Avant "Le Lycée impossible" : tâtonnements et comptes-rendus d'expériences

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Rien, dans la lecture des trois articles reproduits ci-après, ne laisse présager la cruelle fin de l'expérience tentée par le proviseur A. Rouède, au Lycée climatique de Briançon dans les années soixante - cruelle fin pour le chef d'établissement, au premier chef, dont on a pu mesurer toute l'étendue de l'amertume dans les extraits du "Lycée impossible" présentés supra.
La rupture est complète, ce qui ne laisse pas d'interroger le lecteur sur le bien-fondé de cette tentative de démocratie à l'intérieur d'un établissement scolaire - apparemment sans aucun soutien de la hiérarchie (fait qui, au demeurant, ne constitue guère une surprise).

 

"Le libéralisme demande une grande rigueur. Et la pratique de l'imprudence beaucoup de prudence".

A. Rouède

 

 

 

 

I. Une expérience au lycée de Briançon

 

"Sur les hautes montagnes où l'air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans' l'esprit... Je doute qu'aucune agitation violente, aucune maladie de vapeurs pût tenir contre un pareil séjour prolongé, et je suis surpris que des bains de l'air salutaire et bienfaisant des montagnes ne soient pas un des grands remèdes de la médecine et de la morale".

(La Nouvelle Héloïse, Lettre XXIII).

 

Le 5 octobre 1959, réunissant les internes garçons et filles du second cycle (lycée et collège technique), au nombre d'une centaine environ, avec leurs maîtres d'internat, en présence du Conseil intérieur, de la présidente de l'Association des parents d'élèves et des professeurs représentant l'Association sportive et la coopérative, je leur lus la phrase de J.-J. Rousseau — presciente mais un peu optimiste — citée ci-dessus et plaçai l'établissement sous le patronage de ce naïf philosophe : pour la médecine je m'en remettais au climat et aux docteurs du lycée, mais en ce qui concernait la morale, j'étais disposé à lui donner un sérieux coup de main.

 

Coopération des élèves à la vie du lycée

 

Je leur proposai donc une expérience qu'ils étalent libres d'accepter ou non, dont aucun élément n'était certes nouveau, mais dont l'ensemble était assez systématique. Les principes étaient en substance les suivants :


— cessez-le-feu entre adultes et élèves, c'est-à-dire :
— de la part des adultes, suppression de la discipline répressive pour les élèves du second cycle ;
— de la part des élèves, en contrepartie, suppression du chahut et de l'esprit-potache (consistant, comme chacun sait, à répondre à la contrainte par la sournoiserie et la malveillance) ;
—coopération des élèves à la vie et à la marche de l'établissement, et surtout de l'internat, c'est-à-dire participation active des élèves à l'oeuvre d'éducation que devrait être tout internat. En particulier, les grands s'occuperaient des petits et les prendraient en charge ;
— suppression des cloisons (essentiellement psychologiques) entre élèves du lycée et élèves du technique ;
— suppression de l'instruction civique, c'est-à-dire autorisation pour les professeurs qui le désireraient de faire autre chose pendant leur horaire : la véritable instruction civique consistait en actes plutôt qu'en paroles ; construire et faire fonctionner une société harmonieuse comptait beaucoup plus pour la formation du citoyen que réciter la constitution de la IVe République ;
— extension de la formule à la 3e l'année suivante en cas de réussite.

Les modalités d'application prévues étaient les suivantes :

Retenues : chaque interne du second cycle avait "droit" à trois consignes entières gratuites (ou 6 demi-consignes). Au delà, retour dans le circuit normal : soit de la part de l'administration, un cadeau théorique de 300 consignes entières dans la corbeille de mariée.

Parallèlement, à l'externat, suppression de l'obligation de venir au lycée pour subir les retenues, étant bien posé en principe que venir au lycée ne devait être en aucun cas un châtiment.

En résumé, au bout d'un certain nombre de consignes, les externes étaient mis dehors et les internes étaient mis dedans.

Constitution d'équipes : un grand prendrait 3 petits en charge (au dortoir et au réfectoire en particulier, mais aussi pour tout le reste), notamment les petits climatiques de 6e éloignés de leur famille et souvent fragiles, physiquement et psychiquement. L'écart d'âge maximum serait recherché. Les grands seraient pris parmi les élèves de classes terminales et 1es (exceptionnellement de seconde) ; les petits parmi ceux de 6e et 5e.

Les tables de réfectoire étant octogonales accueilleraient deux équipes, chacun des deux grands s'occupant de ses trois petits.

Pas d'obligation pour les grands de s'occuper des petits le jeudi et le dimanche (mais bien entendu possibilité de le faire).

Relève des "pères" tous les mois et demi pour éviter qu'un grand ne soit prisonnier de ses petits toute l'année scolaire. Possibilité de redevenir célibataire, quitte à reprendre un groupe plus tard, possibilité aussi de "rempiler" immédiatement dans la paternité.

Création de délégués de classe au nombre d'une quinzaine (ni désignés par l'administration ni élus par les élèves, mais choisis par eux après entente) et réunion de ces délégués avec un représentant de l'administration toutes les semaines sans exception, à heure fixe (trois quarts d'heure ou deux minutes suivant nécessité). Définition du délégué : ni otage, ni lécheur, ni mouchard.

