Outils pour la langue de bois

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Le premier texte, extrait de Marianne (et dont l'auteur paraît découvrir les mécanismes de production de la langue de bois), ne peut mieux s'éclairer qu'en consultant un "guide" bien antérieur, publié il y a plus d'un quart de siècle dans Libé. Le journal "révolutionnaire" ne savait pas que ce Guide allait pouvoir bientôt servir à décrypter les discours ronflants d'une gauche aux prises avec le principe de réalité...
En tout cas, cet "astucieux Meccano" est une occasion amusante pour "faire de la grammaire" - celle de la phrase dite déclarative - avec les élèves, sans trop les rebuter, tout en les initiant, éventuellement, aux lois factorielle et/ou exponentielle (il faudra choisir), et en mettant l'accent, au passage, sur les accords verbaux [en fonction du syntagme prélevé dans la première case - et de la deuxième case, parfois]
Quant au troisième document (lexique Ch. Fiterman), je vous en laisse découvrir l'extrême saveur...

 

 

 

I. La langue de bois, c'est épatant

 

J'ai sous les yeux un document tout simplement admirable. Il porte l'en-tête : "République française. École nationale d'administration". Il est titré : "Cours de langue de bois". Oui, mesdames et messieurs, on enseigne la langue de bois à l'ÉNA. Pour s'en moquer, bien entendu. Pour apprendre à nos futurs hauts fonctionnaires à s'en défier.

Mais ce qui est admirable c'est que ce cours, pris au premier degré, se révèle d'une redoutable efficacité. La langue de bois, ça marche. Ça fonctionne. C'est épatant. Matériellement, ce cours de langue de bois se présente sous la forme d'un tableau divisé en cases, comme une grille de mots croisés. Quatre cases horizontalement, huit cases verticalement. Chaque case comprend un membre de phrase. Le jeu consiste à combiner les cases entre elles, pour composer des tirades du plus bel effet. Je vous recopie le mode d'emploi : "Commencez par la case en haut à gauche, puis enchaînez avec n'importe quelle case en colonne 2, puis avec n'importe laquelle en 3, puis n'importe laquelle en 4 et revenez ensuite où bon vous semble en colonne 1 pour enchaîner au hasard". Ce qui est totalement jouissif, c'est ce côté aléatoire. Quoi qu'on fasse, ça marche. Quel que soit l'enchaînement, ça fonctionne. Mais rien ne vaut une petite démonstration.

Je prends donc une case de la colonne 1, puis 2, puis 3, puis 4. Vous allez comprendre tout de suite. "Je reste fondamentalement persuadé que/l'acuité des problèmes de la vie quotidienne/a pour conséquence l'urgente nécessité/d'un plan correspondant aux exigences légitimes de chacun". N'est-ce pas convaincant ? Maintenant, je vais garder la première et la troisième case, et les combiner avec deux autres. "Je reste fondamentalement persuadé/que la volonté farouche de sortir notre pays de la crise/a pour conséquence l'urgente nécessité/d'un programme plus humain, plus fraternel et plus juste". Poussons plus loin la combinatoire : "J'ai depuis longtemps (ai-je besoin de le rappeler ?) défendu l'idée que/la volonté farouche de sortir notre pays de la crise/interpelle le citoyen que je suis et nous oblige tous à aller de l'avant dans la voie/d'un programme plus humain, plus fraternel et plus juste". Applaudissements dans la salle.

Allez, on essaye autre chose : "Et ce n'est certainement pas vous, mes chers compatriotes, qui me contredirez si je vous dis que/le particularisme dû à notre histoire unique/doit nous amener au choix réellement impératif/d'une restructuration dans laquelle chacun pourra retrouver sa dignité". Puis ceci : "Dès lors, sachez que je me battrai pour faire admettre que/la nécessité de répondre à votre inquiétude journalière, que vous soyez jeunes ou âgés,/ oblige à la prise en compte plus effective/d'un projet porteur de véritables espoirs, notamment pour les plus démunis". Combinons maintenant ces deux tirades :

"Dès lors, sachez que je me battrai pour faire admettre que/le particularisme dû à notre histoire unique/oblige à la prise en compte plus effective/d'une restructuration dans laquelle chacun pourra retrouver sa dignité". Avouez-le : on ne s'en lasse pas.

