Maxime Marchand : Jeunes d'aujourd'hui (1962)

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Le dernier texte publié de Maxime Marchand - né en février 1911 (dans l'Eure, d'un père menuisier), assassiné à El Biar le 15 mars 1962. Il était alors Inspecteur d'Académie, chef du Service des centres sociaux d'Algérie (créés en 1955 par Germaine Tillion)

 

 

Le comportement de la jeunesse a toujours posé de passionnants problèmes aux adultes. Aujourd'hui encore, cinéastes, auteurs dramatiques, conférenciers, parents, ne cessent de les évoquer en termes souvent contradictoires, mais qui offrent cependant ce point commun de n'être jamais indifférents. C'est que les jeunes ne passent jamais inaperçus. Chacun les voit selon son tempérament, avec sympathie ou antipathie. Reconnaissons que la sympathie l'emporte presque toujours. Et c'est bien normal ! Nul ne peut nier ce que la jeunesse apporte de fraîcheur, de générosité, de courage, d'enthousiasme même à une société vieillie dont elle est le ferment rénovateur. Ce sont des lumières qui ne jaillissent d'ailleurs pas sans provoquer certaines ombres : c'est l'opposition aux parents et aux générations antérieures par besoin de s'affirmer, ce que les humoristes appellent aussi le désir de "secouer le cocotier" ; c'est le dénigrement systématique des adultes qu'ils appellent, en commençant par les moins âgés, des "amortis", des "croulants", et enfin les vénérables antiquités des "Son et lumière" ; c'est enfin un goût prononcé pour une pensée à l'emporte-pièce qui méprise les nuances, s'enivre d'absolu, manque d'esprit critique et s'oriente spontanément vers une violence qui, hélas, n'est pas toujours verbale. Nous n'insisterons pas davantage sur les lumières et les ombres de la jeunesse. Cela a été trop souvent dit et répété.

Désirant seulement nous placer à un point de vue plus sociologique que psychologique, nous voudrions montrer que la jeunesse actuelle vit dans des conditions particulièrement difficiles. On a l'impression d'une jeunesse désabusée qui se croit malchanceuse en voyant se dérober sous ses pas impatients la place à laquelle elle prétend. Elle est marquée par un certain déséquilibre, entre ce qu'elle désire et ce qu'elle obtient, entre ce que la société attend d'elle, et les maigres possibilités qu'on lui offre. En un mot, elle se sent réellement malheureuse et peu aidée. Mais me direz-vous, cela a existé à toutes les époques. Je ne le crois pas. Oui, je pense sincèrement que les jeunes d'aujourd'hui sont plus malheureux que nous ne l'avons été en 1939. Mais pour quelles raisons, me demanderez-vous ?

Si cela est, je ne crois pas que ce soit pour des raisons d'ordre philosophique et moral. On a dit que le malheur de la jeunesse s'expliquait par la faillite de la morale traditionnelle. Les jeunes ne comprendraient plus les valeurs auxquelles les adultes restent attachés et seraient à la recherche d'une nouvelle morale, recherche douloureuse et tâtonnante. Vraiment, je ne pense pas que les jeunes soient tourmentés dans leur ensemble par de tels problèmes. Les cas de conscience, les scrupules métaphysiques et les hautes spéculations ne semblent pas les attirer.

On a dit aussi qu'ils étaient malheureux en raison des angoisses du temps présent et des menaces de guerre. Croire une telle chose ferait faire injure au courage de nos jeunes. D'ailleurs, je ne suis pas sûr que les années que nous vivons même sous le signe des menaces de la guerre nucléaire, portent en elles plus de germes de malheur que d'autres. Les menaces d'extermination ont toujours plus ou moins existé et accablaient de la même façon les générations antérieures. L'adolescent que j'étais en 1939 dans un monde qui, rétrospectivement, me semble à tout prendre aussi inquiétant que celui d'aujourd'hui.

