Les Faux-Monnayeurs

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[Deux éléments, au moins, insèrent ce roman "foisonnant" dans un temps bien réel. D'une part, il nous est donné d'assister à une sorte de beuverie littéraire à laquelle prend part Alfred Jarry (1873-1907) ; et l'on parle à cette occasion d'Ubu roi, dont la première représentation eut lieu en 1896. D'autre part, Lady Lilian Griffith, sorte d'amazone cultivée, indique à l'un de ses amants qu'elle se trouvait à bord de La Bourgogne (paquebot de la Compagnie générale transatlantique) lorsque celui-ci a sombré (4 juillet 1898), et qu'elle avait alors dix-sept ans. On pourrait en ajouter un troisième pour lequel Armand, fils du pasteur Vedel, se fait l'interprète de l'auteur : "Tu ne sais pas ce que peut faire de nous une première éducation puritaine. Elle vous laisse au cœur un ressentiment dont on ne peut plus jamais se guérir".
Ceci posé, ce "roman", qui annonce un peu Les reins et les cœurs, au moins s'agissant de l'intrigue "foisonnante" se calque, selon Gide lui-même sur l'Art de la fugue de Bach, dans un fonctionnement "par duplication" : "trois adultères, deux duels, trois suicides (ou tentatives) sont relatés. Il y a deux romanciers, Édouard et Passavant ; deux grands-pères, le vieil Azaïs et La Pérouse ; deux bâtards, Bernard et l'enfant de Laura" ; et deux découvertes de lettres compromettantes. À cela s'ajoute une construction "en abyme" (l'introduction du récit dans le récit).
Tout ceci rend la lecture de ce texte peu aisée, ce qui explique la présence de quelques documents complémentaires qu'on trouvera à la suite de l'extrait.

La scène qu'on va suivre se passe dans un lieu "neutre", où se sont venus les trois protagonistes : "ils prirent place dans l'auto, qui les emmena... Ils s'attablèrent sur la terrasse d'un hôtel, devant un jardin que la nuit qui tombait emplissait d'ombre. A la faveur du soir, les propos peu à peu s'alourdirent ; poussé par Lilian et Robert, il n'y eut enfin plus que Vincent qui parlât". ]


- Je m'intéresserais davantage aux animaux, si je m'intéressais moins aux hommes, avait dit Robert. Et Vincent répondait :
- Peut-être que vous croyez les hommes trop différents d'eux. Il n'est pas de grande découverte en zootechnie qui n'ait eu son retentissement dans la connaissance de l'homme. Tout cela se touche et se tient ; et je crois que ce n'est jamais impunément qu'un romancier, qui se pique d'être psychologue, détourne les yeux du spectacle de la nature et reste ignorant de ses lois. Dans le Journal des Goncourt, que vous m'avez donné à lire, je suis tombé sur le récit d'une visite aux galeries d'histoire naturelle du Jardin des Plantes, où vos charmants auteurs déplorent le peu d'imagination de la Nature, ou du Bon Dieu. Par ce pauvre blasphème, se manifeste la sottise et l'incompréhension de leur petit esprit. Quelle diversité, tout au contraire ! Il semble que la nature ait essayé tour à tour toutes les façons d'être vivante, de se mouvoir, usé de toutes les permissions de la matière et de ses lois. Quelle leçon dans l'abandon progressif de certaines entreprises paléontologiques, irraisonnables et inélégantes ! Quelle économie a permis la subsistance de certaines formes ! La contemplation de celles-ci m'explique le délaissement des autres. Même la botanique peut nous instruire. Quand j'examine un rameau, je remarque qu'à l'aisselle de chacune de ses feuilles, il abrite un bourgeon, capable, l'an suivant, de végéter à son tour. Quand j'observe que, de tant de bourgeons, deux tout au plus se développent, condamnant à l'atrophie, par leur croissance même, tous les autres, je ne me retiens pas de penser qu'il en va de même pour l'homme. Les bourgeons qui se développent naturellement sont toujours les bourgeons terminaux - c'est-à-dire : ceux qui sont les plus éloignés du tronc familial. Seule la taille, ou l'arcure, en refoulant la sève, la force d'animer les germes voisins du tronc, qui fussent demeurés dormants. Et c'est ainsi qu'on mène à fruit les espèces les plus rétives, qui, les eût-on laissées tracer à leur gré, n'eussent sans doute produit que des feuilles. Ah ! quelle bonne école qu'un verger, qu'un jardin ! Et quel bon pédagogue, souvent, on ferait d'un horticulteur ! On apprend plus de choses, souvent, pour peu que l'on sache observer, dans une basse-cour, un chenil, un aquarium, une garenne ou une étable, que dans les livres, et même, croyez-moi, que dans la société des hommes, où tout est plus ou moins sophistiqué.