Désignation de préposés au besoin distincts des délégués de classe : un élève délégué à l'information, un aux questions d'intendance, un à la répartition et à la ventilation des pères, un au ciné-club...

Pour finir, je mis mes élèves en garde contre une formule qui demandait plus de vertus que la formule traditionnelle. L'expérience était à prendre en entier ou à laisser : pas de fractionnement. Pour dire vrai, je la considérais comme parfaitement utopique. Mais je ne voyais pas pourquoi des choses possibles en Angleterre ne l'étaient pas en France. Le refrain sur l'individualisme du Français n'empêchait pas les Français de s'arrêter aux feux rouges, de s'abstenir de fumer dans le métro et d'avoir fait disparaître le klaxon des rues de Paris du jour au lendemain (excepté les jours de manifestation) quand on s'était avisé qu'il ne servait à rien. Il n'y avait pas de solution possible à certains problèmes (vandalisme, désordre, saleté...) sans la participation et l'acceptation préalable des élèves. Les utopies étaient des utopies jusqu'au moment où elles s'appelaient évidences. C'était sans doute une utopie de viser juin au mois d'octobre. Mais c'était une utopie aussi de viser la lune depuis la terre (les Russes venaient d'expédier une fusée dedans) — sauf si la fusée voulait aller dans la lune. À eux de choisir — et de vouloir.

Ainsi, je plaçai cette expérience sous le double signe de l'autodétermination et du téléguidage.

Le lendemain, 6 octobre, un groupe d'élèves venait me demander des précisions complémentaires extrêmemement pertinentes avec un don de prévision et sens des nécessités administratives que l'on vondrait voir quelquefois aussi développés chez certains adultes.

Le surlendemain, ils m'apportaient leur réponse définitive : oui. Je pensais que le plus dur commençait. C'était faux.

 

L'actif et le passif d'une expérience

 

Le 8 juin 1960, une nouvelle réunion "plénière" se tenait à l'internat pour établir (ou faire établir par les élèves) le bilan de l'expérience, le système ayant fonctionné exactement suivant les modalités envisagées. Ce bilan était le suivant :

À l'actif :


— contrairement à toute attente (en tout cas à la mienne), le système avait duré toute l'année ;
— contrairement à toute attente, au lieu de s'émietter ou de se liquéfier, il avait pris progressivement de la force et de la stabilité, et avait fonctionné de façon plus satisfaisante au milieu de l'année qu'au début ;
— plusieurs réformes avaient été adoptées dans la vie de l'internat sur proposition des élèves ; plusieurs activités avaient été créées qui étaient subordonnées au départ à l'absence du vandalisme : club de ping-pong, bibliothèques d'élèves, aménagement du dortoir des filles...
— pour la première fois dans les annales du lycée, il n'y avait eu aucun énervement pré-pascal ;
— les exclusions et les drames disciplinaires avaient été rarissimes (tel un kleptomane esseulé) et sans relation aucune avec la nouvelle formule : aucun interne du second cycle exclu ;
— de nombreux grands élèves s'étaient occupés de près et très sympathiquement de leurs petits, s'apprenant ainsi à acquérir eux-mêmes des vertus dont ils étaient quelquefois dépourvus (si docebis, disces), certains ayant même poussé le zèle jusqu'à emmener leur progéniture en surprise-party (notamment chez le proviseur et chez le médecin du lycée) et à apprendre à leurs enfants — à la grande joie de ces derniers — le cha-cha-cha et le rock and roll ;
— j'avais pu appliquer le principe de non-intervention que je m'étais proposé, et n'avais pas eu à "casser " un seul père indigne (tous n'étaient pas des modèles, comme il arrive pour les vrais pères) ;
— des élèves connus de tout temps comme chafouins et peu sûrs avaient joué le jeu régulièrement de bout en bout (ils ne demandaient pas mieux).

Au passif :


— certains élèves avaient profité un peu rapidement de la possibilité de se faire punir 3 fois gratuitement. C'est normal...
— la fusion psychologique entre élèves du lycée et du collège technique (qui vivaient dans les mêmes cours, les mêmes dortoirs et les mêmes réfectoires) s'était soldée par un échec à peu près complet ;
— le travail scolaire, tant pour les grands que pour les petits, n'avait pas été meilleur ni du reste plus mauvais (les résultats au baccalauréat devaient être par la suite exceptionnellement bons, mais il semble que cela soit dû davantage à la valeur des classes d'examen cette année et à un certain flou dans le bac 60, qu'au new-look de l'internat).

 

Le nouvel internat est devenu une tradition

 

Un inconvénient de la formule devait se révéler après la réunion-bilan du 8 juin : c'est qu'elle n'était pas valable ou valait peu avec les élèves qui n'avaient "rien dans le ventre" (mais quelle méthode est valable avec les mous ?). D'où 4 élèves exclus après le baccalauréat, non pas des "durs", mais des faibles, qui avaient pensé pouvoir profiter des avantages du système et se dégager de toute obligation dans les derniers jours, et qui auraient sans doute moins risqué dans un régime de coercition (mais combien d'autres auraient risqué davantage ?).

