Ch. Juliet : la première mère

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Cette analyse d'une page de Lambeaux, de Ch. Juliet, est empruntée à l'opuscule publié en 2005 par les Éditions Hatier (qui ont tant fait, et font encore tellement, pour aider les lycéens de fin de cycle à s'approprier une culture d'honnête homme. Elle est publiée en même temps que la mise en ligne d'un autre texte de Juliet, en liaison avec la Journée nationale du souvenir de la Déportation pour cette année 2020.

 

"Ta morne existence dans ce village. Ta solitude. Ces secondes indéfiniment distendues quand tu vacilles à la limite du supportable. Tes mots noués dans ta gorge. À chaque printemps, cet appel, cet élan, ta force enfin revenue. La route neuve et qui brille. Ce point si souvent scruté où elle coupe l'horizon. Mais à quoi bon partir. Toute fuite est vaine et tu le sais"
Ch. Juliet

 

 

 

Tes yeux. Immenses. Ton regard doux et patient où brûle ce feu qui te consume. Où sans relâche la nuit meurtrit ta lumière. Dans l'âtre, le feu qui ronfle, et toi, appuyée de l'épaule contre le manteau de la cheminée. À tes pieds, ce chien au regard vif et si souvent levé vers toi. Dehors, la neige et la brume. Le cauchemar des hivers. De leur nuit interminable. La route impraticable, et fréquemment, tu songes à un départ, une vie autre, à l'infini des chemins. Ta morne existence dans ce village. Ta solitude. Ces secondes indéfiniment distendues quand tu vacilles à la limite du supportable. Tes mots noués dans ta gorge. À chaque printemps, cet appel, cet élan, ta force enfin revenue. La route neuve et qui brille. Ce point si souvent scruté où elle coupe l'horizon. Mais à quoi bon partir. Toute fuite est vaine et tu le sais. Les longues heures spacieuses, toujours trop courtes, où tu vas et viens en toi, attentive, anxieuse, fouaillée par les questions qui alimentent ton incessant soliloque. Nul pour t'écouter, te comprendre, t'accompagner. Partir, partir, laisser tomber les chaînes, mais ce qui ronge, comment s'en défaire ? Au fond de toi, cette plainte, ce cri rauque qui est allé s'amplifiant, mais que tu réprimais, refusais, niais, et qui au fil des jours, au fil des ans, a fini par t'étouffer. La nuit interminable des hivers. Tu sombrais. Te laissais vaincre. Admettais que la vie ne pourrait renaître. À jamais les routes interdites, enfouies, perdues. Mais ces instants que je voudrais revivre avec toi, ces instants où tu lâchais les amarres, te livrais éperdument à la flamme, où tu laissais s'épanouir ce qui te poussait à t'aventurer toujours plus loin, te maintenait les yeux ouverts face à l'inconnu. Tu n'aurais osé le reconnaître, mais à maintes reprises, il est certain que l'immense et l'amour ont déferlé sur tes terres. Puis comme un coup qui t'aurait brisé la nuque, ce brutal retour au quotidien, à la solitude, à la mort qui n'en finissait pas. Effondrée, hagarde, incapable de reprendre pied.

Te ressusciter. Te recréer. Te dire au fil des ans et des hivers avec cette lumière qui te portait, mais qui un jour, pour ton malheur et pour le mien, s'est déchirée.

 

[Prologue (écrit en caractères italiques) pp. 9-10 de Lambeaux (dans l'édition Folio, juillet 2004 - 1e édition chez P. O. L., 1995)]

 

 

Introduction

 

Situer le passage

 

Nous sommes au début de Lambeaux. Ce texte de deux pages s'impose comme l'ouverture du récit : il présente la mère naturelle qui sera le personnage principal de la première partie du livre, entièrement consacrée à son tragique destin, mais également et indirectement le narrateur, personnage central, quant à lui, de la deuxième partie de l'œuvre.

 

Dégager les axes de lecture

 

Loin d'être isolé de l'ensemble du récit, ce passage s'inscrit comme un véritable prologue. En effet, il permet au lecteur d'être introduit de manière suggestive et partielle aux principaux enjeux du texte à venir. Annonçant à travers le portrait de la mère une écriture du fragment et de l'ellipse, ce prologue apparaît comme un lambeau arraché au reste du livre. En tant que tel, il contient les bribes des deux destinées qui feront la matière du livre.

