la moitié d'un con. Et l'approche psychanalytique du conflit entre les Juifs et les Musulmans est tout à fait nouvelle, et pourrait contribuer à apaiser les tensions. A condition que les bonnes volontés se manifestent, jusqu'à devenir majoritaires - et que soit reconnue "la vindicte anti-juive ancrée dans le Coran".
Or, sur ces points, on peut nourrir quelques craintes : n'est-ce pas le dénommé Youssef_al-Qaradâwî, prédicateur des Frères musulmans (par ailleurs président de l'Union internationale des savants musulmans, membre du Conseil européen de la Fatwa...) qui déclara naguère : "Il ne peut y avoir de dialogue entre les juifs et les musulmans hormis le sabre et le fusil" ?
Par ailleurs, Sibony (né au Maroc) raconte une histoire à la fois édifiante et préoccupante. Se trouvant dans une ville de province à présenter un de ses ouvrages ("Islam phobie culpabilité") il en vint à dire qu'il serait bien que les religieux musulmans commencent leurs prêches par une courte prière à Allah, le suppliant de cesser de maudire les juifs et les chrétiens. Le sociologue musulman qui modérait la réunion écrivit aussitôt un texte de trois lignes suppliant Allah d'arrêter la malédiction... le temps de la conférence ! [in Émission "Répliques" du 31 octobre 2015].

 

"Le Coran exprime une supériorité sur les Chrétiens et les Juifs : dès lors peut-être que le radicalisme [islamique] naît du contraste entre l’affirmation de cette supériorité de l’islam et la réalité actuelle qui voit la prospérité de l’Occident judéo-chrétien, ce contraste crée frustration et ressentiment, c’est sur cela que fructifie l’islamisme aujourd’hui". (Alain Finkielkraut).

 

 

 

[...] Le fait que le Coran prenne ses idées dans la Bible et y ajoute le rejet des juifs et des chrétiens s'exprime au Proche-Orient et conditionne tous les débats qui s'y rattachent.

On me rapporte ce dialogue - dans un lycée - entre rabbin et imam, à côté de l'aumônier :

Le rabbin : L'islam, inspiré du judaïsme...

L'imam : L'islam n'a rien à voir avec le judaïsme...

Le rabbin : Par "inspiré", j'entendais une proximité..., une sympathie...

La sympathie est difficile envers l'origine qu'on récuse, surtout si elle est dans la nôtre mais déniée. D'où la réplique de l'imam. Et si on lui avait demandé un énoncé spécifique du Coran, on aurait vu que c'était biblique ou talmudique (ce point précis - cette absence d'énoncé propre à l'islam qui ne soit pas au départ judaïque puis doublé d'un rejet du juif - est si impressionnant que certains ont du mal à y croire. Pourtant, il suffit de faire l'expérience).

Il y a aussi ce dialogue plus classique :

- Il n'y a pas de plagiat, c'est Dieu qui a dicté, et c'est lui qui a dit que vous êtes pervers.

- Si ce que vous dites est vrai, ce Dieu incite à la haine envers nous !

- Mais nous, on s'en abstient !

Autre exemple plus anodin : un ami psychiatre arabe me dit avoir présenté mes idées sur les religions aux siens qui, bien que plus ou moins intégristes, y ont été assez sensibles ; cela les aurait  même "séduits", mais ils ont objecté : "Ces idées ont pour auteur un juif, alors c'est mort d'avance !" Si la vérité d'un propos dépend de l'origine de son auteur, cela confirmait bien le propos en question.

Or dans cette affaire, le "juif " comme tel est secondaire : il n'est là que comme symbole d'une entame originaire, d'un apport qu'on s'approprie en effaçant l'altérité de ses auteurs. Il s'agit donc non pas de la bonne ou mauvaise conduite des Arabes envers les Juifs mais du problème qu'ont les Arabes avec leur origine en tant que marquée par une trace autre, trace qu'ils ont cru avoir dépassée, intégrée. Et voilà qu'elle resurgit venant d'ailleurs que du monde arabe ; via les Juifs d'Europe du Nord ; c'est eux qui ont mené cette résurgence ; ce qui fait dire aux Arabes qu'elle est l'œuvre de parfaits étrangers (et c'est vrai en un sens : ces Juifs d'Europe ont incarné le fait que "les Juifs" sont étrangers au monde arabe, alors qu'ils en sont très proches).

