Dyslexie et méthode globale

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Ainsi donc, dans l'Obs du 23 août dernier, notre sémillant ministre de l'Éducation s'est fendu de propos définitifs autant que péremptoires : "Pour la lecture, on s'appuiera sur les découvertes des neurosciences, donc sur une pédagogie explicite, de type syllabique et non pas sur la méthode globale, dont tout le monde admet aujourd'hui qu'elle a eu des résultats tout sauf probants".
Fermez le ban, et circulez !
Dit autrement, celui qui fut directeur adjoint du cabinet de Gilles de Robien (lequel ministre prétendait, en 2006, interdire l'usage de la "méthode globale" - autant interdire l'usage des éminées et autres mesures de surface abandonnées sous la Révolution !) n'a, en onze ans, rien compris, ni appris.
"Les découvertes des neurosciences" ? Dès 1983, avec le si fameux et révolutionnaire "L'Homme neuronal", de Jean-Pierre Changeux, on a déjà donné.
Pour le reste, quand bien même Blanquer fait appel à la vox populi ("tout le monde admet..."), il exprime tout bonnement des contre-vérités, pour ne pas dire qu'il profère des mensonges, et ça commence à bien faire.
D'où la la publication, ci-après, de deux courtes contributions - pour rétablir une vérité...

 

La légende de la méthode globale responsable de tous les maux a décidément la vie dure ! D'autant plus sans doute que bien peu de ceux qui la mettent en accusation savent exactement de quoi ils parlent ! (P. Maninchelli)
 

 

Introduction

 

Car il n'y a jamais eu de "méthode globale" pure en France. Jamais. Une expérience a bien été menée à la fin des années 70, autour de l'ouvrage de Jean Foucambert, "La manière d'être lecteur : apprentissage et enseignement de la lecture de la maternelle au CM2", paru en 1976. Elle a touché moins de CP qu'il n'y a de doigts dans une seule main. Dire que la méthode globale, cette galeuse, est responsable de tous nos maux (et voici deux jours, l'OCDE ["Regards sur l'éducation"] vient encore d'en remettre une couche à propos de la réalité des résultats des élèves français dans Pirls et Timms, deux évaluations internationales) c'est, je le répète, mentir. Pour reprendre l'expression de ce fumier de Sartre, "je ne sortirai pas de là". D'autant que la Belgique et la Suisse, et la "méthode naturelle", chez nous, de Freinet ont montré justement des résultats autrement probants que ceux que le ministre fustige.

Et avec deux doigts de démagogie (ses réformes cosmétiques de poudre aux yeux - le dédoublement de certains CP), voilà qu'il nous ressort un serpent de mer, à titre d'épouvantail. N'en finira-t-on jamais ?

Sans remonter à Mathusalem, et après avoir noté que, curieusement, c'est le Figaro Magazine qui, régulièrement, nous les casse en tirant à boulets rouges (ou blancs) sur la "méthode" reprise - avec succès ! - par Decroly (car elle vient de beaucoup plus loin), je songe par exemple à La Provence qui titrait, en 2001 (livraison du 14 janvier) : "Apprendre à réfléchir (sic), ou le B-A BA réhabilité" : la "globale" empêcherait donc de réfléchir ! Mais jusqu'où iront les sordides ignares ?

Je songe aussi à l'ennuyeux Le Monde, quotidien dans lequel on pouvait lire (le 18 octobre 2006) "Lecture : une minorité de parents s'inquiètent de l'utilisation persistante de la méthode globale". L'utilisation persistante : mieux vaut en rire, car il conviendrait d'en pleurer...

Mais c'est à mes yeux un journal "féminin" qui décroche le pompon et profère la plus grosse con... sottise ; en effet, la très tendance Femme actuelle (n° 1113 du 23 au 29 janvier 2006) était aussi tranchante à l'époque que Blanquer aujourd'hui : "Apprentissage de la lecture : Gilles de Robien a tranché. Rentrée 2006 : fin de la méthode globale". Et la rédactrice en chef, ne doutant de rien, se fend d'un article qui franchit allègrement le mur du çon : qu'on en juge.