 

 

Premier axe de lecture : un Prologue en Lambeaux

 

Avant de livrer le récit de la mère naturelle, Lambeaux donne un aperçu de l'ensemble de ses perspectives narratives à travers un prologue. Signifiant étymologiquement "avant-discours", un prologue est chargé d'exposer l'intrigue avant que celle-ci ne débute. Ne dérogeant pas à la règle, le passage donne au lecteur un certain nombre d'informations sur la trajectoire de la mère.

D'emblée lacunaires, celles-ci amorcent la logique d'une écriture en lambeaux. Mais laissant entrevoir sans ambiguïté le funeste destin du personnage, le prologue fonctionne également comme l'annonce d'une tragédie.

 

Des bribes d'information

 

Le but d'un prologue est de susciter l'intérêt du lecteur et de l'inviter à poursuivre sa lecture. En autant de pistes destinées à être prolongées et approfondies, le narrateur choisit d'organiser son préambule autour de deux points essentiels et indissociables : la vie de sa mère et son projet d'écriture (l. 35-35). Le passage se concentre en premier lieu sur le portrait de la mère. Celui-ci est aussi bien physique ("Tes yeux. Immenses" ; l. 1) que moral et psychologique ("ces instants où tu lâchais les amarres, te livrais éperdument à la flamme" - l. 24-25). Il est cependant lacunaire puisque seuls les yeux font l'objet d'une description. Quant à l'énonciation du projet d'écriture de Juliet, il intervient dans les dernières lignes du texte et est aussi bien lacunaire que laconique : "Te ressusciter. Te récréer. Te dire au fil des ans […]" (l. 33-34). Cette annonce laisse entendre que la mère sera le principal personnage du livre à venir, mais ne précise guère les modalités d'écriture du dit récit. L'ensemble se veut plus suggestif qu'exhaustif et se donne à lire comme une série d'amorces juxtaposées.

 

L'annonce de la tragédie

 

En fait, par cet aspect fragmentaire, le passage n'a pour but que d'installer une dynamique propre à dramatiser le reste du récit. Emprunté à l'écriture théâtrale, le prologue de Lambeaux est surtout l'annonce d'une tragédie à laquelle le narrateur tente d'emblée de préparer son lecteur. Une attente est progressivement créée, notamment à partir de la phrase : "[…] il est certain que l'immense et l'amour ont déferlé sur tes terres. Puis comme un coup qui t'aurait brisé la nuque, ce brutal retour au quotidien, à la solitude, à la nuit qui n'en finissait pas". (l. 28-31). Le narrateur cherche à susciter des questions qui fonctionnent comme autant d'annonces de cette tragédie. En dépit des manques, on apprend ici, déjà, l'essentiel : la mère naturelle meurt de solitude et d'ennui (l. 8-10). Dans l'élan paradoxal qui caractérise toute écriture tragique, ce début présente donc la fin du livre, à savoir la mort inéluctable du personnage,  puisqu'il va s'agir de le ressusciter.

Dès les premiers mots, le texte donne à lire une fatalité pesante et irréversible à laquelle la mère ne pourra échapper. Ainsi, l'intrigue ne résidera pas dans son issue mais dans son trajet même jusqu'à une mort déjà connue du lecteur. C'est ce qui explique la métaphore de la route convoquée ici à plusieurs reprises (l. 8, 11, 23). Loin de se limiter à la simple image du parcours de vie de la mère, elle renvoie bien plutôt au trajet du texte lui-même qui, à partir de ce prologue, va se dérouler.

 

 

Deuxième axe de lecture : un portrait énigmatique

 

À travers ces manques successifs et le poids de la tragédie à venir, le prologue dresse un portrait énigmatique de la mère. Un certain nombre de questions sont soulevées et conduisent à se demander comment pourra s'écrire le récit de cette vie disparue.

 

Une mère en négatif

 

Le portrait de la mère atteste d'un personnage à l'identité fragile, vacillante et menacée par le vide. La réduction du portrait au seul regard (l. 1) indique l'impossibilité de mieux la connaître physiquement, ce qu'atteste le reste du récit puisque ce sera le seul trait connu de son visage. Le reste du corps se réduit à la mention de la gorge, nouée de ne pouvoir s'exprimer (l. 10, 18-21). En fait, la mère se définit par la négative, ce que vient à confirmer l'examen de son portrait moral. Privée de sa propre parole, elle incarne l'absence et le manque. Et ce caractère insaisissable semble lié à une opacité qui empêche le personnage d'accéder à elle-même. La mère meurt de ne pouvoir mener à bien sa propre introspection, tant elle se découvre énigmatique à elle-même.