En fin de compte moins d'exclusions que d'habitude, bien que le mois de juin 1960 constituât un non-sens pédagogique qui devrait faire date si l'on 'n'était blasé (que faire de grands élèves internes qui ont passé leur examen, qui n'ont pas d'oral à préparer, dont la famille habite à 800 km, et qui désirent très légitimement rester jusqu'à la fin de l'année scolaire soit pour assister à la distribution des prix, soit simplement parce qu'ils yont droit ?)

J'ajouterai quelques restrictions théoriques :


— Cette expérience est irréalisable dans les fourmilières à numéro matricule dont la mode, peut-être par nécessité, s'est si fâcheusement répandue (l'effectif de notre internat était d'environ 260, l'effectif total de l'établissement 850).
— elle nécessite une unité ou, si l'on est plusieurs, une identité de réactions et une liaison qui relèvent normalement — elles aussi — de l'utopie.

À la rentrée 1960, le système a recommencé à fonctionner le jour même de l'arrivée des internes. Le dimanche 18 septembre, les pères prenaient en charge les petits nouveaux. L'internat se réinstallait dans ce qui était déjà devenu — à mon insu — une tradition.

J'ai étendu la formule à la 3e, ce qui me paraît bien imprudent.

Pour obtenir la fusion réelle du lycée et du lycée technique, les élèves seront mélangés cette année au plein air par groupes physiologiques.

Quant aux élèves qui sont partis, un certain nombre d'entre eux n'oublieront jamais leur année de philo ou math. élém. 1959-60. Et ceux qui sont le plus marqués sont peut-être quelquefois ceux qui ont participé à la formule du bout des lèvres ou avec réticence. Bien que le gouvernement d'un lycée ne soit pas et ne doive pas être une démocratie, ils sauront pour la vie ce qu'est la démocratie, ou ce qu'elle devrait être.

Était-ce un service à leur rendre ? C'est une autre question.

 

© A. Rouède, in l'Éducation nationale n° 33 du 24 novembre 1960, pp. 5-7.

 

 


 

 

II. Activités périscolaires au lycée de Briançon

 

Un lycée n'est pas seulement un établissement d'enseignement, mais aussi un centre de culture. Le calendrier des activités périscolaires proposées aux élèves l'an dernier par le lycée de Briançon offre un exemple intéressant. Nos lecteurs en jugeront.

6 janvier 1961 : les délégués de classes, les élèves préposés à la coopérative scolaire et un certain nombre d'élèves-pères(1), au total une quarantaine de participants "tirent les rois" dans un hôtel de la ville : galette des rois et séance de travail.

18 janvier : récital de piano au lycée par une artiste de passage de grand talent, Mlle Chantal Denis, séance patronnée par le Cercle d'études de Briançon, autorisée aux adultes (120 auditeurs environ).

6 février : à la suite d'une chute de neige abondante et de qualité adéquate, concours d'igloos dans les cours du Lycée, richement doté par l'Association des parents d'élèves, la section locale du Club alpin français et la coopérative scolaire du lycée. Le jury récompense 7 équipes. L'équipe des maçons du C.E.T. conseillée par son P.C. C..., est  placée hors concours, mais touche tout de même 1.500 francs pour un igloo où 47 garçons trouvent place simultanément en se serrant un peu. L'équipe de la classe de mathématiques dont les calculs se sont avérés chancelants reçoit 1 franc ancien.

3 février : le censeur, M. T..., donne un récital de piano spécialement destiné aux élèves. Au programme :

- 1er mouvement du concerto italien de J.-S. Bach ;

- Fantaisie en ré mineur de Mozart ;

- Ballade n° 2 de Chopin ;

- Rondo capriccioso de Mendelssohn.

La séance obtient un si vif succès que l'artiste doit donner une séance supplémentaire le surlendemain. Au total, 250 auditeurs environ, dont un grand nombre interloqué de constater qu'un certain sens artistique pouvait s'épanouir dans une âme de censeur.

9 février : inauguration du nouveau foyer du lycée avec une matinée dansante destinée aux garçons et filles des grandes classes et patronnée par l'Association des parents d'élèves.

Et l'on arrive à mi-trimestre.

"Je vous prie d'excuser l'absence de mon fils François pour cause d'éclipse totale du soleil".

Ce jour-là, 15 février, ce genre d'excuses était autorisé pour les externes. Ce jour-là, un groupe d'internes avait veillé jusqu'à 3 heures du matin - horresco referens - avec la complicité de leur conseiller technique M. C..., pour achever de mettre au point leur matériel d'observation.

Tous les élèves de l'établissement eurent la possibilité d'observer le phénomène, mais dans des conditions différentes : les plus favorisés au sommet de Serre-Chevalier, certains à proximité de la ville, les autres dans le lycée.

