Faut-il supprimer l'examen d'entrée en sixième ? (1955)

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Texte qui n'est guère d'actualité, et qui fleure (bon ?) le suranné. En effet, il y a belle lurette que l'examen d'entrée en sixième - qui, pour certains, et j'en fus, était concours des Bourses - a été supprimé. D'ailleurs, l'enseignement du Second Degré ne s'en est toujours pas relevé, tant le défi a été de taille (passer de l'accueil de 20 % d'une classe d'âge, environ, 0 95 %) à relever.
Il n'en reste pas moins intéressant, historiquement parlant, de voir comment des gens "autorisés" peuvent faire avancer les choses. Et la description des malheureux jeunes candidats est tellement pitoyable, si la justification par le Proviseur de sa position est assez surprenante !

 

 

La question de l'examen d'entrée en 6e préoccupe toujours beaucoup le personnel enseignant On sait d'autre part, que le projet ministériel de réforme de l'enseignement prévoit la suppression de cet examen. Nous avons reçu deux articles qui font écho à ces préoccupations. lls intéressent à la fois les maîtres du 1er et du 2e degré et prolongent notre débat sur la réforme.

Tous les ans au mois de juin, le centre d'examen de 6e que je dirige reçoit quelque 300 à 350 candidats, qui se présentent à cette compétition, pour la plus grande partie en vue de l'admission au lycée, quelques-uns toutefois se proposant d'entrer dans un cours complémentaire, ou d'obtenir une bourse dans un établissement privé.

Je suis(1), lors de chaque session, surpris et peiné de l'attitude des enfants qui doivent subir les épreuves de cet examen. Les plus jeunes, donc les plus intéressants, arrivent de leurs domiciles conduits par leurs parents. Ils sont tout désorientés et décontenancés par l'idée qu'ils se forment de cet examen redoutable, par la grande salle d'examen qui leur semble inhospitalière à souhait, par tous ces jeunes visages inconnus, par l'aspect de ces surveillants inhabituels. Souvent plusieurs candidats sont indisposés avant l'ouverture même des enveloppes contenant les sujets ; tous sont affolés et généralement placés dans les conditions les plus mauvaises pour réussir. Certains ont dû emprunter des cars pour gagner le centre d'examen et quitter leur domicile dès la première heure ; nombreux sont ceux qui n'ont pas dormi, soit parce qu'ils ont couché à la ville dans un hôtel ou chez des parents, soit tout simplement parce qu'ils ont été poursuivis par l'appréhension de l'examen.

Il suffit d'avoir assisté au déroulement des épreuves du concours pour acquérir la conviction profonde de la nécessité de sa suppression : la tension d'esprit imposée à de très jeunes enfants, la crainte de l'échec se peignent sur les visages puérils et aucun éducateur ne peut assurer la surveillance sans être frappé par l'état d'énervement et d'angoisse dans lequel sont plongés ces garçonnets de dix ans à peine. Sans doute certains candidats ont atteint l'âge de douze à treize ans parfois ; ils composent avec plus de sévérité, remettent des copies bien présentées, d'une écriture ferme et régulière : ils seront de très bons élèves en sixième, vivant sur le fonds de connaissances sérieusement acquises à l'école primaire, mais dès la quatrième ou la troisième, ils seront généralement destinés à perdre pied pour faire, à l'heure du service militaire, de mauvais bacheliers. Ces constatations entraîneraient déjà à mon sens la condamnation sans appel de l'examen de sixième.

Celui-ci est d'autre part peu efficace : le but poursuivi est, en effet, d'éliminer les élèves médiocres, de tendre un filet à larges mailles, dans lequel s'arrêteront seulement les plus mauvais : cet objectif est-il réellement atteint ? On peut fort légitimement en douter. La proportion des élèves écartés, selon l'expérience des dernières sessions, s'établit aux environs de 10 % atteignant exceptionnellement 20 %. Il serait donc raisonnable de penser que les plus mauvais élèves ont été contraints d'abandonner, car tous les ans nous recevons des enfants qui ont une connaissance très insuffisante du français, de l'analyse en particulier (ils sont du niveau d'une mauvaise huitième d'avant guerre), souvent totalement incapables de distinguer le sujet du complément d'objet, ce qui prépare pour l'étude du latin ou d'une langue vivante les déconvenues qu'on peut alors escompter (les plus mauvais ne sont pas toujours d'ailleurs ceux qui n'ont passé l'examen que de justesse).