Puis Vincent parla de la sélection. Il exposa la méthode ordinaire des obtenteurs pour avoir les plus beaux semis, leur choix des spécimens les plus robustes, et cette fantaisie expérimentale d'un horticulteur audacieux qui, par horreur de la routine, l'on dirait presque : par défi, s'avisa d'élire au contraire les individus les plus débiles, - et les floraisons incomparables qu'il obtint.
Robert, qui d'abord n'écoutait que d'une oreille, comme qui n'attend que de l'ennui, ne cherchait plus à interrompre. Son attention, ravissait Lilian, comme un hommage à son amant.
- Tu devrais nous parler, lui dit-elle, de ce que tu me racontais l'autre jour des poissons et de leur accommodation aux degrés de salaison de la mer... C'est bien cela, n'est-ce pas ?
- À part certaines régions, reprit Vincent, ce degré de salaison est à peu près constant ; et la faune marine ne supporte d'ordinaire que des variations de densité très faibles. Mais les régions dont je parlais ne sont pourtant pas inhabitées; ce sont celles sujettes à d'importantes évaporations, qui réduisent la quantité de peau par rapport à la proportion de sel, ou celles au contraire où un apport constant d'eau douce dilue le sel et, pour ainsi dire, dessale la mer - celles voisines des embouchures des grands fleuves, ou de tels énormes courants comme celui que l'on appelle le Gulf Stream. Dans ces régions, les animaux dits sténohalins languissent et en viennent à périr; et, comme ils sont alors incapables de se défendre contre les animaux dits euryhalins dont ils deviennent inévitablement la proie, les euryhalins vivent de préférence sur les confins des grands courants, où la densité des eaux change, là où viennent agoniser les sténohalins. Vous avez compris, n'est-ce pas, que les sténo sont ceux qui ne supportent que toujours le même degré de salaison. Tandis que les eury...
- Sont les dessalés, interrompit Robert, qui rapportait à lui toute idée et ne considérait dans une théorie que ce dont il pourrait faire usage.
_ La plupart d'entre eux sont féroces, ajouta Vincent gravement.
- Quand je te disais que`cela valait tous les romans, s'écria Lilian enthousiasmée.
Vincent, comme transfiguré, restait insensible au succès. Il était extraordinairement grave et reprit sur un ton plus bas, comme s'il se parlait à lui-même :
- La plus étonnante découverte de ces temps derniers - du moins celle qui m'a le plus instruit - c'est celle des appareils photogéniques des animaux des bas-fonds.
- Oh ! raconte-nous cela, dit Lilian, qui laissait éteindre sa cigarette et fondre la glace que 1'on venait de leur servir.
- La lumière du jour, vous le savez sans doute, ne pénètre pas très avant dans la mer. Ses profondeurs sont ténébreuses... abîmes immenses, que longtemps on a pu croire inhabités ; puis les dragages qu'on a tentés ont ramené de ces enfers quantité d'animaux étranges. Ces animaux étaient aveugles, pensait-on. Qu'est-il besoin du sens de la vue, dans le noir ? Évidemment, ils n'avaient point d'yeux ; ils ne pouvaient pas, ils ne devaient pas en avoir. Pourtant on les examine, et l'on constate, avec stupeur, que certains ont des yeux ; qu'ils en ont presque tous, sans compter, parfois même en sus, des antennes d'une sensibilité prodigieuse. On veut douter encore ; on s'émerveille : pourquoi des yeux, pour ne rien voir ? des yeux sensibles, mais sensibles à quoi ?... Et voici qu'on découvre enfin que chacun de ces animaux, que d'abord on voulait obscurs, émet et projette devant soi, à l'entour de soi, sa lumière. Chacun d'eux éclaire, illumine, irradie. Quand, la nuit, ramenés du fond de l'abîme, on les versait sur le pont du navire, la nuit était toute éblouie. Feux mouvants, vibrants, versicolores, phares tournants, scintillements d'astres, de pierreries, dont rien, nous disent ceux qui les ont vus, ne saurait égaler la splendeur.
Vincent se tut. Ils demeurèrent longtemps sans parler.
- Rentrons; j'ai froid, dit soudain Lilian.

Lady Lilian s'assit à côté du chauffeur, abritée quelque peu par le paravent de cristal. Dans le fond de la voiture ouverte, les deux hommes continuèrent de causer entre eux. Durant presque tout le repas, Robert avait gardé le silence, écoutant Vincent discourir ; ã présent, c'était son tour.
