Mozart

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Certes, ce n'est ni du Baudelaire, ni du Mallarmé et peut-être pas au niveau de la Comtesse Anna-Élisabeth de Noailles...
Mais l'admiration est sincère pour le Mozart aimé de Dieu, alors...

 

 

 

À JULES ARMINGAUD. [(1820-1900), Violoniste à l’Opéra]

 

I

 


Ô terre des beaux-arts, antique Germanie,
J'aime de ton ciel pur la sévère splendeur,
J'aime tes horizons, dont la calme grandeur
De ta sérénité complète l'harmonie !
Tes fils, jeunes encor, à l'art sont consacrés,
Et, pour s'initier à ses lois éternelles,
Une chose suffit à leurs cœurs inspirés :
Le tendre souvenir des chansons maternelles !
Mais, hélas ! aussitôt qu'ils savent ces secrets,
Tes sites enchanteurs pour eux n'ont plus d'attraits.
L'art les attire au sein des cités souveraines,
Ils vont chercher la gloire en de lointains climats ;
Ils quittent, inconstants, tes bois sombres, tes plaines,
Mais du fond de leur cœur ton nom ne s'en va pas !
Sitôt qu'ils ont gagné ces palmes immortelles
Dont l'éclat fait pâlir le vain sceptre d'un roi,
Le Souvenir un jour ouvre ses blanches ailes
Et l'amour du pays les ramène vers toi !
Propagateurs de l'art envoyés sur la terre,
Leur sainte mission est prête de finir ;
Chacun à tes genoux apporte, ô bonne mère,
Son nom, son dernier chant et son dernier soupir.

 

II

 


Or l'heure était venue où l'un de ces génies,
Élus prédestinés marqués au front par Dieu
Qui répandent sur l'art des clartés infinies,
Devait à tes échos dire son chant d'adieu.
Devant l'instant fatal marqué pour l'agonie,
L'implacable destin ne pouvait s'attendrir,
Et tu pleurais en vain, ô pauvre Germanie,
Ton enfant bien-aimé, Mozart, allait mourir !

 

III

 


Mozart, ce fils chéri dont ta sainte tendresse
Avait guidé l'essor et la précocité,
Mozart allait mourir, lui qui, dès sa jeunesse,
Était porté par l'art vers l'immortalité.
Enfant, il avait vu la science sévère
Méconnaître pour lui la rigueur de ses lois,
Lui montrer le chemin comme une bonne mère,
Et sourire à ses yeux pour la première fois !
Les maîtres étonnés accouraient pour l'entendre,
Et l'Europe le vit, à cet âge si tendre
Où l'enfance rieuse épanouit sa fleur,
D'un talent merveilleux déployer la splendeur !
Ces hommes éminents que le monde révère
L'écoutaient, recueillis dans un silence austère.
Et, comme aux pieds du Christ les mages d'Orient,
Courbaient leurs fronts blanchis devant ce front d'enfant !

 

IV

 


Des succès précurseurs l'époque étant finie,
Il comprit le devoir de sa célébrité,
Et laissa déborder à flots sur son génie
L'impétueuse ardeur de la virilité !
Ses œuvres jaillissaient multiples et fécondes,
Comme un fleuve superbe élargissant ses ondes !
Peut-être quelque Esprit, daignant le visiter
Lui disait : "La mort vient, maître, il faut te hâter !"
Seigneur, hélas ! Seigneur ! pourquoi fixer le terme,
Pourquoi borner le vol de l'esprit créateur
Dont ton souffle puissant développa le germe ;
Et pourquoi le frapper, lorsqu'à cette hauteur
Où l'inspiration sainte le transfigure,
Il ose envisager ta sublime figure ?
Au moins si telle était, Seigneur, ta volonté,
Tu pouvais bien, pour lui, suspendre encore l'orage,
Et ne pas le frapper sans qu'il eût complété
L'ensemble radieux de son dernier ouvrage.
Oui, l'implacable mort, moissonnant au hasard,
Comme un agent brutal que le sort met en œuvre,
Peut à son gré frapper Alexandre ou César,
Mais elle ne doit pas mutiler un chef-d’œuvre !

 

V

 


D'où vient donc votre voix, vagues pressentiments ?
Vous parlez à l'esprit vers ses derniers moments,
Et dans la nuit du songe, oiseaux imaginaires,
On entend frissonner vos ailes funéraires,
Comme si vous vouliez de l'horizon lointain
À l'âme qui sommeille indiquer le chemin !