 

La lumière de l'écriture

 

Le mystère de la mère s'épaissit encore un peu dans la mesure où la description du personnage ne procède que par phrases brèves. N'excédant souvent pas plus d'une dizaine de mots, mais pouvant également tenir en un seul, ces phrases attestent de la difficulté de la mère à s'exprimer, mais aussi de la difficulté du narrateur à écrire à son sujet (l. 1-2). En outre, l'usage de phrases nominales renseigne sur l'impossibilité pour le personnage d'agir : l'absence de verbe renforce la perception d'une fondamentale inactivité de la mère.

Cette absence d'existence, que Lambeaux se chargera d'exposer, est suggérée ici dans une métaphore qui, tout au long du texte, saura caractériser la mère naturelle : la nuit. Effectivement, la mère s'impose pour le narrateur comme le personnage qui peine à être connu et qui demeure aussi obscur que la nuit noire (l. 2, 6, 21, 31). C'est la nuit des mystiques telle que la conçoit Saint Jean De La Croix (l), à savoir la nuit d'une conscience qui demeure obscure à elle-même. Connoté négativement, le caractère nocturne de la mère renvoie aussi plus largement au projet d'écriture du narrateur. Pour lui, il s'agira de se placer aux antipodes de la nuit et, par sa parole, d'éclaircir et de mettre au jour la vie de cette mère. Par sa luminosité et sa chaleur, le geste d'écrire s'affirme comme l'antithèse de la nuit de la mère et comme rédempteur : "Te dire au fil des ans et des hivers avec cette lumière qui te portait, mais qui un jour, pour ton malheur et le mien, s'est déchirée". (l. 33-35). L'œuvre devra faire émerger les mots de la mère hors de cette nuit du silence.

 

 

Troisième axe de lecture : Reprendre la parole

 

Le narrateur laisse entendre dès ce prologue que son parcours se construit à rebours de celui de sa mère naturelle, en ce sens il ne devra pas céder au manque et à l'obscurité afin d'accéder à l'écriture et au récit de la vie de sa mère.

 

Inventer la langue maternelle

 

Le prologue indique par bribes que le narrateur devra dire les mots qui sont restés au fond de la gorge maternelle. Mais cette entreprise semble avoir pour lui une portée qui n'est pas seulement littéraire : il faut répondre par l'écriture à "cette plainte, ce cri rauque qui est allé s'amplifiant, mais que tu réprimais, refusais, niais, et qui au fil des jours, au fil des ans, a fini par t'étouffer". (l. 19-21). Telle qu'elle se donne à lire ici, l'écriture tente d'incarner une force de vie. Elle se sert des mots pour ramener à l'existence ce qui a disparu, ce qui est mort.

Assumant une vocation christique, les mots servent à lever les morts (1. 33). Mais plus largement, dans Lambeaux, ils cherchent à enfanter. Un premier paradoxe ne manque pas de se dessiner : le fils est celui qui va enfin donner naissance à la mère, il enfantera celle qui l'a physiquement mis au monde. Apparaît alors un second paradoxe dans le rapport à l'usage même de la parole. Contre toute attente, il ne revient pas à la mère d'apprendre à parler à son fils, dans la mesure où elle est terrassée par une aphasie symbolique qui l'a conduite jusque dans la tombe (1. 9-10). Au contraire, le fils s'impose comme celui qui redonne à la mère la possibilité de s'exprimer dans un geste d'amour filial. Il invente enfin la langue maternelle qu'elle n'a jamais pu articuler.

 

Renouer les fils

 

Redonner la parole à la mère, c'est aussi paradoxalement pour le narrateur être capable d'être à l'écoute et d'être l'interlocuteur que sa mère n'a jamais eu de sa vie. C'est savoir prêter l'oreille pour être celui qui saura recevoir ce soliloque afin qu'il ne demeure pas en loques : "tu vas et viens en toi, attentive, anxieuse, fouaillée par les questions qui alimentent ton incessant soliloque. Nul pour t'écouter, te comprendre, t'accompagner". (1. 15-17). C'est certes ressusciter sa mère mais c'est aussi tenter de l'écouter depuis l'intérieur, comme de son ventre duquel le fils ne serait jamais sorti. Le fils apparaît comme le seul capable de pouvoir renouer les liens et les fils avec la mère disparue, et de recoudre pour elle cette déchirure maudite et tragique (l. 35). Charles Juliet n'hésite pas ici à jouer du sens étymologique de "texte" : le terme vient du latin textus qui signifie "tissu". Le texte sera donc l'occasion de retisser les liens familiaux, profitant également de l'homophonie des deux "fils", l'enfant, et ce qui permet de lier.