C'est reparti pour le B.A BA !
Les instits n'y croyaient plus, les politiques ont enfin tranché : exit la méthode globale pour l'apprentissage de la lecture à l'école, aujourd'hui accusée de mettre en échec scolaire des milliers d'enfants qui arrivent quasi illettrés en 6e. Et c'est avec soulagement que l'on voit revenir la bonne vieille méthode syllabique, pas très fantaisiste peut-être, mais qui a l'avantage d'offrir aux plus jeunes un accès simple à la lecture, l'expression la plus essentielle de la liberté. Liberté de s'informer, de s'évader, de mieux comprendre la société et d'exprimer leur désaccord autrement que par la violence. La liberté aussi d'accéder à leurs rêves professionnels, car savoir lire est la première étape vers l'égalité des chances dont on parle tant. Si le B.A BA peut réussir cela, on dit bravo !

Le corps du texte veut nous faire partager l'enthousiasme de la rédaction pour la dénommée Fabienne, institutrice dans le nord de la France, qui utilise un manuel de lecture syllabique "conçu par des orthophonistes" (bravo la médicalisation de l'enseignement scolaire !). On peut lire au tableau, par dessus la tête des pauvres enfants : "Le zébu a une bosse sur le dos - La zibeline est un animal à 4 pattes". On nous l'a enlevé de la bouche, on allait le dire !
En tout cas, qu'on ne vienne plus nous ressasser que la femme est l'avenir de l'homme ;-).

 

 

Dans la revue pédagogique l’Éducation (nationale), le Dr Debray (1922-1993, dit plus tard Debray-Ritzen, et professeur de médecine après avoir obtenu l'agrégation, en 1974) avait publié deux articles sur la dyslexie (son cheval de bataille), dans les livraisons des 16 et 23 novembre 1967 (il m'est apparu inutile de les reproduire, les a priori du célèbre (un peu moins, aujourd'hui) pourfendeur de "la pédagogie à l'envers" - comme il disait (il prétendait aussi "lutter contre l'imposture" !) étant suffisamment rapportées dans le corps des contributions que voici.

 

 

I. Des positions dangereuses

 

Les articles du professeur P. Debray ont le grand mérite de faire le point sur une question difficile et controversée qui inquiète particulièrement les éducateurs.

Cependant, des positions que je ne puis accepter et qui me paraissent quelque peu dangereuses, s'expriment à travers ces articles.

Le Dr Debrav renvoie dos à dos, dans son dernier article, les nombreuses étiologies proposées pour la dyslexie, depuis la théorie d'Orton jusqu'à celle de la psychanalyse. Fort bien ! Cela prouve que le Dr Debray a le sens de la complexité des problèmes. Peut-on affirmer pour autant que "les hypothèses retenues viennent enténébrer le simple champ de la question posée", comme il le dit ? Cette position pragmatiste, ce refus de comprendre me semblent insoutenables.

Elles le sont d'autant plus que les théories en question n'ont pas actuellement le même poids de probabilité, si je puis dire. Le Dr Debray ne fait aucune allusion par exemple aux très fortes corrélations découvertes entre la dyslexie et les résultats obtenus dans des épreuves de répétitions de séries. Il semble ignorer les études qui ont été faites en ophtalmographie, concernant la motricité sensorielle, études qui apportent des résultats probants. Il semble surtout ignorer l'expérience des instituteurs qui savent l'importance considérable de la relation pédagogique, des méthodes, de l’intérêt manifesté par l'enfant, c'est-à-dire de données essentiellement psychologiques, dans l'apprentissage de la lecture sous toutes ses formes.

Son attitude négative à l'égard de toutes les explications proposées est d'autant plus suspecte qu'il propose lui-même, très discrètement il est vrai, la pire des explications, la seule qui soit, à mon avis, insoutenable, à savoir l'explication constitutionnaliste et héréditariste, abandonnée depuis des décennies par la plupart des chercheurs sérieux dans tous les pays.

Je connais ses arguments pour m'en être entretenu avec lui. Il accuse l'hérédité parce que beaucoup de parents des enfants qui sont amenés à sa consultation ont eu eux-mêmes des difficultés en lecture. Comment se manifestent ces difficultés ? Par le fait qu'ils n'ont pas eu le certificat d'études, ou quelque chose de ce genre. Je signale que de nombreuses études, en particulier celle de M. Gilly dans la Revue des psychologues scolaires, ont montré la très forte corrélation existant entre les difficultés en lecture et le niveau socio-culturel de la famille. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que les parents de tels enfants aient eu aussi des difficultés en lecture, ou plutôt n'aient pas réussi à passer le certificat d'études. Que peut-on prouver avec de tels faits ?