Il y a donc deux démentis en jeu : celui de la faille originelle, par l'effacement de l'autre que symbolisent "les Juifs" ; et celui qu'opère le retour de cet autre, après des siècles ; il vient démentir cet effacement, par un effet symbolique de "possession", et il revient dans le réel en tant qu'autre "originel". Cela donne, au Proche-Orient, des choses concrètes et violentes ; par exemple, si à Hébron la présence juive n'est plus possible (ce qui est presque le cas, vu que ces "colons", sans l'armée, seraient déjà morts), cela exprimerait que leurs ancêtres Abraham, Isaac et Jacob, qui ont là leur tombeau supposé, sont musulmans comme dit le Coran, et que les Juifs n'ont rien à faire là. La greffe qu'opère le Coran serait donc passée dans le réel pour toujours.

Pourquoi l'histoire s'y oppose-t-elle ? Pourquoi n'admet-elle pas que les Patriarches hébreux soient musulmans, comme l'affirme le Coran ? On dirait qu'elle exige un respect de la chronologie : "musulmane" est une création de Mohamad dans le Coran, et Abraham, qu'il ait existé ou pas, ne pouvait être musulman tant de siècles avant la lettre, en opposition avec le fait que le récit biblique qui l'invente, qui le fait exister, le donne pour juif. L'étonnant est que l'histoire semble résister à ce qu'on la renverse à ce point. Bien sûr, les experts européens qui ignorent cela et analysent "la situation" en termes de "guerre coloniale" ne voient "vraiment pas" ce que viennent faire des "colons" juifs dans une ville "purement" palestinienne. Et ces "colons" objectent : "Pourquoi ne pourrions-nous pas habiter près d'un haut lieu de notre mémoire, la tombe de nos Patriarches ? Certes, ils sont devenus musulmans sans nous prévenir, mais devons-nous croire à cette conversion post-mortem ?" Du coup, savoir s'il peut exister une présence juive dans une terre sous souveraineté palestinienne rejoint celle, plus large, de la présence de l'autre dans l'islam quand cet autre n'est pas un dhimmi, un "protégé", mais relève de l'altérité intérieure qui fait question et qui cette fois est souveraine.

Décidément, cette Terre sainte est dangereuse, tout comme le Dieu biblique, mais passionnante, comme lui, puisqu'il fonctionne comme nœud vivant entre le passé et l'avenir, entre l'origine et l'actuel. Même l'idée bizarre que votre sort sur cette "terre sainte" dépend de votre conduite, que la terre sera mauvaise en cas d'errements et bénéfique dans le cas contraire, semble un symbole plus large où il s'agit de la terre entière avec comme "peuple" l'humanité : quand l'humanité débloque, sa terre devient "inhabitable"... (en fait, toute cette histoire de Proche-Orient symbolise des questions vives pour tout le monde, notamment celle de ce que j'appelle partage de l'être).

Le Coran est enseigné comme manifeste politique et manuel de libération du peuple palestinien. La haine que celui-ci peut ressentir du fait de 1'"actualité" - haine d'un peuple "colonisé" pour 1'"occupant" - y trouve tellement de quoi se nourrir que ce peuple aurait l'air de tout trahir en cherchant un compromis. Elle trouve à se ressourcer, au-delà de tel verset, dans le montage lui-même, dans son énonciation, dans sa mise en scène. Cette approche fondamentaliste peut entraîner beaucoup de monde.

Du coup, le mouvement palestinien souffre toujours d'équivoque, comme si les deux équivoques-types du Coran (autour de Dieu = Allah et de soumis = muslim) y faisaient retour par à-coups, confirmant que le conflit du Proche-Orient est le symbole en acte de l'entre-deux Bible-Coran. Quelques exemples d'équivoques : a/ être "victimes" ou être des "combattants de la libération" ; b/ faire la "révolution" ou "lutter pour un État" ; c/ "libérer la Palestine" ou "faire l'État palestinien dans les Territoires occupés".