C'est pour d'autres raisons que la jeunesse actuelle est plus malheureuse que ne l'a été la nôtre. J'en vois deux : l'une est démographique, l'autre est sociologique. La première tire son origine de l'extension sous forme d'une progression géométrique du nombre des habitants de la planète et de leur nouvelle répartition sur les terres du globe. La seconde se greffe sur le problème que crée une civilisation chaque jour de plus en plus matérielle, sans cesse transformée par les progrès de la mécanisation, au point de multiplier à l'infini les besoins des jeunes sans pour autant accroître les moyens de les satisfaire.

Déséquilibre démographique, déséquilibre entre les besoins et les moyens, tel est le double déséquilibre qui engendre inévitablement une jeunesse désaxée, inadaptée, pour ne pas dire désespérée.

On ignore trop souvent la tragique importante du développement démographique pour ne penser qu'aux problèmes politiques et moraux. Heureusement, dans certains milieux avertis, on essaie de réagir contre une telle ignorance.

"Le problème de la population est vital au sens réel du mot, disait Alfred Sauvy. Sous une forme nouvelle, il a surgi à l'échelle mondiale voici une dizaine d'années lorsque le nombre des hommes a connu brutalement un accroissement rapide. En l'an 2000, dans quarante ans, la population aura doublé : la terre comptera entre cinq et sept milliards d'individus. Et si le rythme de progression se maintient, des chiffres apparaîtront propres à défier l'imagination...

C'est cependant un jeu trop facile que le calcul d'une progression géométrique ; comme cette formidable multiplication n'est pas réalisable, un fait nouveau doit survenir, modifiant le rythme de la progression de l'espèce humaine. Si l'on veut éviter que ce soit un cataclysme destructeur, il est grand temps de s'en préoccuper et de mettre au point la solution la plus efficace".

Cela m'amène à poser le problème de la jeunesse, en face de la démographie, dans des termes dont la brutalité s'explique en toute logique. Il y a trop de jeunes et les jeunes sont malheureux parce qu'ils sont trop nombreux et qu'on n'a rien prévu pour répondre à leurs appels, alors qu'ils frappent à nos portes. Ainsi, en Algérie, à l'heure actuelle, il y a deux fois plus de jeunes de 15 à 20 ans qu'en 1930 et, en 1980, il y en aura deux fois plus qu'aujourd'hui.

À cette cadence, tout ce qui sera organisé en faveur des jeunes se révélera insuffisant et devra être sans cesse remis en question, y compris tous les plans de scolarisation qui ne voudraient satisfaire que les besoins immédiats. L'université apparaîtra encore ce qu'elle est aujourd'hui : exiguë et désuète. Cette montée démographique, qui s'apparente fort à une montée des périls, touchera évidemment en priorité plus durement les jeunes que les adultes, ces derniers s'étant préparé tant bien que mal une place au soleil.

Un autre phénomène sociologique qui vient d'apparaître depuis quelques années rend cette situation encore plus difficile : c'est que la jeunesse actuelle est plus durable que celles des autres générations. La moyenne d'âge qui était de 31 ans en 1830, est maintenant de 61 ans. Au temps de Louis XIV, le jeune aristocrate de 18 ans pouvait occuper de hautes charges. En 1830, le jeune prolétaire de 18 ans était déjà un homme accompli qui travaillait à la manufacture ou à la terre depuis l'âge de 10 ans. Aujourd'hui, ce n'est qu'un gamin pour lequel l'enfance s'est trouvée accrue dans le temps. De même, l'homme de 38 ans est encore un jeune homme. Enfance prolongée dans une jeunesse qui dure elle-même plusieurs années de plus qu'autrefois, tel est le phénomène qui augmente encore le nombre de jeunes. Enfin, troisième phénomène sociologique de nature aggravante, un important mouvement de population draine des campagnes vers les villes, les jeunes qui veulent profiter de la vie moderne. Cet exode est particulièrement sensible en Algérie. Il l'est aussi en métropole. Le nombre des habitants de Paris s'est accru en un an de 213 000 habitants. Ainsi les dangers du rassemblement urbain des jeunes s'ajoutent à ceux de leur incessante augmentation.

En conclusion, augmentation du nombre de jeunes, accroissement de la durée de la jeunesse, et enfin concentration des jeunes dans les villes - tels sont les trois phénomènes qui font que la compétition devient de plus en plus douloureuse dans le monde de la jeunesse.