Le soleil arrivant sur le lycée à 9 heures, alors que l'éclipse totale avait déjà eu lieu, il n'était pas question pour les élèves présents au lycée de pouvoir observer le moment précis de l'éclipse totale. Au nombre de 600 environ, ils défilèrent donc tous entre 9 h. et 9 h. 25 dans les salles ensoleillées du second étage pour observer la fin du phénomène derrière les vitres des fenêtres. Protection supplémentaire (et nécessaire) : des lunettes spéciales individuelles les attendaient dans chaque classe qui avaient été fabriquées par les élèves de M. M..., professeur d'histoire, avec de vieilles radios médicales, du carton et des ficelles.

Les élèves de seconde, eux, déjà mieux partagés, étaient emmenés au nombre de 70 par trois professeurs dans les environs immédiats de Briançon pour regarder l'éclipse dès son début sur une pente où le soleil arrivait suffisamment tôt, chacun muni de sa plaque de verre photographique voilée. Ils purent admirer le phénomène pendant toute sa durée dans des conditions magnifiques, mais les grands élèves qui avaient pu faire partie de l'expédition organisée à Serre-Chevalier (limitée malheureusement à 125 participants par les nécessités matérielles, les difficultés d'organisation, et les risques montagnards et oculaires) eurent droit à un spectacle d'une grandeur émouvante.

"Si l'on désigne par n la quantité de vêtements que vous mettez habituellement, vous mettrez ce jour-là 2 n + 1", tel était le conseil donné à ses élèves par M. G..., vice-président du Club alpin français, président du secours en montagne Briançonnais, et aussi professeur de physique au lycée à ses moments perdus. Cette recommandation devait s'avérer superflue. Il faisait ce jour-là un temps splendide : pas un nuage, pas de vent, une température douce, une luminosité inégalable. On ne pouvait rêver un temps et un observatoire plus appropriés aux circonstances. Les élèves des classes terminales et de première, garçons et filles, lycée et lycée technique, étaient acheminés de bon matin vers le sommet de Serre-Chevalier par le téléférique. Répartis par groupes de 25, chaque groupe encadré par un professeur responsable, ils étaient accueillis à l'arrivée à Serre-Chevalier (2.484 m.) par M. G... qui, installé là-haut depuis 6 heures, avait préparé sur place 40 litres de café pour entretenir le moral des troupes et distribuait à l'arrivée de chaque benne l'équipement individuel : une plaque de verre photographique voilée.

Le temps pour M. G... de faire un rapide tour d'horizon en donnant de mémoire le nom d'une centaine de sommets avec leur altitude exacte à 50 cm près, et l'on arrivait tout doucement au moment fatidique. spectacle poignant en toutes circonstances, mais que la situation rendait extraordinairement grandiose. Pendant une centaines de secondes, grands et petits contemplèrent une scène d'une fabuleuse beauté, qu'ils ne verraient qu'une fois dans leur vie. Pendant une centaines de secondes, ce fut la mort de l'affreuse ironie, de l'humour grinçant et même de la détestable parole.

Sur les 5 bennes d'élèves, 3 étaient composées d'élèves skieurs encadrés par des professeurs skieurs, qui mirent à profit les 1.200 m de dénivelée pour apaiser leur émotion. Tout le monde se retrouva en bas.

À 11 heures, toutes les classes du lycée reprenaient normalement. Mais de 11 à 12 h, je ne crois pas qu'il y eut une seule personne pour parler d'autre chose que de l'éclipse.

Le reste du trimestre est un peu pâle en regard de cette splendeur. continuons tout de même.

16 mars : tournoi de ping-pong ouvert aux élèves, aux professeurs et à l'administration sans discrimination. Les élèves sont éliminés avant la finale, remportée par M. C..., professeur d'anglais.

16 mars aussi : projection pour l'internant tout entier (290 élèves environ), et l'internat seulement, du film sur les Jeux olympiques d'hiver de 1960 de Squaw Valley, très beau film de Jacques Bertaud, d'un grand intérêt sportif et artistique, prêté au lycée par le Club alpin français.

17 mars : Mlle Q..., professeur de philosophie, présente au foyer du lycée, sous le patronage du Cercle d'études local, un spectacle Ionesco, joué par les élèves des classes terminales.

La population civile est admise. La séance a un tel succès qu'une seconde représentation est donnée trois jours après.

Principes de l'opération : les rôles n'étaient pas appris par cœur, mais lus, ce qui avait l'avantage d'éviter les révisions, des répétitions innombrables et les trous de mémoire, mais n'empêchait pas de jouer ni même de savoir son rôle par cœur. Les préparatifs avaient été menés tambour battant : il ne s'était pas passé quinze jours entre la première idée et la dernière représentation, ce qui évitait de tomber dans la vedettomanie et les vertiges de la gloire cabotine.

Deux jours après la seconde et dernière représentation, c'était le départ en vacances de Pâques. Au retour, tout pour le bac.

21 mars : exposition au foyer du lycée de photographies et documents relatifs à l'éclipse du 15 février par le Club d'astronomie du lycée, et séance cinématographique pour présenter les divers films et vues fixes pris à cette occasion par les uns et les autres.