Mais il y a plus grave : c'est la conception même que se fait le Dr Debray des difficultés de lecture. Qu'est-ce que cette "aptitude lexique" dont il parle ? Le Dr Debray ignore-t-il qu'il n'y a qu'une faible corrélation, dans des épreuves étalonnées de lecture, entre la correction orale de la lecture, sa vitesse, sa compréhension ? Quand détruira-t-on le mythe d'une capacité de lecture unique, indifférenciée, qui se répartirait d'une manière gaussienne, comme la taille et le poids dans une population donnée ? S'il est vrai, comme le dit encore le Dr Debray, qu'il existe une "alexie" liée à l'aphasie, il n'est pas moins vrai qu'on peut apprendre à lire à des aphasiques, comme certaines expériences l'ont montré.

Quant aux mesures proposées par le Dr Debray pour traiter les dyslexiques, on retrouve une fois de plus la vieille et fatigante attaque contre la méthode globale. Il ne s'agit pas,il est vrai, d'y voir la cause de la dyslexie. Il s'agit, cette fois-ci, de la déconseiller pour la rééducation des dyslexiques. Je ne veux pas me battre pour la méthode globale, au sujet de laquelle je dirai cependant que Decroly l'avait conçue pour les enfants arriérés (et non pas surlexiques). Mais je ne peux imaginer qu'on propose, pour rééduquer des enfants traumatisés par la lecture et qui n'ont pas avec elle l'aisance nécessaire, une méthode vieille de plus de deux mille ans consistant à associer mécaniquement des signes et des sons dans un acte qui n'a qu'un rapport très lointain avec la lecture, comme le montrent les études les plus récentes sur l'activité de lecture. Il s'agit vraiment d'une régression et ce sont, une fois de plus, les enfants qui en feront les frais.

 

 

© Michel Lobrot, professeur agrégé de philosophie [agrégation 1956] au Centre National de Pédagogie spéciale de Beaumont-sur-Oise (CNPS), in l’Éducation n° 846, Opinions et expériences, 11 janvier 1968

 

 

II. Un jugement sommaire

 

L'article du Dr Debray appelle de ma part certaines observations. Non sur le fond - encore qu'une discussion pourrait s'engager - mais sur le point qui met en cause la méthode globale très précisément dans les passages suivants :

1. "C'est donc prétendre qu'un milieu trop rigide, contraignant, empressé (utilisant par exemple la méthode globale..." ;

2. "Il importe que ces enfants soient rapidement soustraits à l'enseignement de la lecture par la méthode globale. La méthode globale convient à une minorité de sujets brillants ou surlexiques - qui gagnent ainsi quelques mois pour leur apprentissage de la lecture".

Par ailleurs, le Dr Debray évoque "les méthodes globale et analytique traditionnelles", d'où l'on peut déduire qu'il existe deux méthodes, l'une globale, l'autre analytique, tout aussi traditionnelles l'une que l'autre.

Ces trois assertions m'amènent à penser :


- ou que le Dr Debray est victime d'une confusion ;
- ou qu'il est victime d'une légende.

I. - la méthode globale est la méthode analytique. Elle part d'un tout (phrase, mot) pour arriver à l'analyse (lettre, son). L'autre méthode, dite méthode synthétique, part de l'élément (lettre, son) pour aboutir à la synthèse : syllabe, mot...

II. - La méthode globale est caractérisée par sa lenteur, son adaptabilité, sa souplesse.

Motivée par les intérêts des enfants, s'appuyant sur un appréciable capital - mots lentement accumulés -, elle ne saurait donner tous ses fruits avec tous les enfants durant la seule année du cours préparatoire, surtout si l'on tient compte et de la différence des âges à ce niveau variant de cinq ans neuf mois à six ans neuf mois, sans parler des enfants entrés avec dérogation d'un an à l'école primaire, et de la différence des milieux sociaux d'origine.

