Noël, la condition divine dans la figure d'un nouveau-né

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C' E S T  N O Ë L !

 

 

 

Jean-Christian Petitfils, à propos de Jésus...

 

 

À l'occasion de la fête de Noël, l'historien Jean-Christian Petitfils, l'auteur du Dictionnaire amoureux de Jésus dresse un portrait historique de celui dont les Chrétiens célèbrent chaque année la naissance.
Que sait-on de Jésus de Nazareth ? Ou le grand décryptage de J.-Ch. Petitfils

 

 

 

La fête de Noël célèbre la nativité de Jésus. L'existence historique de Jésus est-elle avérée ?

 

Jean-Christian PETITFILS. - L'existence au Ier siècle de notre ère d'un rabbi juif nommé Ieschoua (Jésus) - contraction de Yehoshoua' (Josué), [Dieu sauve] -, qui attirait les foules par son charisme et son enseignement, et sa crucifixion à Jérusalem par ordre de Ponce Pilate, préfet de Judée de 26 à 36, à la demande des grands prêtres Hanne et de son gendre Joseph dit Caïphe, ne posent aucun problème aux historiens.

Son existence se trouve attestée par plusieurs auteurs extérieurs au christianisme, indépendamment des sources chrétiennes (les Évangiles canoniques - dont celui d'un exceptionnel témoin oculaire, Jean -, les Actes des apôtres, les lettres de Paul, de Pierre et celles du même Jean...) : Tacite, ancien gouverneur de la province d'Asie, Pline le Jeune, proconsul de Bithynie au début du IIe siècle, Suétone, chef du bureau des correspondances de l'empereur Hadrien un peu plus tard... Un texte capital est celui d'un écrivain juif romanisé, Flavius Josèphe, né en 37 de notre ère, quatre ans après l'exécution de Jésus, qui avait connu à Jérusalem les premières communautés judéo-chrétiennes : "À cette époque, écrit-il, vivait un sage qui s'appelait Jésus. Sa conduite était juste et on le connaissait pour être vertueux. Et un grand nombre parmi les juifs et les autres nations devinrent ses disciples. Pilate le condamna à être crucifié et à mourir. Mais ceux qui étaient devenus ses disciples continuèrent de l'être. Ils disaient qu'il leur était apparu trois jours après sa crucifixion et qu'il était vivant: ainsi, il était peut-être le Messie au sujet duquel les prophètes ont raconté des merveilles". Le Traité Sanhédrin du Talmud de Babylone, réceptacle des anciennes traditions juives, évoque également son nom : "La veille de la Pâque, on pendit [à la croix] Yeshû ha-notsri [Jésus le Nazaréen] parce qu'il a pratiqué la sorcellerie, a séduit et égaré Israël". Même le philosophe platonicien Celse (IIe siècle), violent polémiste qui haïssait le Christ, "un personnage qui termina par une mort infâme une vie misérable", ne contestait nullement son existence. Ce qu'il mettait en cause, c'étaient ses miracles et sa Résurrection. Le christianisme, religion de l'Incarnation, se fonde donc sur l'existence d'un homme véritable et non sur une créature mythique, accomplissant fictivement les prophéties de l'Ancien Testament, comme quelques penseurs marginaux l'ont prétendu à partir du XIXe siècle, comme aujourd'hui encore le prétend Michel Onfray.

 

Les évangiles indiquent un recensement dans l'Empire romain, le déplacement d'une famille de Nazareth à Bethléem et une naissance dans une étable. Existe-t-il des traces historiques de ces événements ?

 

Même si elle n'est pas prouvée historiquement, la naissance de Jésus au village de Bethléem, la "ville" de David, rapportée par les Évangiles de Matthieu et de Luc, est très possible. Jésus, en effet, appartenait à un petit clan juif, les Nazôréens, revenus d'exil au second siècle avant notre ère, qui prétendaient descendre du roi David. Ces gens, qui attendaient la naissance en leur sein d'un messie, comme l'avait prophétisé Isaïe ("Un rejeton sortira de la souche de Jessé..."), avaient fondé en Basse-Galilée un village appelé Nazara (Nazareth), de netzer, le "surgeon" (autrement dit le "rejeton" de Jessé, père de David).