Ces équivoques ont leurs effets. La première explique qu'on ait laissé depuis 1948 des regroupements palestiniens à l'état de camps, alors qu'on devait de toute façon aménager ces lieux. Miser sur l'être-victime est une bonne tactique vu le culte qu'en a l'Europe, mais elle a des limites et ne change pas le réel, bien qu'elle rallie une sympathie humanitaire, convaincue que le mal est dû à la dureté de l'État hébreu. La deuxième équivoque explique que bien des jeunes en Europe, peu après 1968, aient soutenu les "comités Palestine" comme projet de "révolution" puisqu'en Europe elle s'annonçait plus difficile que prévue. Tout comme avant eux des Français avaient soutenu la "révolution" algérienne, négligeant son aspect islamiste ; ils furent après la victoire expulsés comme étrangers, notamment comme juifs. L'autre équivoque, "libérer la Palestine", flotte sur les masses et anime leur pointe combattante, le martyr-tueur, qui fait le joint entre la victime et le bourreau, étant les deux à la fois.

 

 

L'origine n'est pas faite pour plaire

 

Dire qu'il y a deux islams, le bon et le mauvais, est l'issue rassurante où se jettent ceux que la peur empêche de penser et qui croient savoir qui sont les bons et les mauvais (l'histoire, elle, est moins prude : elle se fait avec les bons et les mauvais). Or le problème commence quand ceux qui sont dans le "bon" islam se réjouissent des prouesses de ceux qui sont dans le "mauvais" tout en les condamnant. En outre, est-ce que les sermons à la mosquée de La Mecque c'est de l'islam ? Voici ce que dit l'un d'eux : "Ô Allah ! Donne du soutien aux martyrs au nom de ta religion partout. Ô Allah ! Détruis les Juifs tyranniques. Ô Allah ! Occupe-toi des Juifs et de leurs supporters. Détruis-les car ils grignotent ton pouvoir" (le glissement des "Juifs tyranniques" aux Juifs tout court est une métonymie fréquente dans le Texte sacré).

En fait, cette dichotomie entre intégrisme et islam modéré a son intérêt mais elle masque le problème ; elle exprime une phobie de l'origine, une peur d'en parler, de l'affronter, de voir l'autre en parler. Celui qui pointe une haine de l'autre dans l'origine est parfois même accusé de la provoquer tant la peur est grande de découvrir dans l'origine (surtout "sacrée") des choses déplaisantes. Or c'est l'origine problématique et déplaisante qu'il s'agit d'assumer ; l'origine n'est pas faite pour plaire ; et de l'assumer peut la rendre bonne, ou meilleure. Beaucoup de musulmans refusent d'admettre que le Coran est foncièrement antijuif, car l'antisémitisme est mal vu en Occident depuis sa flambée nazie. Toujours est-il qu'on n'aide pas le rapport lucide à l'origine et l'effort pour la dépasser en cautionnant cette phobie, souvent doublée d'hypocrisie. Au lieu de dire, par exemple : oui, le Coran n'aime pas les Juifs mais ceux d'aujourd'hui ne sont pas ceux du Coran ; ou : cette histoire est dépassée, il y a place pour tous dans l'être vivant et le possible, même s'il est clair que tous n'ont pas le même Dieu (mais faut-il ?), - on préfère jouer le déni : il n'y a pas de haine des Juifs dans le Coran, mais on a raison de haïr ceux d'Israël, vu ce qu'ils font (ou raison de les tuer car ce sont des colonialistes). Et la haine qu'on a pour eux n'a "rien à voir" - nouveau déni - avec la haine originelle.

La vérité n'y gagne rien, et le symptôme s'alimente dans cette grande duplicité.