Mais ce prologue qui expose l'amour d'un fils entièrement absorbé dans cette recherche de sa mère peut aussi être considéré comme une dédicace, ce qui explique sa position en début de volume. La mère serait alors à la fois le personnage principal et la dédicataire même du livre à venir. Ainsi s'explique ce tutoiement qui sera celui de l'ensemble du récit : au travers de ce "tu" et de cette adresse qui lui sont consacrés, il s'agit de pouvoir lui écrire ce qu'elle n'a jamais reçu : une lettre d'amour. L'écriture va jusqu'à s'affirmer comme un acte de piété et de dévotion à la disparue : une fois le prologue achevé, s'ouvre le chemin vers l'adoration perpétuelle.

 

1. Saint Jean De La Croix : mystique espagnol du XVIe siècle (1542-1591).

 

 

Autre extrait (Première partie de Lambeaux, pages 58 et 59)

 

Ce jour-là, tu l'attends en vain jusqu'à la nuit. Toute la semaine, tu es rongée d'inquiétude. Le dimanche suivant, grelottante et désespérée, tu te morfonds sous la pluie et passes ces heures à envisager toutes sortes d'hypothèses. Tu l'as déçu. Il n'a pas eu le courage de t'avouer qu'il veut rompre. Il n'a pas encore eu le temps d'écrire, mais tu vas bientôt recevoir une lettre. Il l'a envoyée mais le père l'a interceptée. Sa tante est malade et il la soigne. Ses parents l'ont rappelé et il est parti sur-le-champ. Il a appris qu'il avait échoué. À cause de cet échec, il traverse une période de cafard et ne veut voir personne…

Tu attends. Tu attends.

À une ou deux reprises, il avait parlé de La Frênaie, la maison de sa tante. Tu demandes à l'une des femmes qui travaillent à H. si, par hasard, elle connaît cette villa. Ta stupeur quand elle répond qu'il ne s'agit pas d'une villa, mais d'un sanatorium.

Un jour, tu t'échappes, te rends à H.,  et plus morte que vive, te présentes au secrétariat de cet établissement. L'infirmière-chef te reçoit mais refuse de te dire quoi que ce soit. Tu expliques, insistes, cites des propos montrant que tu connais bien ce garçon. Émue par ce qu'elle lit sur ton visage, elle consent à t'apprendre que ce jeune homme, effectivement, était l'un de leurs pensionnaires. Oui, il avait une tante et en chaque fin de semaine, il allait passer deux jours chez elle. Il y a quelques temps, il a fait preuve d'imprudence. Alors qu'un orage menaçait, il est allé se promener en forêt. Il a pris froid et a commis une autre imprudence. Au retour, au lieu de rentrer au sanatorium, il est resté chez sa tante. Une double pneumonie s'est déclarée et sa tante n'a pas réagi assez vite. Il y a cinq jours, la phtisie galopante l'a emporté. Tout le personnel en est encore bouleversé.

Tu n'as rien manifesté. Tu as simplement demandé à t'asseoir un instant.

Les dix kilomètres qui séparent H. de ton village, tu les as parcourus en somnambule. Lorsque tu as longé le tronc sur lequel vous restiez des heures épaule contre épaule, de ton bras replié tu t'es caché le visage. Comme pour te protéger d'un feu. D'une menace. Pour ne pas voir le gouffre qui allait t'engloutir.

Le soir, quand vous vous retrouvez autour de la table pour le repas, ta grande sœur comprend tout. Elle ne sait pas la mort, mais elle comprend que tout est fini.

 

 

 [L'étude de Johan Faerber est librement téléchargeable (fichier pdf) sur le site des Éditions Hatier]

 

© J. Faerber, in Lambeaux, Profil d'une œuvre - Hatier, août 2005

 

 


 

 

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Accéder à un autre texte du même auteur (extrait de Apaisement, Journal VII)