 

VI

 


Mozart était en proie à des pensers funèbres,
La tristesse régnait sur son front soucieux,
Tout se couvrait pour lui du voile des ténèbres :
Un jour, un inconnu, grave et mystérieux
Se présenta chez lui, pour le prier d'écrire
Un chant de Requiem. "Un mois peut-il suffire
"À ce travail ? – Oui, dit Mozart. – Bien, j'attendrai ;
"Dans un mois, jour pour jour, maître, je reviendrai".
Et l'inconnu sortit. —
Cette étrange aventure
Redoubla de Mozart le malaise et l'ennui ;
Sous l'incurable mal qu'il nourrissait en lui,
Il sentit se courber son ardente nature.
Enfin, au bout d'un mois, l'homme inconnu revint,
Un ami de Mozart le suivit, mais en vain
Il s'approcha de lui, voulut le reconnaître,
Tout à coup dans la foule il le vit disparaître.

 

VII

 


Le maître, resté seul,
Exhala la tristesse en son âme amassée :
"L'arrêt est prononcé, dit-il; ô ma pensée,
Enveloppe ton sein des longs plis du linceul ;
Arrache ta couronne, effeuille chaque rose,
Il est temps de songer aux funèbres apprêts.
Subis sans t'effrayer cette métamorphose ;
Sur ton front pâlissant attache le cyprès ;
Éteins ton beau regard, efface ton sourire,
Laisse au vent du trépas flotter tes longs cheveux.
Fille de l'Éternel, maintenant prends ta lyre,
Pars, monte et disparais pour toujours à mes yeux !
Et toi, vierge sublime, ô ma mère, Harmonie,
Viens de mon cœur brisé ranimer le génie !
Ne m'abandonne pas, entends, entends ma voix !
Mère, viens m'inspirer une dernière fois ;
Harmonie, Harmonie, ô viens, je fais silence.
Je le sens, je n'ai plus qu'un moment d'existence ;
Viens !... Je veux que mon âme, abandonnant mon corps,
S'enivre dans le chant de tes derniers accords !"

 

VIII

 


Écoutez ! L'instrument sous ses mains inspirées
Vibre. Du Requiem les formules sacrées
Revêtent le manteau des accords magistrals ;
Son âme fait passer dans ces chants sépulcrals
Les sanglots du pécheur, les soupirs de la plainte.
La pierre des tombeaux s'affranchit de l'étreinte
Du ciment qui la lie au sol. Le dur granit
Se brise. Au son perçant des sonores trompettes,
Le monde épouvanté s'éveille, et les squelettes
Se dressent dans la tombe en entendant ce bruit
Terrible !...
En ce moment, comme par un prodige,
Mozart se sentit pris d'un étrange vertige.
Dans le dernier effort de l'inspiration,
Son esprit en délire eut une vision :
Pour venir admirer son chef-d’œuvre mystique,
À ses yeux apparut un monde fantastique.
Dans l'ombre où se plongeait son regard ébloui
Ses œuvres tour à tour passèrent devant lui :
D'abord ces airs aimés sur qui sa fantaisie,
Comme un voile étoilé, jetait la Poésie ;
Ensuite quatre sœurs, dans un égal essor.
S'avancèrent. Chacune avait un diadème,
Chacune rayonnait d'une beauté suprême ;
Mozart les reconnut : c'était le Quatuor !
Puis, portant noblement la pourpre du génie
Dans un nuage d'or passa la Symphonie !
Puis parurent alors ces chefs-d’œuvre nombreux,
Naïfs, spirituels, désespérés, joyeux !
Enfin il vit passer cette phalange humaine
Que son souffle puissant enfanta pour la scène :
Le malin Figaro, le comte Almaviva,
Leporello, Zerline et la plaintive Anna,
Titus, le Commandeur, ce fantôme homérique !
Ils fléchirent leurs fronts, où de funèbres fleurs
S'enlaçaient au laurier, et don Juan le sceptique.
Don Juan se détourna pour essuyer des pleurs !

 

IX

 


Puis tout s'évanouit comme un accord de lyre :
"Enfants, vous m'appelez, dit Mozart en délire.
Ô Seigneur, Dieu puissant ! vous m'avez éprouvé,
Daignez donc me laisser un seul instant encore !
Que je ne meure pas sans avoir achevé
Mon œuvre. Ô Muse sainte ! ô Vierge que j'adore !
Soutiens ma volonté, ne m'abandonne pas !
Encore une heure !"
Hélas ! l'inflexible trépas
Allait frapper le maître, et la froide agonie
Le saisit, quand la voix sainte de l'Harmonie
Lui dictait des accords ravis aux chants du ciel !
Devant ce noble front, la Mort au bras cruel
Hésitait : "Oh ! s'il peut terminer, disait-elle,
Jamais le Dieu vivant et la Vierge immortelle
N'auront reçu de l'homme un hommage aussi beau.
Ce chant-là m'appartient".
Mais l'Ange du tombeau
Désigna la victime, et l'esclave implacable
Obéit. Le Destin, dans son ordre immuable,
Pour arrêter Mozart hâta l'instant du deuil,
Car la Mort, de ce chant aurait eu trop d'orgueil !

 

[Edmond Roche (1828-1861), in Poésies posthumes, 1863]