Le recensement de Quirinius, gouverneur de Syrie, évoqué par Luc pour justifier le déplacement de Marie, enceinte, de Nazara à Bethléem, pose, en revanche, quelques difficultés chronologiques, car cette opération à caractère fiscal ne date que de l'an 6 de notre ère. Il s'agit sans doute d'un recensement antérieur, commencé en 8 avant notre ère et qui dura deux ou trois ans. Notons que ce n'était certainement pas un édit impérial visant "toute la terre", comme l'écrit Luc avec emphase. Quant au lieu exact de la naissance de Jésus, saint Justin, Palestinien de Naplouse, est le premier, vers l'an 160, à parler d'une grotte vénérée proche de Bethléem que l'empereur Hadrien avait profanée quelques années auparavant : "Comme Joseph n'avait pas où loger dans le village, il s'installa dans une grotte voisine de Bethléem, et c'est pendant qu'ils étaient là que Marie enfanta le Christ et le plaça dans une mangeoire".

Que sait-on des parents de Jésus ?

Nazareth était un petit village de quelques maisons, éloigné des grands axes de circulation. Joseph, père adoptif de Jésus pour les chrétiens, n'était ni un paysan ni un ouvrier du bâtiment, comme certains l'ont dit, mais un artisan, un technicien du bois (tektôn en grec), ce qui le situait dans une catégorie sociale un peu plus élevée. Il est possible qu'il ait été considéré comme l'héritier du clan davidique, d'où devait naître le Messie. Une des grandes difficultés de Jésus, au cours de son ministère public, sera précisément de lutter contre son identification à un messie politique et guerrier dont tout le monde rêvait pour chasser les Romains.

Quant à Marie (Myriam en hébreu ou en araméen), elle appartenait très probablement au même clan davidique que Joseph. Ses parents, Anne et Joachim selon le Protévangile de Jacques (un apocryphe chrétien du IIe siècle), semblent avoir habité Sepphoris, la ville la plus proche du minuscule Nazareth. Les mariages étaient arrangés entre familles et il était presque impossible de déroger à ces habitudes contraignantes. Comme l'écrivait au IIe siècle Hégésippe, juif converti qui a recueilli de précieux détails sur la famille de Jésus, "Marie apparaît être de la même tribu que Joseph car, selon la loi de Moïse, il n'était pas permis de se marier dans d'autres tribus que la sienne". Ce n'était pas une simple fille d'Israël. Descendante de David, nourrie de l'Écriture sainte depuis sa tendre enfance, elle connaissait la promesse faite à son royal ancêtre par l'intermédiaire du prophète Nathan : "Ta maison et ta royauté dureront à jamais devant moi". D'où, pour les chrétiens, le fiat de Marie à l'annonce de l'ange. Le Seigneur, chante-t-elle dans le Magnificat, s'est souvenu "de sa miséricorde, selon qu'il l'avait annoncé à nos pères, en faveur d'Abraham et de sa postérité à jamais".

L'historien, naturellement, ne saurait se prononcer sur ce qu'on appelle la naissance virginale de Jésus, affirmée dans le Nouveau Testament, le Symbole des apôtres, le Credo de Nicée-Constantinople et admise même par Luther et Calvin. Le fait est que cette donnée, plus gênante que valorisante, a embarrassé les premiers disciples du Christ comme pouvant laisser croire à une naissance illégitime de leur maître. Durant sa vie, les adversaires de Jésus ne se privèrent pas de l'accuser d'être "né de la fornication". Longtemps on a pensé que dans la tradition juive, la virginité d'une femme était perçue de façon négative ("Croissez et multipliez", dit la Bible), jusqu'à la découverte en 1967 par un archéologue israélien, Yigael Yadin, d'un texte provenant des manuscrits de la mer Morte, dans lequel il est question de vierges consacrées et de vœu de virginité perpétuelle à l'intérieur même du mariage : si une jeune fille "se lie elle-même dans la maison de son père par un serment", le mari peut la désavouer et la relever de son engagement. Elle en sera alors tenue quitte. S'il se tait, cet engagement demeurera toujours valable. Est-ce la situation à laquelle fut confronté Joseph, l'époux de Marie, qui, nous dit l'Évangile de Matthieu, avait résolu de la répudier en secret ?

 

Jésus avait-il des frères et sœurs ?