Elle ne saurait en aucun cas "cadrer" avec les directives officielles, qui préconisent l'apprentissage de la lecture théoriquement en neuf mois, pratiquement en six...

III. - La méthode globale a donné ses résultats les plus remarquables avec les enfants anormaux.

"Ce que nous avons imaginé pour la lecture, nous, c'est la pédagogie classique. Et voilà que l'expérience a montré que beaucoup d'enfants, la plupart sans doute, retiennent tout aussi facilement ces images visuelles des réalités que sont les mots écrits, qu'un bébé retient, sans que nous ayons l'idée de nous en montrer surpris, ces images auditives des réalités que sont les mots parlés. J'ai vu tel élève, qui avait passé des années sans pouvoir mordre à la lecture par la méthode phonétique, arriver, en deux ou trois jours, à reconnaître bon nombre de mots, les reconstituer en phrases, se les rappeler de façon durable et, lui qui n'avait pu garder même le nom des lettres ni en relier deux ensemble, commencer au bout de trois mois de ce nouveau régime à pouvoir rédiger - très imparfaitement sans doute - mais néanmoins commencer à rédiger dans son "journal" les menus événements de la vie quotidienne. En face du succès obtenu par le bouleversement des méthodes ayant force de loi, on en vient tout naturellement à se demander s'il n'y aurait pas, en d'autres domaines, des transformations tout aussi radicales et tout aussi profondes à effectuer pour le plus grand bien de nos élèves". [Mlle Descœudres, à propos de l'enseignement de la lecture aux enfants anormaux].

Si donc, comme le prétend le Dr Debray :

"On peut considérer la fonction lexique comme quantifiable à l'instar des fonctions intellectuelles, et l'aptitude lexique comme inégalement distribuée dans les lignes humaines" (opinion dont rien ne prouve qu'elle ne soit contestable !), la méthode globale devrait justement être utilisée avec ces enfants en difficulté qui, "quoique intelligents, sont finalement inadaptés à une scolarité normale" (ou prétendue telle !).

IV. - Enfin et surtout, la méthode globale est pratiquement inemployée, en France du moins :

- à cause de sa lenteur ;

- à cause de sa non-possibilité de systématisation ;

- à cause du manque total de préparation des maîtres.

Rarissimes dont les cours préparatoires où cette méthode est utilisée. Aucune enquête statistique n'a jamais été faite à ce sujet. Mais il n'est que de s'adresser aux éditeurs pour constater que les manuels d'apprentissage de la lecture répandus - et à profusion - sur le marché, offrent une progression synthétique, même si leurs toutes premières pages sacrifient à la présentation de quelques mots clefs (!)... vite abandonnés pour revenir au son et à la lettre !

La légende de la méthode globale responsable de tous les maux a décidément la vie dure ! D'autant plus sans doute que bien peu de ceux qui la mettent en accusation savent exactement de quoi ils parlent !

Que le Dr Debray, habitué, selon toute attente, à apprécier scientifiquement toutes les données d'un problème, porte contre elle un jugement aussi catégorique et sans appel, c'est pour le moins déconcertant.

D'autant plus que, dans le corps de son article, le Dr Debray prend bien soin de démontrer qu'aucune interprétation valable des causes réelles de la dyslexie ne peut être avancée. Et que, se bornant à un constat, il propose seulement une thérapeutique.

Alors, pourquoi désigner si explicitement la méthode globale comme cause de l'aggravation des troubles lexiques ?

Nous, pédagogues, qui vivons dans nos classes avec des enfants bien réels ; nous qui sommes confrontés chaque jour à des difficultés de tous ordres engendrant des échecs sur lesquels nous n'avons pas fini de réfléchir, nous ne pouvons formuler de jugements aussi sommaires.

À l'école et hors de l'école, trop de causes jouent contre l'enfant et provoquent des troubles de toutes sortes - dont la dyslexie - pour que nous acceptions de tout expliquer par l'une d'entre elles seulement, en l'occurrence la méthode globale, dont il reste d'ailleurs à prouver, historiquement et scientifiquement, la nuisance.

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© Paule Maninchelli, directrice d'école maternelle, in l’Éducation n° 846, Opinions et expériences, 11 janvier 1968

 

 


 

 

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