"Bah ! penserez-vous. Cela n'est pas si tragique. Les jeunes savent trouver des plaisirs qui leur font oublier les contraintes de cette âpre concurrence". Ne le croyez pas si vite. La vie moderne ne leur permet pas de satisfaire facilement leur besoin d'évasion. En effet, si nous examinons l'influence qu'exerce sur eux une civilisation chaque jour de plus en plus transformée sous l'effet des progrès matériels et mécaniques, ce ne sera guère rassurant, car cette civilisation a eu pour conséquence de multiplier à l'infini les besoins des jeunes sans pour autant leur donner les moyens de les satisfaire.

C'est le monde des autos ultra-rapides, des avions, de la télévision, des caméras... C'est un monde qui nous fait vivre à l'âge de la vitesse et des incessants voyages sur une planète maintenant rétrécie comme un petit village. C'est exaltant... mais combien décevant aussi lorsque, faute de moyens, les jeunes sont réduits au rôle de spectateurs à la longue figure.

Ils voient certains adultes riches ou certains jeunes privilégiés s'offrir ces merveilleux engins qui donnent l'impression de supprimer l'espace. Ils les jalousent, ou bien, comportement plus grave encore, ils sont prêts à tout pour jouir au maximum de la civilisation matérielle et de ses merveilles. C'est à ce déséquilibre entre les besoins et les moyens que j'attribue la progression constante de la délinquance juvénile. La presse relate chaque jour les pitoyables exploits de certains de nos Blousons noirs. Encore passe-t-elle sous silence les innombrables petits larcins, semblables à celui d'un de ces héros des Tricheurs qui resquillait des disques par plaisir, ou à celui de l'héroïne, prête à tout, pour se mettre au volant d'une Jaguar.

Partout, dans le monde entier, trop de jeunes pris d'une frénésie de jouissances matérielles partent à l'assaut de ce qu'ils ne possèdent pas et qui leur permettra de goûter aux plaisirs de la civilisation matérielle. Ainsi naissent les associations de jeunes gangsters. Toutes les nations du monde portent en leur flanc cette horrible lèpre. Aux U.S.A., de 1952 à 1957, à New York, 115 200 individus de moins de vingt ans ont été arrêtés pour vol et assassinat, Christiane Fournier nous l'a signalé dans une enquête de Carrefour intitulée : "Nos enfants sont-ils des monstres ?". Les Teddy-boys d'Angleterre en pantalons tuyaux de poêle, les "houligans" de Tchécoslovaquie, les bandes d'enfants de Russie, les amateurs de surboums de certains quartiers de Paris, tous rêvent de voitures, de randonnées ou de vie luxueuse acquises à bon compte. C'est sans doute notre époque qui veut cela. Les jeunes d'autrefois apparaissaient plus vertueux ou moins remuants. Mais c'était souvent une vertu sans mérite, une vertu forcée. Les jeunes d'autrefois vivaient sous le signe de la carriole à cheval ou de la bicyclette, sous le signe de la fête au village ou de la promenade au bois. C'étaient des besoins très modestes qu'on pouvait satisfaire facilement sans enfreindre trop profondément ni les conventions sociales, ni les règles morales.

Je me sens glisser vers des conclusions très sombres et très pessimistes. Si le monde continue à se développer à son rythme actuel, en augmentant géométriquement le nombre des jeunes tout en élargissant le champ des activités et des besoins de chacun de ces jeunes, les prochaines générations iront de difficultés en difficultés vers d'inévitables catastrophes, à échéance plus ou moins lointaine.

Il faut être optimiste malgré tout et proposer des solutions qui permettront à l'espèce humaine de se sauver. Bien sûr, notre action est très limitée.

Il n'est pas question de modifier la psychologie de l'adolescent qui est un fait, et dont la modification ne paraît d'ailleurs pas souhaitable en raison des lumières que nous y avons décelées.