 

Le terme de "frères de Jésus", que l'on trouve dans les Évangiles, ne signifie pas nécessairement frères de sang mais, comme l'observe saint Jérôme, membres de la proche parenté. En hébreu et en araméen, ?ah (ou hâ) veut dire en effet indifféremment frère de sang, demi-frère, neveu ou cousin. Ceux qu'on appelle dans les évangiles les "frères de Jésus" étaient, au moins pour deux d'entre eux, Jacques et Joseph, des cousins germains de Jésus, fils d'une certaine Marie de Clopas, qui aurait épousé le frère de Joseph, père adoptif de Jésus. Pour les autres, Syméon et Jude, il s'agirait de cousins plus éloignés, beaucoup plus jeunes que lui (Syméon mourra au début du IIe siècle, vers l'an 105). À aucun moment dans les Évangiles, Marie, mère de Jésus, n'est présentée comme une femme ayant eu plusieurs enfants. À sa mort, Jésus la confie à Jean l'évangéliste, le disciple bien-aimé, ce qui aurait été inimaginable si elle avait eu d'autres enfants : "Femme, dit-il, voici ton fils" et au disciple : "Voici ta mère". Notons d'ailleurs que si Marie avait donné naissance à une ribambelle d'autres enfants, elle aurait été dispensée du pèlerinage annuel à Jérusalem. Or, on la voit l'accomplir en compagnie de Joseph et du seul Jésus, alors âgé de douze ans (Luc 2, 41-50).

Est-il crédible que le roi Hérode se soit intéressé à la naissance d'un enfant à Bethléem ?

Oui, car Hérode le Grand, roi de Judée sous le règne duquel naquit Jésus, n'était pas seulement le plus prodigieux bâtisseur de l'Antiquité, dont le génie architectural, à la mesure de sa folie des grandeurs, a transformé les paysages d'Israël, mais un tyran cruel rêvant de se faire reconnaître par le peuple juif comme le Messie. L'épisode du massacre des Innocents, une dizaine ou douzaine d'enfants de Bethléem, est fort possible, vu la psychopathie paranoïaque du personnage qui fit décapiter notamment l'une de ses femmes, son frère, sa belle-mère, deux de ses fils et nombre de ses officiers...

 

Comment est née l'histoire de rois mages ?

 

L'arrivée à Jérusalem de mages venus d'Orient est contée dans l'Évangile selon saint Matthieu ainsi que dans la version slavonne des Antiquités juives de Flavius Joseph (mais, chez ce dernier, elle n'est pas liée à la naissance de Jésus). C'est Tertullien, un auteur chrétien du début du IIIe siècle, qui - s'inspirant du psaume 72 parlant des "rois de Tarcis et des îles" et des "rois de Séba et de Saba", venus apporter des offrandes au Messie - en a fait des rois, originaires symboliquement des trois continents connus, l'Europe, l'Asie et l'Afrique. L'histoire des mages est liée à celle de l'étoile.

Des tablettes cunéiformes, découvertes à Sippar en Mésopotamie, attestent qu'en l'an 7 avant notre ère une conjonction très rare des planètes Jupiter (symbole de royauté) et Saturne (symbole d'Israël) s'était manifestée à trois reprises dans la constellation des Poissons (symbole d'Amarru, le pays des Amorrhéens, Syrie et Judée). Le calcul astronomique moderne est venu confirmer cet événement. Or, Matthieu, à propos de l'étoile des mages, parle d'un astre qui apparaît, disparaît puis réapparaît? Cela semble coïncider. Jésus serait donc né en - 7. À noter aussi qu'au XVIe siècle, le rabbin portugais Isaac Abravanel, qui, comme tout maître juif, attendait le Messie, annonçait sa venue lorsque se produirait dans le ciel une telle conjonction planétaire.

À partir de quand avons-nous fêté Noël ?

Ce n'est qu'au IVe siècle que le pape Libère instaura la solennité de la Nativité, afin de christianiser la fête du solstice d'hiver. Jésus n'est pas né le 25 décembre de l'an I, comme le veut la tradition. Selon Matthieu et Luc, il serait né au temps du roi Hérode. Or, celui-ci est mort en l'an 4 avant notre ère. C'est par suite d'une erreur de calcul d'un moine du VIe siècle, Denys le Petit, que la date de l'an I a été arrêtée... L'important, pour les chrétiens d'aujourd'hui, est de célébrer Noël - cette fête, outrageusement re-paganisée, récupérée en bacchanales hédonistes et consuméristes - comme la fête de l'Incarnation du Dieu d'Amour et, donc, de l'espérance du Salut donné à l'humanité. C'est ce que les théologiens appellent la kénose, l'enfouissement de la condition divine dans la plus humble et merveilleuse figure d'un nouveau-né totalement innocent.

 

 

© Jean-Christian Petitfils, interrogé par V. Tremolet de Villersin, in Le Figaro, 24-25 décembre 2016

 

[Jean-Christian Petitfils, historien et écrivain, est notamment l'auteur de Jésus (éd. Fayard, 2011/éd. Livre du Poche, 2013) et du Dictionnaire amoureux de Jésus (éd. Plon, 2015)].

 

 


 

 

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