R.-G. Cadou : Les fusillés de Châteaubriant

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Après lecture de ce poème poignant et magnifique, on pourra éventuellement prendre connaissance de la circulaire ministérielle concernant les cinq fusillés du Lycée Buffon.

 

 

Pour se souvenir, en ce 22 octobre 2005

 

 

 

À la mémoire de mon ami
Max Jacob
assassiné

 

 


Ils sont appuyés contre le ciel
Ils sont une trentaine appuyés contre le ciel
Avec toute la vie derrière eux
Ils sont pleins d'étonnement pour leur épaule
Qui est un monument d'amour
Ils n'ont pas de recommandations à se faire
Parce qu'ils ne se quitteront jamais plus
L'un d'eux pense à un petit village
Où il allait à l'école
Un autre est assis à sa table
Et ses amis tiennent ses mains
Ils ne sont déjà plus du pays dont ils rêvent
Ils sont bien au-dessus de ces hommes
Qui les regardent mourir
Il y a entre eux la différence du martyre
Parce que le vent est passé là où ils chantent
Et leur seul regret est que ceux
Qui vont les tuer n'entendent pas
Le bruit énorme des paroles
Ils sont exacts au rendez-vous
Ils sont même en avance sur les autres
Pourtant ils disent qu'ils ne sont pas des apôtres
Et que tout est simple
Et que la mort surtout est une chose simple
Puisque toute liberté se survit.

.

René Guy Cadou (1920-1951), in Pleine Poitrine, 1946. Repris dans Poésie la vie entière, Seghers, Œuvres poétiques complètes, 1978, p. 169

 

 

 

[Les "correspondances" ci-dessous reproduites, adressées à un quotidien parisien, permettront au lecteur de se remémorer la tragique affaire des fusillés de Châteaubriant.
Elles seront aussi l'occasion de constater, une fois de plus, la détestable habitude que nous avons, nous Français, de nous déchirer jusque sur les tombes, ici de jeunes gens - communistes ou pas - ayant fait le sacrifice sublime de leur vie à la Patrie.
Elles rappelleront enfin, hélas, la honteuse attitude du P. C. F., entre la signature du Pacte Molotov-Ribbentrop et l'opération Barbarossa. Attitude qui conduisit les dirigeants staliniens français au pire, c'est-à-dire à l'exécution - sur le sol français ! - des militants les plus opposés au pacte germano-soviétique.
Enfin, sur Jean-Pierre Timbaud, on pourra se reporter aux paroles émues que Léon Blum prononça, lors du procès de Riom, en hommage appuyé à ce noble militant ouvrier.

 

 

CORRESPONDANCE : LES FUSILLÉS DE CHÂTEAUBRIANT

 

Un hommage a été rendu dimanche 19 octobre [1980] aux vingt-sept personnes fusillées le 22 octobre 1941 par les troupes nazies à Châteaubriant (Loire-Atlantique). Á propos de l'appartenance politique des victimes, M. Robert D., qui fut interné à Châteaubriant (août 1941 - mai 1942), nous a apporté les précisions suivantes :
"Michel Bourhis n'était ni communiste ni trotskiste. Il appartenait à la tendance majoritaire du syndicat des instituteurs, dont il était un militant responsable dans le Finistère. Il m'avait souvent entretenu, avant sa mort, de ce courant "pacifiste", sur lequel il s'interrogeait. Pierre Gueguen (et non Guyen), très populaire à Concarneau, avait été exclu, dans des conditions arbitraires, du P. C., sous l'accusation vague de "déviationnisme trotskiste", ce qui ne l'avait pas empêché d'être arrêté, comme communiste. Gueguen, en particulier, refusait d'accepter le pacte germano-soviétique.
Malgré une sorte de quarantaine où nous le tenions (hélas !), son comportement devant la mort fut, comme pour tous les autres, plein de courage et de dignité. Il avait été enfermé, quelques jours durant, dans la baraque des "otages", isolée, entourée de barbelés et de gendarmes, avec le député Charles Michels, Jean-Pierre Timbaud, le secrétaire des métaux, et une douzaine d'autres, qui, tous, furent fusillés, soit le 22 octobre, soit le 15 décembre.
Leurs rapports, dans cette baraque, étaient devenus amicaux et fraternels.
Un autre parmi les vingt-sept n'était pas communiste : l'étudiant Lalay, jeune encore, mais déjà marié. Lui aussi mourut courageusement.
Enfin, et surtout, le maire-adjoint socialiste de Nantes, Fourny, n'a jamais été interné à Châteaubriant, et ne pouvait donc figurer parmi les vingt-sept du 22 octobre. Il faisait partie de la vingtaine d'otages (vingt-deux, je crois), dont certains pris parmi les "notables" de la ville, qui furent fusillés, dans le même moment, à Nantes.
Le prétexte de ce massacre, typiquement nazi, était la mort du chef de la Kommandantur de Nantes, abattu le 19 octobre par la Résistance.
Il y eut encore neuf fusillés à Châteaubriant le 15 décembre, et quatre en deux fois en 1942, jusqu'à la suppression du camp début mai 1942, et le transfert des internés dans d'autres camps. Au total, quarante fusillés dans ce sinistre camp". [Le Monde, 24 octobre 1980]