Récemment, un chef d'État arabe a prononcé un discours sur Jérusalem, sous les auspices de l'Organisation islamique pour l'éducation. On y lit : "Le Très-Haut a béni cette région ... et a accompli ses bienfaits en assurant, dans un incommensurable miracle, le voyage céleste de Sidna Mohamad ... depuis la mosquée de La Mecque jusqu'à la mosquée Al Aqsa". Si l'on croit aux miracles, on peut se demander en quoi celui-là est "incommensurable", c'est-à-dire au-dessus de tous les autres. Il l'est du fait qu'il se pose comme l'ultime, comme le Coran face à la Bible ; par cette position qu'il s'accorde, il les inclut tous. "Ceci ... pour que la prééminence revienne à la foi, à la justice et au droit, contre le polythéisme, l'injustice et l'erreur". Le polythéisme, c'est le christianisme ; l'injustice, c'est le judaïsme ; l'erreur ce sont les laïcs, les non-croyants. Puis il invoque les lieux saints : "Nous ne citerons que la mosquée Al Aqsa ..., la mosquée Ibrahim à Al KhaIil (Hébron) et la basilique de la Nativité où naquit Jésus-Christ..." II n'y a pas de lieu saint hébreu, mais les trois lieux sont ancrés dans le monde hébreu : Al Aqsa, nous l'ayons montré, réfère au temple juif "vu" par Mohamad ; Ibrahim (c'est Abraham, musulman dans le Coran comme tous les grands Juifs de la Bible) ; et le Juif Jésus. Puis il conclut : "Rien ne détournera les Palestiniens de leur objectif : faire face aux tentatives criminelles visant à poursuivre la judaïsation et la profanation des lieux saints". Ici le dévoilement du caractère juif de certains lieux saints (Hébron et mont du Temple) est qualifié, non sans raison, de "profanation", équivalant à "judaïsation".

Telle est l'acuité originelle du conflit. Et ceux qui s'étonnent - Pourquoi, quand les musulmans s'entre-tuent comme en Algérie ou comme entre l'Irak et l'Iran, on ne fait pas autant de bruit que quand les Juifs sont en cause ? - ceux-là peuvent entrevoir qu'avec les Juifs, c'est l'origine refoulée de l'islam qui est mise à nu ; le refoulement qui craque menace d'en briser d'autres car la question de la faille originelle et de son rejet est quasiment universelle ; la peur de sa mise à nu aussi, doublée en l'occurrence d'une image insupportable, quasi spectrale, celle d'un revenant de vingt-cinq siècles ; le Juif, vaincu et humilié depuis "toujours", qui se dresse et combat avec .succès.

 

 

Une dette étrange

 

La renaissance de l'État hébreu a débordé ceux-là mêmes qui la soutenaient, les "sionistes", qui l'ont promue à partir de 1880 sur le thème : notre peuple, partout persécuté, doit avoir un lieu d'être (C'est par ce biais que se posa une question plus profonde : un État juif a-t-il lieu d'être ?). Mais ils n'ont pas repris l'idée à sa source millénaire; quand certains d'entre eux, convaincus qu'il 'fallait un État juif, se demandaient "Pourquoi ici ?", ils ne savaient que répondre. Et quand s'évoquait l'idée biblique, ce fut toujours dans une pleine ignorance de ce que les autres en avaient fait, notamment les musulmans.

Nos recherches antérieures peuvent éclairer cet enjeu : nous y montrons de quelle façon chaque courant a traité l'idée première monothéiste - dont les' aspects "Terre promise" et "retour à Sion" sont cruciaux.

Ce qui s'en dégage, c'est que la question de la dette revient dans le réel de façon étrange : on dirait que ceux qui ont "pris" le message hébreu et l'ont adapté, notamment l'islam, sont appelés par l'histoire à marquer cette "prise" en laissant les Hébreux avoir une trace de ce message - sous la forme d'un bout de terre qui porte leur nom. En fait, l'histoire la leur impose comme un devoir envers eux-mêmes, pour qu'ils puissent avancer, évoluer, se libérer d'une capture originelle due à la méconnaissance. Si dette il y a, c'est à eux-mêmes qu'ils doivent de la "payer", à leur engagement dans l'histoire, à leur identité qui n'en peut plus d'être sans faille, et qui souvent doit surmonter ladite faille par le clivage ou le double discours. Sans un "règlement" de cette dette, cet engagement est entravé par le fantasme de "plénitude", Ce ne sont pas "les Juifs" qui réclament cette dette envers la Bible : souvent, ils ne sont même pas en mesure de la penser. Mais le monde arabo-islamique, s'il ne pense pas cette dette, se met en mauvaise posture, l'obligeant à maintenir son origine totalisante contre les démentis du temps, de l'histoire, du réel.

Le christianisme a mis vingt siècles à prendre conscience de cette dette, reconnaissant le rôle d'Israël (alors qu'il a, tout ce temps, prétendu être, le "vrai Israël"). Mais sa dette est moins grande que celle de l'islam car il a, lui, innové par rapport au message initial, notamment par l'idée du Dieu homme ; il est donc plus distinct de ses sources juives que l'islam qui les a seulement absorbées en rejetant les Juifs s'ils ne se "soumettent" pas.