À quoi il convient d'ajouter les loisirs qu'on pourrait appeler "ordinaires".  Ainsi, pour clôturer la saison de Plein air-Ski, les brevets de skieur présentés à Montgenèvre les 14 et 16 mars, qui voient plus de 100 élèves recevoir le brevet simple, et le quart d'entre eux le brevet supérieur.

Ainsi, toutes les trois ou quatre semaines, les séances régulières du Ciné-Club briançonnais dont les 400 spectateurs par séance (chiffre considérable pour une petite ville de 8.000 habitants), se répartissent en 200 adultes et 200 scolaires, et dont deux séances furent présentées par deux grands élèves du lycée : Le dernier milliardaire, de René Clair et Les fraises sauvages, de I. Bergman.

 

Commentaires :

 

—  Cet essai d'organisation des loisirs, plus systématique et plus fourni qu'aux autres trimestres, fut favorisé par une circonstance accidentelle : la suppression des conseils de classe et des bulletins trimestriels. .le n'irai pas jusqu'à en conclure qu'il est préférable de ne pas faire connaître aux familles les résultats scolaires des enfants. Mais cette constatation peut servir d'autres travaux.

—  Ces loisirs organisés ne sont pas eux-mêmes créateurs d'ambiance saine. C'est l'ambiance saine qui permet l'organisation de ces loisirs.

—  Mais la discipline générale de l'établissement, c'est-à-dire sa santé, n'a nullement souffert de ces distractions. Par la suite, à titre d'essai, on put même supprimer totalement les punitions pendant une semaine (29 mai-3 juin), au moment le plus difficile de l'année, afin de créer un choc psychologique. Cette mesure, qui ne fut pas sans effaroucher quelques professeurs, a donné un mois de juin nettement plus facile et plus calme que les autres années, malgré les conditions de travail que l'on sait.

—  L'ambiance de travail et les résultats scolaires n'en ont pas davantage pâti. Certes les loisirs organisés par la suite au troisième trimestre ont intéressé surtout les classes sans examen. Mais les classes à examen n'ont pas souffert de ceux dont elles avaient amplement bénéficié au second. L'atmosphère des classes de baccalauréat a été très — et presque trop — studieuse. Et si certaines défaillances ont été enregistrées à l'examen, elles étaient dues davantage à l'histoire et géographie (peut-être mal entendue) qu'à la paresse. La proportion générale de succès a été de 61 %, pourcentage qui n'a rien de mirifique (il correspond, ie crois, au pourcentage moyen national), mais qui apparaît pourtant franchement bon si l'on songe que le recrutement climatique procure une majorité d'élèves en difficultés scolaires.

—  Les maîtres d'internat et les surveillants d'externat n'ont participé ni de près ni de loin à l'organisation de ces loisirs, dont ils devraient être les principaux animateurs. Nulle hostilité de leur part : ils ont suivi le mouvement à l'occasion, et de bon cœur, avec les élèves et au même titre qu'eux. Mais ce qui a été fait l'a été en marge et en plus des services normaux, non par les gens dont c'est en principe la vocation —  disons plutôt le rôle.

Sans doute on ne peut arriver à quelque chose qu'en tenant compte des conditions locales. À Briançon, les igloos sont possibles, pas ailleurs. Ailleurs, il y aura d'autres circonstances géographiques, d'autres possibilités matérielles, d'autres ressources en hommes, d'autres initiatives. Tout de même il ne faut pas se le dissimuler : la conjonction d'une éclipse totale de soleil, d'un censeur pianiste et d'un proviseur patineur artistique est un événement extrêmement rare.

Il faudrait que l'organisation de loisirs de cet ordre soit moins soumise à l'initiative privée et moins paralysée par les conditions matérielles. Car, est-il nécessaire de le souligner, on ne peut faire quelque chose que si on a de l'espace, des conditions matérielles satisfaisantes et des effectifs décents. C'était le cas ici.

Ceux qui penseraient que c'est donner bien de la .place aux amusements se tromperaient singulièrement.

Il ne s'agit pas seulement de s'amuser. Il s'agit de présenter aux enfants un éventail d'idées, de connaissances, d'initiatives, de goûts et d'options, de leur donner d'autres débouchés que la violence, de meubler le vide ou d'empêcher qu'il ne s'installe, de donner du contenu à leur vie, d'établir entre les adultes et les jeunes gens un pont que l'accélération de l'histoire rend de plus en plus précaire.

 

Le temps presse.

 

 

Note

(1) Cf. le paragraphe précédent, "Une expérience au lycée de Briançon".

 

© A. Rouède, in l'Éducation nationale n° 4 du 25 janvier 1962, pp. 8-10.

 

 


 

 

III. Dix ans d'imprudence

 

Le régime de sortie des élèves internes au lycée de Briançon offre, depuis une dizaine d'années, les possibilités suivantes :

- Sortie chez les parents ou les correspondants.

- Promenades surveillées par un maître d'internat ou sorties avec l'Association sportive.

- Sortie sans surveillance et seul (uniquement pour les élèves du second cycle, donc à partir de la seconde).

- Sortie en groupe de 3, 4 ou 5 élèves sans surveillance pour toutes les classes, c'est-à-dire dès la 6e.