 

 

CORRESPONDANCE

 

Après la publication, dans le Monde du 24 octobre [1980],d'une correspondance de M. Robert D., interné à Châteaubriant (Loire-Atlantique) du mois d'août 1941 au mois de mai 1942 et qui affirmait que plusieurs des vingt-sept personnes fusillées par les troupes allemandes n'étaient pas communistes - notamment Claude Lalet - M. André R. nous affirme que c'est bien "en tant que résistant communiste, en tant que membre de l'Union des étudiants et lycéens communistes de France, que Claude Lalet est tombé sous les balles nazies".

De leur côté, MM. Jean Maitron, Claude Pennetier, auteurs de dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français et R. Prager, signataire des notices consacrées à Marc Bourhis et Pierre Guéguin, "tiennent à apporter un démenti à certaines affirmations de M. D.". Ils ajoutent : "Marc Bourhis (et non Michel), après avoir milité dans une cellule communiste de Concarneau de 1930 à 1933, fut dans le Finistère l'animateur de la tendance syndicaliste révolutionnaire de l'enseignement : l'École émancipée. En relation avec les organisations trotskystes depuis 1935, il organisa et présida un meeting local du parti ouvrier internationaliste le 29 décembre 1937, puis entra avec des militants trotskystes au parti socialiste ouvrier Paysan.
Pierre Guéguin (et non Guéguen) , maire communiste de Concarneau, condamna le pacte germano-soviétique en août 1939 et rompit avec le parti communiste. Il déclara. : "Si le parti communiste, sur l'ordre de Staline, a brusquement renié ses principes, je leur suis demeuré fidèlement attaché" (11 mars 1940) et rappela que s'il " était anti-stalinien, il restait communiste "(9 mai 1940)
.
De son côté, M. Alain Krivine nous a adressé la photocopie d'une lettre qu'il a envoyée à M. Fernard Grenier, Président de l'Amicale de Chateaubriant-Voves, et dans laquelle, il lui demande de "reconnaître ce qui est, à savoir que, parmi les vingt-sept fusillés, se trouvaient un trotskiste, Marc Bourhis, et un opposant au stalinisme, l'ancien maire de Concarneau, Pierre Guéguin".
Enfin, un ingénieur, M. M. V., ancien déporté-résistant, nous indique qu'un autre "non-communiste" figurait parmi les vingt-sept fusillés de Châteaubriant. Il s'agit de Victor Renelle. Celui-ci, selon M. V., était "ingénieur chimiste, non seulement dirigeant du syndicat C.G.T. des produits chimiques, mais également franc-maçon, puisqu'il appartenait à la loge Jean-Jaurès, n° 469 de la Grande Loge de France" [Le Monde, 24 janvier 1981]

 

 


 

 

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