Nous ne pouvons agir que sur l'aspect sociologique de cette jeunesse en changeant le milieu qui détermine son comportement. A nous de créer un milieu plus habitable, plus harmonieux, plus noble, plus exaltant et pourquoi ne pas le dire, un milieu un peu moins encombré. A nous aussi de faire admettre à nos jeunes une nouvelle hiérarchie des plaisirs. Ceux que leur donnent aujourd'hui la vitesse, l'image, le bruit, la publicité tapageuse, l'agitation trépidante et désordonnée ne sont pas forcément les meilleurs et les plus durables. Cela n'est pas nouveau. Platon, qui apparaîtrait probablement à de nombreux jeunes comme un "Son et Lumière" bien poussiéreux, l'avait déjà dit au jeune Alcibiade. Que tous les Alcibiade d'aujourd'hui veuillent bien se souvenir du conseil et y trouver des raisons de devenir plus heureux !

 

© Maxime Marchand, in l'Éducation nationale, n° 12, 22 mars 1962, pp. 16-18].

 

Notes

 

1. La même livraison de l'Éducation nationale (n° 12, 22 mars 1962) comprenait aussi un texte en hommage à ceux qui venaient d'être fusillés, texte dû à la plume de Germaine Tillion (l'ancien matricule 24 588 de Ravensbrück, une exemplaire conscience morale). Ce texte, qu'on ne peut lire aujourd'hui sans formuler, à l'intérieur de soi, quelques objections, est le suivant :

 

Trois Algériens et trois Français...

 

Les signatures échangées à Évian le 18 mars 1962, ne mettent pas un point final aux relations de la France et de l'Algérie - même pas des points de suspension : devant l'évidence des liens qui unissent les deux pays, les négociateurs ont cherché les formules qui permettront de multiplier dans l'avenir les accords librement examinés et librement consentis.

La longue et cruelle guerre qui s'achève met fin à une relation anormale (et dangereuse pour les deux partenaires) qui était la "relation coloniale". Cette relation empoisonnée, l'évolution du monde, la nécessaire généralisation de l'instruction, la rendaient un peu plus explosive chaque jour.

Par une juste rétribution, ce qui restera de la France en Afrique sera ce qui a été "donné". J'entends : sans calculs, par amour - c'est-à-dire l'instruction (véhicule de notre langue), des références aux heures sombres vécues en commun, à nos savants, à nos écrivains, à nos artistes...

Cette œuvre admirable et indestructible est celle des instituteurs et de tous les enseignants qui, à l'intérieur d'une grande tradition de respect des consciences, ont travaillé pour le bien des enfants qu'on leur confiait, sans autre ambition qu'un meilleur avenir pour ces enfants.

Ce n'est pas un hasard si, trois jours avant la fin officielle de l'horrible guerre, six membres de l'Éducation nationale ont été froidement, délibérément assassinés : trois Algériens qui aimaient la France, trois Français qui aimaient l'Algérie...

Ces hommes avaient élevé plusieurs générations d'enfants algériens, et cela leur donnait l'autorité nécessaire pour s'interposer entre les foules exaspérées par des provocations calculées.

C'est pour cela qu'on les a tués.

 

2. Lors de la cérémonie d'ensevelissement des suppliciés, le ministre de l'Éducation nationale d'alors, M. Lucien Paye, venu, à la suite du "sanglant holocauste de jeudi", leur adresser "un suprême et douloureux adieu" de la part de la Nation, devait entre autres déclarer : "Que ces hommes soient tombés au champ d'honneur de leur travail, surpris par traîtrise pendant qu'ils délibéraient des problèmes d'enseignement et d'action sociale ; que la lâcheté des tueurs se soit attaquée à l'œuvre la plus sacrée, et que ces tueurs se réclament d'une organisation qui se dit française, c'est là ce qui nous accable de honte".

 

3. Le Ministère de l'Éducation nationale avait décidé que, dans chaque établissement et dans chaque école, une minute de silence serait observée à la mémoire des suppliciés d'El-Biar. L'exécution de cet ordre fut refusée, de façon marginale, mais très violemment, ce qui entraîna que plusieurs élèves furent traduits devant les Conseils de discipline de leurs établissements. En particulier à Paris (18 sur 20 élèves d'une Prépa à Saint-Cyr, 40 élèves d'une Prépa à Navale, 6 élèves de Philosophie du Lycée Janson de Sailly), à Tarbes (où deux élèves furent exclus), et dans l'Académie de Montpellier.

 

 


 

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