Lettre (de Saint-Ex) à Pierre Dalloz

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L'ultime lettre (connue) de Saint-Ex ! Le lendemain, cette figure de légende s'abîmait aux commandes de son avion de reconnaissance photographique dans les eaux de la Méditerranée. Et le surlendemain, un autre ami de Pierre Dalloz, Jean Prévost, 43 ans, était abattu au Pont-Charvet (à deux pas de Grenoble, aux Côtes-de-Sassenage).

 

Mourir à quarante-quatre ans, aussi désespéré de l'Humanité !

 

Pierre Dalloz, architecte avec qui Saint-Exupéry se lia d'amitié à partir de 1939, et qu'il retrouva ensuite à Alger, fut à l'origine du "Plan Vercors" (imaginé dès mars 41, matérialisé et transmis en janvier 43 par Yves Farge à Jean Moulin, qui l'adopta aussitôt), devenu plus tard Plan Montagnards.
"Écrite à Pietranera, près de Bastia
[elle] fut trouvée par le commandant Gavoille, bien en évidence sur la table d'Antoine, le soir de sa disparition, le 31 juillet 1944". Elle portait l'adresse d'une amie, l'épouse de Louis Joxe (le père de Pierre), à charge pour elle de la transmettre à P. Dalloz

 

 


Secteur postal 90.027


Cher, cher D.,

 

Que je regrette vos quatre lignes ! Vous êtes sans doute le seul homme que je reconnaisse comme tel sur ce continent. J'aurais aimé savoir ce que vous pensiez des temps présents. Moi, je désespère.

J'imagine que vous pensez que j'avais raison sous tous les angles, sur tous les plans. Quelle odeur ! Fasse le ciel que vous me donniez tort. Que je serais heureux de votre témoignage !

Moi, je fais la guerre le plus profondément possible. Je suis certes le doyen des pilotes de guerre du monde. La limite d'âge est de trente ans sur le type d'avion monoplace de chasse que je pilote. Et l'autre jour, j'ai eu la panne d'un moteur, à 10 000 mètres d'altitude, au-dessus d'Annecy, à l'heure même où j'avais quarante-quatre ans ! Tandis que je ramais sur les Alpes à vitesse de tortue, à la merci de toute la chasse allemande, je rigolais doucement en songeant aux super-patriotes qui interdisent mes livres en Afrique du Nord(1). C'est drôle !

J'ai tout connu depuis mon retour à l'escadrille (ce retour est un miracle). J'ai connu la panne, l'évanouissement par accident d'oxygène, la poursuite par les chasseurs, et aussi l'incendie en vol. Je paie bien. Je ne me crois pas trop avare et je me sens charpentier sain. C'est ma seule satisfaction ! Et aussi de me promener, seul avion et seul à bord, des heures durant, sur la France, à prendre des photographies. Ça, c'est étrange.

Ici on est loin du bain de haine(2) mais, malgré la gentillesse de l'escadrille, c'est tout de même un peu la misère humaine. Je n'ai personne, jamais, avec qui parler. C'est déjà quelque chose d'avoir avec qui vivre. Mais quelle solitude spirituelle !

Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m'épouvante. Et je hais leur vertu de robots. Moi, j'étais fait pour être jardinier(3).

 

Je vous embrasse.

 

St.-Ex

 

À Pierre Dalloz - 30 juillet 1944 - Secteur postal 99 027

 

 

Notes

(1) Cette interdiction est du 29 juin 1944.
(2) Lire "Alger" (note de Pierre Dalloz).
(3) Cf. Lettre à Pierre Chevrier [30 juillet 1944] :
"[…] J'ai failli quatre fois y rester. Cela m'est vertigineusement indifférent.
L'usine à haine, à irrespect, qu'ils appellent le redressement […], moi je m'en fous. Je les emmerde. Je suis sous le danger de guerre le plus nu, le plus dépouillé qu'il soit possible. Absolument pur. Des chasseurs m'ont surpris l'autre jour. J'ai échappé juste. J'ai trouvé ça tout à fait bienfaisant. Non par le délire sportif ou guerrier, que je n'éprouve pas. Mais parce que je ne comprends rien, absolument rien que la qualité de la substance. Leurs phrases m'emmerdent. Leur pompiérisme m'emmerde. Leur polémique m'emmerde et je ne comprends rien à leur vertu […].
La vertu, c'est de sauver le patrimoine spirituel français en demeurant conservateur de la bibliothèque de Carpentras. C'est de se promener nu en avion. C'est d'apprendre à lire aux enfants. C'est d'accepter d'être tué en simple charpentier. Ils sont le pays… pas moi. Je suis du pays.
Pauvre pays !"
[Textes empruntés - ainsi que les notes - à Œuvres complètes, Pléiade T II, pp. 1050 sq. - Lettre rendue publique à l'origine in Pierre Dalloz, Vérités sur le drame du Vercors, F. Lanore, Paris, 1979, 353 p. - elle y figure aux pp. 274-275].