Honorer cette dette implique d'admettre une faille dans l'origine - jusque-là supposée pleine par l'exclusion de ceux qui la précèdent (s'ils refusent de la rejoindre).

En somme, l'idée que l'islam serait en dette symbolique envers les Juifs tient non pas tant à ce qu'il les a persécutés quand il a jugé nécessaire, qu'au fait d'avoir pris chez eux son Texte ; à la forme près : sa langue arabe poétique. Ignorer cette dette, c'est affirmer la plénitude identitaire qu'exaltent les intégristes, qu'ils sont forcés d'exalter pour combattre l'angoisse de la voir se fissurer.

Mais quand l'histoire offre, comme symbole de cette dette, de reconnaître Israël sur le lieu qui fut le berceau du Texte hébreu, ce n'est pas facile. Cela implique de reconnaître des hommes réels, concrets, dont on voit la banalité plutôt que l'élan spirituel; des hommes qu'en outre on a appris à détester, qui sont souvent inconscients de l'idée qui les porte et qui fonde leur État : rapport de nom et de parole à la terre, nom et parole originaires que des siècles ont transmis.

Si aujourd'hui la question du rapport entre Bible et Coran remonte à la surface, c'est pour être travaillée dans le sens d'une réconciliation, celle de deux parties, juive et arabe, et de chacune avec-elle-même. Notamment de l'islam arabe avec lui-même : la violence envers l'autre qu'il porte en lui dès le départ se retourne trop souvent contre lui-même (Voir la série de dictateurs qu'il s'offre comme Guides).

L'enjeu est .le: partage de soi par l'autre pour soutenir une approche vive du symbolique, non purement mortifiée. C'est ce partage de soi qui sera le grand remaniement (y compris dans les mouvances des trois Livres ; chacun exige de ses tenants simplistes des choses trop lourdes : la Bible exige d'eux une trop grande haine de soi ; le Coran, une trop grande haine de l'autre ; l'Évangile, un amour de soi et de l'autre très au-delà de leur possible). Un jour ou l'autre, le symptôme qui noue ces trois Livres sera délivré ; le fil qui les ligote sera coupé pour que chacune des identités exprime au-delà de son rapport à I'autre, jusque-là très agressif, la détresse et l'espoir qui lui sont propres plutôt que ses reproches aux autres.

Du coup, la dette étrange que le Inonde arabe doit reconnaître n'est pas. vraiment "envers les Juifs" mais envers le symbolique - que le Livre de l'islam a cru inclure (La Bible a pu éviter cet écueil : le symbolique qu'elle porte, elle le met hors de lui pour en transmettre des bribes à "son" peuple qu'elle malmène et console à la fois ... ).

Pour que le monde arabe soit reconnu par l'autre - et il se plaint assez vivement de ne pas l'être -, il doit se reconnaître lui-même comme marqué par la faille - que son fantasme fondateur a éludée, tout un temps avec succès, mais qu'il ne peut plus dénier.

Et vu que le déni de la faille fonctionne sur le même mode que la haine du juif (comme peuple), c'est dans le même acte symbolique que ces deux handicaps seront surmontés.

 

© Daniel Sibony in Proche-Orient, psychanalyse d'un conflit, Seuil, 2003, 317 p.

 

 

D'où vient l'étrangeté de ce conflit, qui l'empêche de trouver une solution "raisonnable" et le dérobe aux cadrages ordinaires : guerre de libération, partage d'une terre entre deux peuples, lutte anti-coloniale, guerre de religion ?
On tente de faire ici la "psychanalyse d'un conflit" à partir de la pathologie propre à chacun des acteurs : celle du monde arabe et de sa pointe avancée, le peuple palestinien ; celle des Judéo-Israéliens ; celle du témoin occidental, européen ou américain, lui aussi divisé, comme on l'a vu récemment.
Dans ce jeu complexe, pour éclairer la part d'inconscient et du fantasme dans cette tragédie, Daniel Sibony éclaire son enjeu comme visant le partage de l'être, c'est-à-dire l'ouverture au symbolique, et interprète de façon neuve les dynamiques narcissiques en présence, ainsi que le retour du refoulé qui les accompagne - terre "hantée" ou "possédée", dispute pour un Texte et empoignade entre deux livres. (4e de couverture)

 

 


 

 

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