Le but du jeu, c'est évidemment de construire un discours entier grâce à cet astucieux Meccano, en enfilant les lieux communs avec l'inébranlable constance du laboureur traçant son sillon contre vents et marées. Voyez, je ne suis pas mauvais non plus dans le maniement des clichés. Maintenant, faites une pause, respirez un bon coup et posez-vous la question : n'est-ce pas, très exactement, ce qu'on entend, chaque jour que Dieu fait, dans la bouche de ceux qui nous gouvernent ou qui aspirent à le faire ? Impossible, désormais, de les écouter sans décomposer leurs tirades en cases, sans imaginer toutes les combinaisons possibles. Qu'ils parlent de l'emploi, de la sécurité, des services publics, de la croissance, de la place de la France dans le monde, mêmes cases, mêmes variations. Tenez, ce nouvel échantillon : "Dès lors, sachez que je me battrai pour faire admettre que/l'aspiration plus que légitime de chacun au progrès social/doit nous amener au choix réellement impératif/d'un projet porteur de véritables espoirs, notamment pour les plus démunis". On a entendu ça combien de fois ? On va l'entendre combien de fois encore ?

Mais il serait injuste de se limiter aux hommes politiques. Dans le genre, les éditorialistes ne sont pas mauvais non plus. Je ne leur jette pas la pierre, notez bien. Trouver quelque chose d'original, de personnel, de pertinent, de percutant à écrire tous les jours, ce n'est pas forcément un cadeau. Alors, de temps en temps, pour remplir la page, on se sert de la trousse de secours, on pioche dans la valise à clichés. Les wagons s'enchaînent les uns aux autres sans heurts, sans cahots, pour former de somptueux convois de langue de bois, bardés de grands principes, fonçant sur les rails des idées générales autant que généreuses (et vice versa) Ainsi va le monde. On parle. On cause. On meuble. Avec conviction, bien entendu. Avec sincérité, cela va de soi. Avec détermination, faut-il le préciser.

C'est ainsi que, peu à peu, les mots se vident de leur sens. On parle pour ne rien dire. On mouline du vide. Avec classe, avec distinction. Avec ce professionnalisme que rien ne vient prendre en défaut.

Oui, les professeurs de l'ÉNA ont de l'humour. Mais un humour qui tue : je ne peux plus entendre Chirac (ou un autre) sans me reporter à ma petite grille, à mes petites cases. Sans jouer, façon Derrida, à la déconstruction de son discours. Comme quoi, l'affinement de l'exhaustion de l'interscrit de la textique, ce n'est pas de la blague.

 

© Alain Rémond, in Marianne n° 430, semaine du 16 au 22 juillet 2005, p. 90].

 

 

II. Guide à l'usage des apparatchiks débutants

 

... pour un discours universel

 

 

 

[Le "code universel du discours", bizarrement, a été publié par "Zycie Warszawy", la Gazette de Varsovie, le grand quotidien gouvernemental de la capitale polonaise. Un gag étudiant, qui démontait les mécanismes de la langue de bois officielle.
Le mode d'emploi est simple. Commencez par la première case de la première colonne, puis passez à n'importe quelle case de la colonne II, puis III, puis IV. Revenez ensuite à n'importe quelle case de la première colonne et continuez ainsi, de colonne en colonne, dans n'importe quel ordre. 10 000 combinaisons pour un discours fleuve de 40 heures].

 

Chers collègues la réalisation des devoirs du programme nous oblige à l'analyse des conditions financières et administratives existantes
D'autre part la complexité et le lieu des études des cadres accomplit un rôle essentiel dans la formation des directions de développement pour l'avenir
De même l'augmentation constante de quantité et d'étendue de notre activité nécessite la précision et la détermination du système de la participation générale
Cependant, n'oublions pas que la structure actuelle de l'organisation aide à la préparation et à la réalisation des attitudes des membres des organisations envers leurs devoirs
Ainsi le nouveau modèle de l'activité de l'organisation garantit la participation d'un groupe important dans la formation des nouvelles propositions
La pratique de la vie quotidienne prouve que le développement continu des diverses formes d'activité remplit des devoirs importants dans la détermination des directions d'éducation dans le sens du progrès
Il n'est pas indispensable d'argumenter largement le poids et la signification de ces problèmes car la garantie constante de notre activité d'information et de propagande permet davantage la création du système de formation des cadres qui correspond aux besoins
Les expériences riches et diverses le renforcement et le développement des structures entrave l'appréciation de l'importance des conditions d'activités appropriées
Le souci de l'organisation, mais surtout la consultation des nombreux militants présente un essai important de vérification du modèle de développement
Les principes supérieurs idéologiques, mais aussi le commencement de l'action générale de formation des attitudes entraîne le procès de restructuration et de modernisation des formes d'action

 

 

 

© Extrait de Libération, 4-5 juillet 1981, p. 17.