Les première et deuxième formules n'appellent aucun commentaire particulier. La troisième est sans doute pratiquée assez couramment d'ailleurs, mais surtout, à ce que j'imagine, pour des élèves plus âgés (élèves des classes préparatoires aux grandes écoles par exemple). Car en fait la question de la sortie libre ne doit pas tellement se poser dans un établissement ordinaire où l'élève interne dispose soit de sa famille à proximité soit d'un correspondant, soit des deux à la fois.

C'est de la quatrième formule que je voudrais surtout parler : celle de la sortie en groupe sans surveillance d'enfants relativement jeunes ou très jeunes, qui partent en promenade, en ville ou en montagne, pour l'après-midi ou pour la journée, avec ou sans repas froid. Condition : ne pas se quitter. J'ignore si ce régime, assez large apparemment, est souvent adopté ailleurs. Je pense que non, à en juger par la surprise des familles qui ont souvent un haut-le-corps devant cette possibilités et dont le premier mouvement est souvent de refuser.

Car il va de soi que les autorisations sont subordonnées à l'accord et à la signature des parents. Mais en réalité, cette liberté de choix est plus théorique que réelle. Il n'est pas rare que des parents dont la première réaction a été de refuser pour un fils de 12 ans une autorisation de sortie libre avec des galopins de son âge nous écrivent un mois plus tard pour revenir sur leur interdiction Entre temps, l'enfant a réclamé la même autorisation "que les autres", et les parents s'exécutent soit parce qu'ils résistent moins facilement à leurs enfants de loin que de près, soit parce qu'après de légitimes précautions l'établissement leur inspire confiance, mais surtout parce qu'il est difficile d'imposer à un enfant une règle différente de celle qui est couramment suivie par ses camarades dans la même maison.

Ces parents en général avant de modifier leur choix demandent à l'administration du lycée ce qu'elle en pense, s'en remettent à  elle. L'administration répond qu'elle serait assez favorable, que les résultats sont bons, elle croit qu'on peut essayer...

Ce faisant, elle prend un gros risque.

À vrai dire, l'adoption de cette formule  n'avait été amenée ni par une idéologisé particulière ou une théorie pédagogique donnée ni par un goût morbide du risque, mais par la nature des choses.

Dans un lycée de grand air, et qui se voulait tel, il semblait nécessaire que l'élève inscrit pour raison de santé fût mis à même malgré l'éloignement de sa famille de bénéficier de l'air, du climat et du pays plus largement que ne l'autorisait la traditionnelle promenade d'internat. Il est évident par exemple que la pratique du ski le jeudi et le dimanche, qui intéresse beaucoup de familles, était difficilement compatible avec les solutions classiques de l'internat, dès lors que celui-ci comptait plusieurs centaines d'élèves. Car une organisation "surveillée" n'aurait été possible qu'avec un encadrement considérable, d'autant plus illusoire que l'éloignement de toute faculté rendait déjà précaire le recrutement normal des surveillants.

Il n'était pas question non plus de trouver des correspondants pour tous les internes climatiques : une ville de 8 à 10.000 habitants ne peut fournir des correspondants (en plus des internes régionaux) à 200 enfants qui lui sont en général totalement étrangers.

La politique du lycée au contraire, imprudente mais logique, fut donc de proclamer hautement que les correspondants n'étaient pas responsables à la place des familles en cas d'exclusion, d'épidémie, etc., afin d'en trouver davantage : mesure qui atténuait l'appréhension légitime des familles locales à s'occuper d'enfants qui ne leur étaient rien, mais qui tendait à faire retomber toujours davantage le poids de l'interne sur le lycée même en cas de coup dur.

Cette formule était si peu le fruit d'une volonté systématique et particulière d'expérience que, outre un premier essai avant 1939, mais dans des conditions scolaires bien différentes, elle avait déjà été adoptée par mon prédécesseur.

Le risque administratif — à ne pas confondre avec le risque réel — était assez considérable. Peut-être l'est-il encore.

La chose la plus terrible dans notre métier plus encore que dans les autres — est de rendre un cadavre à sa famille. Mais dans des conditions normales de surveillance et sans faute professionnelle, le risque administratif encouru par le chef d'établissement ou le surveillant et à plus forte raison le risque personnel, même en cas de gros accident, sont nuls.

Une voiture folle fonçant dans un groupe de 25 internes en promenade et en tuant quelques-uns est dans l'ordre des choses : le conducteur sera peut-être inquiété s'il n'est pas mort. L'administration de l'établissement ne saurait l'être si aucune faute ne peut être relevée à son encontre.

Le ramassage scolaire généralisé entraînera des accidents de la circulation regrettables, mais réglementaires. Ces tragédies n'empêchent ni la douleur ni les ennuis ; la responsabilité n'y est pas engagée.

Mais dans des conditions de surveillance qu'il faut bien appeler anormale ou à tout le moins téléguidée, il en va tout autrement. D'une manière générale, on peut dire que la dispersion diminue le risque réel et augmente le risque administratif. Et dans le cas d'un accident grave est-il certain que l'autorisation écrite donnée par la famille soit d'un poids décisif ou soit même sérieusement prise en considération ?