Les coefficients actuellement attribués aux diverses épreuves de l'examen assurent en effet la prépondérance absolue de l'épreuve de calcul (coefficient 6). Les autres matières dictée (3), questions (4), compte rendu (3), écriture (1), sont en principe plus importantes. Mais l'expérience montre qu'un candidat qui a réussi ses deux problèmes obtient 57 à 60 en calcul ; il faut 85 points pour obtenir l'admission, 80 parfois ou 75 si une certaine tolérance est admise : il suffit dans ce cas de 15 à 20 points dans l'ensemble des épreuves de français pour s'assurer le succès. Autrement dit, un candidat qui a réussi son épreuve de calcul, peut se permettre d'être nul en français. Mais cette excellente note en calcul peut-elle être considérée comme un critère d'intelligence ? Je suis loin de le tenir pour certain. Les problèmes du concours d'entrée se répartissent entre un certain nombre de types ; les instituteurs qui préparent leurs élèves à l'examen donnent également des solutions adaptées aux différentes formes d'énoncés. L'expérience montre d'ailleurs que lorsque les épreuves ne sont pas strictement conformes aux règles établies (problème donné en sens inverse par exemple, les données portant sur les résultats généralement demandés), les insuccès s'avèrent fort nombreux, un ou deux sur vingt, tout au plus, se révélant capables d'apporter une solution correcte.

La sélection, si sélection il y a, s'affirme donc bien peu probante, comme il fallait s'y attendre, avec un examen s'adressant à de si jeunes enfants. Elle est acquise d'autre part par un déplacement massif de chefs d'établissement, professeurs et instituteurs. Pour corriger à Metz, par exemple, quelque 8.000 copies, assurer le service du secrétariat, i1 faut un très nombreux personnel, 100 à 150 personnes. L'examen ayant lieu un jeudi, la correction ne peut se faire qu'un jour de classe, ce qui apporte nécessairement dans les écoles une incontestable perturbation dont les effets sont considérables par rapport au résultat escompté.

L'examen de sixième, d'efficacité douteuse, exigeant une véritable mobilisation du corps professoral, exerce encore une influence nocive et pernicieuse sur la préparation des élèves à l'enseignement du second degré. Il contraint, en effet, les maîtres chargés des sections du cours moyen (deuxième année) à un véritable "bachotage" au petit pied. Il les entraîne à négliger toutes les matières dites secondaires, et même, puisqu'ils ont 1e très légitime désir d'assurer le succès de leurs élèves à l'examen, à faire passer avant tout l'étude du calcul, élément essentiel de ce résultant, mais dont l'importance sera de peu de poids par la suite, puisque le programme de sixième reprendra, en cette matière, les notions déjà acquises. .

Pourquoi donc maintenir cet examen qui ne répond pas au but poursuivi ? Pourquoi ne pas en revenir plus simplement aux méthodes éprouvées et longuement mises en œuvre, autrefois. Il serait, certes, possible de réunir, dans chaque lycée ou collège, une commission présidée par le chef d'établissement et comprenant outre l'inspecteur primaire, les professeurs de sixième, des instituteurs de septième, et des cours moyens deuxième année qui examinerait sur titres les différents candidats à l'entrée en sixième. Ce procédé serait plus équitable (car il permettrait de tenir, largement et essentiellement, compte des notes de l'année, ce que le nombre considérable des candidats à l'examen départemental rend actuellement impossible ou illusoire) : le nombre des éliminés serait sans doute plus élevé et leur choix plus sérieux et plus circonspect.

On m'objectera peut-être que les instituteurs des petites écoles de village qui n'ont qu'un seul candidat à l'entrée en sixième seront plus bienveillants et modérés dans leurs appréciations que leurs collègues des villes qui présentent trente ou quarante candidats. L'injustice, toute relative, qui pourrait en résulter, serait, certes, de moindre importance que celle entraînée par les résultats du concours auxquels échouent tous les ans quelques bons et jeunes élèves complètement démontés par l'appréhension de cette compétition. Les élèves éliminés pourraient d'ailleurs solliciter leur inscription à l'examen des bourses première série, qui confirmerait sans doute dans la quasi-totalité des cas, les décisions de la commission.

Cette solution aurait encore l'avantage d'étendre somme toute à la sixième le système adopté pour l'admission dans les autres classes, et surtout de ne pas subordonner l'avenir d'un enfant aux épreuves qu'il a, par une belle matinée de juin, subies en quelques heures dans la crainte et la précipitation.

Note

(1) Gabriel Hun fut Proviseur du Lycée Fabert, à Metz, de 1945 à 1956. Parmi ses successeurs, deux sont particulièrement connus : Georges Belbenoît (1959-1960) et René Haby (1960-1962). En 1967, résidant à Strasbourg, G. Hun fut Président d'honneur de l'Association des Anciens élèves du Lycée Fabert, comme l'avaient été avant lui Georges Belbenoît (1959) et René Haby (1960), comme le fut, en 2003, le juge Gilbert Thiel.

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© Gabriel Hun, Proviseur de Lycée, in L’Éducation nationale du 2 juin 1955

 

 

[L'examen d'entrée en sixième a été supprimé par l'arrêté du 23 novembre 1956, et la Circulaire du 6 mars 1958]
 

 

 


 


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