 


 


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III. Une application directe : Le petit lexique de M. Fiterman

 

Le Monde du 10 janvier 1986 publia un curieux document, rappelant quelques phrases aussi définitives que musclées de M. Fiterman. Pour en apprécier toute la saveur, rappelons que ce personnage avait été ministre d'État et ministre chargé des transports de Mitterrand, de 1981 à 1984. Donc, deux ans avant ce discours de combat... Vive la sincérité de l'Union de la Gauche autour du Programme commun !
À l'occasion du premier point de presse hebdomadaire du PCF pour 1986, mercredi 8 janvier, M. Charles Fiterman, membre du bureau politique et secrétaire du comité central, a délivré aux journalistes un florilège succinct du discours communiste pré-électoral. Du brut de fonderie, violent contre les socialistes, contestable sur la réalité du parti et euphorique quant à l'avenir. Le responsable communiste, n'a pas dit, comme M. Marchais le 12 janvier 1980 sur TF 1, en direct de Moscou, que ce régime était "le plus réactionnaire, le plus antisocial, le plus antinational que la France ait connu depuis longtemps", mais on aurait pu s'y tromper.

 


BILAN. - En réalité, celui des socialistes est "désastreux". "Pour la première fois depuis la guerre, ce sont les salariés, et les agriculteurs qui paient le recul de l'inflation".
BOURSE. - "Une progression en un seul jour est équivalente à celle des salaires en un an".
CAMPAGNE. - Celle du PCF est "très largement et bien engagée. Cinq mille rencontres électorales sont fixées par nos cellules".
CAPITAL (lSME). - On assiste au "triomphe d'un capitalisme usuraire et spéculatif. Ce pouvoir met une hargne à montrer qu'il est un super-gestionnaire des intérêts du capital".
ÉVÉNEMENT. - Le score du PCF aux législatives "pourrait bien être l'événement du 16 mars".
FLEXIBILITÉ. - "François Mitterrand a pris une lourde responsabilité en mettant cette machine infernale sur les rails. Cette décision va jouer comme un révélateur" pour ceux qui avaient encore des illusions. En définitive, ce pouvoir a "un mépris total à l'égard des travailleurs et de ce qu'ils disent".
HERSANT. - "Rien n'a été fait depuis 1981" et en réalité la loi sur la presse - les députés communistes se sont abstenus lors du vote en 1984 - n'est qu'un "sabre de bois". D'ailleurs, "il est difficile de chercher des noises à Hersant quand on voit ce qu'on fait à Berlusconi". Ce qui permet à M. Fiterman de conclure : "Berlusconi-Hersant, même combat".
MOBILISATION. - Elle est en bonne voie et il y a "un arrêt du recul et une stabilisation des effectifs pour la première fois depuis longtemps. La mobilisation grandit autour du vote communiste, on la constate dans les derniers sondages et les progrès se caractérisent dans les élections partielles".
TUNNEL. - "À deux mois des élections, le pouvoir socialiste refait aux Français le coup du bout du tunnel". Ainsi M. Mitterrand et le gouvernement "sont en train de battre des records de démagogie" en dressant "un tableau idyllique de la situation qui est à la limite de la provocation, voire de l'insulte, à l'égard de ceux qui souffrent. Il y a là de quoi susciter beaucoup d'indignation et de colère".

 

Deux remarques :

- la première au sujet du score du PCF, "évènement du 16 mars" : Le PS perd six points, à 31 % ; le PCF perd six points, à 9 %. Et ce qui était largement prévisible avec l'instauration de la proportionnelle intégrale (pour montrer son complet désaccord avec cette tactique électorale, Rocard démissionna), le FN gagne 9 points, à égalité avec le PCF.
- mais la seconde remarque est beauoup plus savoureuse : M. Fiterman est, depuis 1998, membre du... parti socialiste...
Certes, seuls les imbéciles ne changent pas, dit-on. Mais tout de même...