Sans doute l'extension des méthodes nouvelles d'enseignement, des activités dirigées, de l'étude du milieu, des enquêtes diverses, des sports a-t-elle entraîné un assouplissement des règles anciennes : parlant des activités dirigées une circulaire du 12 avril 1946 précise déjà que "les fonctionnaires qui ont organisé le groupe d'élèves et son mode de surveillance ne sauraient être mis en cause devant la juridiction civile, puisque c'est l'administration supérieure qui, par ses règlements ou ses instructions, recommande l'emploi de telles méthodes d'éducation". Mais ce texte concerne des activités proprement scolaires et des groupes d'élèves au travail, comprenant chacun un responsable. il faudrait sensiblement extrapoler pour l'étendre à des sorties libres d'internes : en cas d'accident sérieux, la tendance ne serait sans doute pas à l'extrapolation.

Si l'on se reporte à la circulaire générale du 14 avril 1959 sur la sécurité des élèves (fort postérieure du reste au début de notre expérience et qui remplaçait une circulaire de 1901)i, on y lit dès l'abord que "l'obligation de surveillance subsiste dans tous les actes de la vie scolaire". Mais cette phrase, à ce qu'il apparaît ensuite, vise surtout les heures de classe et les activités proprement scolaires, et le reste de la circulaire au contraire semble ouvrir la porte à une interprétation plus large de la surveillance en ce qui concerne la vie des internes :

"Quant à l'élève interne, il peut être autorisé à sortir seul avec l'accord des parents pour une absence de courte durée... Dans tous les cas où l'élève est autorisé à sortir seul, la famille devra dégager entièrement par écrit le chef d'établissement de toute responsabilité".

Les textes, on le voit, dans leur sagesse, autorisent bien des choses si tout va bien. Mais en cas d'accident grave, il y aurait au moins matière à discussion et à évaluation de la responsabilité.

La voie hiérarchique, si elle est préalablement consultée, ne peut sur un point pareil qu'inciter la prudence. Procéder autrement serait se mettre dans le cas de trahir ensuite des gens qui méritent d'être couverts ou de couvrir des gens qui ne méritent pas de l'être. Dans une éducation nationale encore aussi centralisée que la nôtre, pareille initiative ne peut partir que de tout en haut ou de tout en bas.

Les échelons intermédiaires se voient obligés de rappeler que "la prescription de l'action en réparation est fixée légalement à 3 ans à dater du jour où le dommage a été causé (loi du 5 avril 1937), mais que la prescription est suspendue durant la minorité de la victime qui peut donc exercer réellement l'action jusqu'à son 24e anniversaire". Ce qui signifie que l'on ne devrait pas dormir tranquille avant que la dernière victime possible ait atteint l'âge de 24 ans.

Quant aux risques réels ce sont essentiellement pour le cas qui nous occupe les suivants :

— l'escalade imprudente dans un pays de rochers ;

— les risques généraux des promenades en montagne : torrents, serpents, chutes ;

— les risques particuliers de la montagne en hiver ;

— les engins de guerre qui traînent un peu partout dans un pays où la guerre a sévi et où les exercices de tir sévissent encore.

De plus, on peut être certain que dans une troupe de 200, 300 ou 400 internes, il se trouve au moins un fabricant de fusées, un collectionneur d'armes à feu, un maniaque du couteau à cran d'arrêt, un chercheur d'engins de guerre,  sans parler du kleptomane, du "fugueur", ou du mythomane ou simplement du fils-à-papa parisien venu dans l'intention d'étonner la province : personnalités qui, même à très peu d'exemplaires, mettent beaucoup d'animation dans la collectivité dès qu'elles donnent libre cours à leur manie, leur activité étant d'autant plus dangereuse que la famille en général n'a pas signalé leur particularité — quelquefois parce qu'elle l'ignore.

Enfin, le recrutement climatique est composé en grande partie de cas familiaux ou sociaux — coïncidant avec des cas médicaux — et en totalité d'enfants présentant un cas particulier, car s'ils n'en présentaient pas, ils seraient restés où ils étaient.

Or sur dix années d'internat, voici le bilan :

— Un élève de 17 ans se tue au cours d'une compétition de ski régulièrement organisée et entourée de toutes les garanties.

— Un élève de 16 ans se fracture le rocher sur le trottoir de la cour pendant une récréation : deux camarades — ses meilleurs amis — arrivant derrière lui l'empoignent chacun par une cuisse et le hissent brusquement. Le haut du corps bascule en arrière. La tête heurte le ciment. Plaisanterie d'un goût discutable, mais dépourvue de toute méchanceté, et qui consterne ses auteurs au-delà de toute expression. Surveillance tout à fait normale. Accident imprévisible.

— Un groupe d'internes fait exploser des grenades à l'intérieur d'un terrain militaire au cours d'une promenade surveillée (mal surveillée, mais surveillée). Un blessé grave.

J'en passe... Sur dix années de la vie d'une collectivité, il est difficile qu'il ne se passe rien. Tous ces accidents se déroulent dans des conditions de surveillance rigoureusement normales et, à une exception près, sans même de faute de service.

De l'autre côté, c'est-à-dire en sortie libre : rien.

Heureuse rencontre certes ! On ne saurait tenir les chiffres pour des preuves, bien que l'habitude s'en répande de façon excessive. Et la vérité pourrait être la même avec un peu moins d'accidents d'un côté et un peu plus de l'autre.

Il n'en reste pas moins que des milliers d'enfants de 11 à 16 ans, sans parler des plus âgés, ont pu sortir sans surveillance tous les jeudis et dimanches pendant dix ans sans qu'il leur arrive rien (fractures à ski mises à part, car on n'a pas encore réussi à les éliminer).

Dire que tout est parfait pour autant ? Non, bien sûr. Ce n'est pas sans quelques hésitations qu'ils se dirigent vers cet idéal si simple et si difficile : ni poule mouillée ni tête brûlée. Ce temps dont on les laisse responsables, ils tâtonnent un peu pour l'organiser (mais les adultes utilisent-ils toujours leur dimanche de façon tellement judicieuse ?). On traîne un peu dans les rues, on va au cinéma un jour de grand beau temps, on va voir un "navet" au lieu d'un bon film, on fait trop de ski un dimanche où on a de l'argent...

Dire qu'il n'y a pas à l'occasion quelque émotion serait aussi très exagéré : je vois encore ces enfants de 5e ramenant dans le bureau du surveillant général un obus en bon état de marche et expliquant, non sans quelque bon sens, qu'ils avaient préféré ne pas le laisser traîner, même dissimulé, sur un terrain où jouaient "des petits".

Mais en général les alertes sont moins dramatiques et plus simplement disciplinaires : ceux-ci ont marqué une destination sur leur billet et sont allés ailleurs. Celui-là, inscrit sur un billet de groupe, a laissé ses camarades en leur donnant rendez-vous pour le retour au lycée. Ce groupe, pour occuper ses loisirs, a bombardé les passants avec des boules de neige du haut des remparts. Ceux-là ont mangé leur repas froid sur un banc de jardin public, comme des clochards, n'arrivant pas, d'ailleurs (chose curieuse), à s'éloigner du lycée.

Or voici le corollaire (je ne dis pas l'envers de la médaille) : habitués très tôt à être libres, ils sont par conséquent tenus pour responsables de leurs actes, c'est-à-dire punis s'ils ne respectent pas le contrat. Tout manquement à la règle du jeu est suivi de la suppression non pas impitoyable mais automatique de tout droit à sortie pour une durée indéterminée, qui est en général d'un mois. Ce n'est même pas une sanction : c'est un mécanisme, c'est la suppression d'une faveur. Les commentaires sont réduits au minimum.

Par un paradoxe singulier mais fort compréhensible, il en résulte que les amateurs de violence gratuite, les rebelles without a cause, les hostiles sans-savoir-pourquoi, les chiens perdus sans collier et la catégorie si abondante des enfants détraqués par leur famille et qui se vengent sur leur lycée, ont l'impression que le régime est draconien, pendant que les autres sont ravis de faire "tout ce qu'ils veulent". Pour ceux-ci, c'est l'abbaye de Thélème : pour les autres, une "caserne", une "prison", un "camp de concentration". Puissent-ils n'en pas connaître d'autres ! Et des parents pincés viennent, (à l'occasion, demander la "levée d'écrou", pour un fils qui n'a pas pu supporter la liberté. Ce sont souvent les mêmes qui avaient longuement menacé leur rejeton de le mettre en pension "parce que là, on te vissera, mon gaillard". Il est indiscutable que le régime libéral ne convient pas à tout le monde.

Pour ces enfants; une contrainte continue ferait mieux leur affaire : elle ne les mettrait pas en tête-à-tête avec leur responsabilité. Soumis au même régime qu'ils fassent blanc, qu'ils fassent noir, ils pourraient faire noir en toute quiétude et presque avec bonne conscience. Ceux-là ne sont presque jamais récupérables, s'ils font connaissance trop tard avec ce régime. D'abord, l'idée qu'on puisse vouloir leur bien ne leur vient pas. Si elle leur vient, ils n'y croient pas. S'ils y croient, ils trouvent qu'il faut en profiter. Ils se trompent. Trop tard. Il faut payer. Ils partent, mais avec l'impression réconfortante, presque la joie, d'avoir trouvé un terrain solide au moins une fois dans leur vie. Sur le moment, c'est un drame. Dans dix ans...

Un jour, il arrivera, en sortie libre, un accident parce que statistiquement il est impossible qu'il en soit autrement. Ce jour-là, on oubliera les milliers de sorties libres qui ont eu lieu depuis dix ans, et on expliquera l'accident par la trop grande liberté des élèves et par leur régime de sortie.

D'avance, par cet article, je réponds : c'est faux.

Mais il ne faut pas se dissimuler que le libéralisme demande une grande rigueur. Et la pratique de l'imprudence beaucoup de prudence.

 

 

 

© A. Rouède (1919-1997), in l'Éducation nationale n° 21 du 7 juin 1962, pp. 5-7 et 15.

 


 

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