- Des poissons comme nous, mon vieux Vincent, agonisent dans les eaux calmes, dit-il d'abord, avec une bourrade sur l'épaule de son ami. Il se permettait, avec Vincent, quelques familiarités, mais n'eût pas supporté la réciproque; Vincent du reste n'y était pas enclin. - Savez-vous que je vous trouve étourdissant ! Quel conférencier vous feriez ! Parole, vous devriez lâcher la médecine. Je ne vous vois vraiment pas prescrivant des laxatifs et faisant votre compagnie des malades. Une chaire de biologie comparée, ou je ne sais quoi dans ce goût, voilà ce qu'il vous faudrait...
- J'y ai déjà pensé, dit Vincent.
- Lilian devrait pouvoir vous obtenir cela, en intéressant à vos recherches son ami le prince de Monaco, qui est, je crois, de la partie... Il faudra que je lui en parle.
- Elle m'en a déjà parlé.
- Alors, pas moyen, décidément, de vous rendre service ? fit-il en affectant d'être vexé; moi qui précisément avais à vous en demander un.
- Ce sera votre tour d'être mon obligé. Vous me croyez la mémoire bien courte.
- Quoi ! Vous pensez encore aux cinq mille francs ? Mais vous me les avez rendus, cher ! Vous ne me devez plus rien... qu'un peu d'amitié, peut-être. Il ajoutait ceci sur un ton presque tendre, une main posée sur le bras de Vincent. - C'est à celle-ci que je viens faire appel.
- J'écoute, dit alors Vincent.
Mais aussitôt, Passavant se récria, prêtant à Vincent son impatience :
- Comme vous êtes pressé! D'ici Paris, nous avons le temps, je suppose.
Passavant était particulièrement habile à faire endosser par autrui ses humeurs propres, et tout ce qu'il préférait désavouer. Puis, semblant quitter son sujet, comme ces pêcheurs de truite qui, par crainte d'effaroucher leur proie, jettent l'appât très loin, puis insensiblement le ramènent :
- A propos, je vous remercie de m'avoir envoyé votre frère. Je craignais que vous n'eussiez oublié.
Vincent fit un geste. Robert reprit :
- L'avez-vous revu depuis ?... Pas eu le temps, hein ?... Alors, c'est curieux que vous ne m'ayez pas encore demandé des nouvelles de cet entretien. Au fond, cela vous est indifférent. Vous ,vous désintéressez complètement de votre frère. Ce que pense Olivier, ce qu'il sent, ce qu'il est et ce qu'il voudrait être, vous ne vous en inquiétez jamais...
- Ce sont des reproches ?
- Parbleu oui. Je ne comprends pas, je n'admets pas votre apathie. Quand vous étiez malade, à Pau, passe encore ; vous deviez ne penser qu'à vous ; l'égoïsme faisait partie du traitement. Mais, à présent... Quoi ! vous avez près de vous cette jeune nature frémissante, cette intelligence en éveil, pleine de promesses, qui n'attend qu'un conseil, qu'un appui...
Il oubliait, à cet instant, que lui de même il avait un frère.
Vincent pourtant n'était point sot ; l'exagération de cette sortie l'avertissait qu'elle n'était pas très sincère, que l'indignation ne venait là que pour amener autre chose. Il se taisait, .attendant venir.
Mais Robert s'arrêta net ; il venait de surprendre, à la lueur de la cigarette que fumait Vincent, un étrange pli sur la lèvre de celui-ci, où il crut voir de l'ironie ; or, il craignait la moquerie par-dessus tout au monde. Était-ce bien là pourtant ce qui le fit changer de ton ? Je me demande si, plutôt, l'intuition brusque d'une sorte de connivence, entre Vincent et lui... Il reprit donc, jouant au parfait naturel, et sur l'air de "point n'est besoin de feindre avec vous" :
- Eh bien ! J'ai eu avec le jeune Olivier une conversation des plus agréables. Il me plaît tout à fait ce garçon.
Passavant tâchait de cueillir le regard de Vincent (la nuit n'était pas très obscure) ; mais celui-ci regardait fixement devant lui.
- Et voici, mon cher Molinier, le petit service que je voulais vous demander...
Mais, ici encore, il éprouva le besoin de mettre un temps et pour ainsi dire : de quitter un instant son rôle, à la manière d'un acteur bien assuré de tenir son public, désireux de se prouver et de lui prouver qu'il le tient. Il se pencha donc en avant vers Lilian, et à voix très haute, comme pour faire ressortir le caractère confidentiel de ce qu'il avait dit et de ce qu'il allait dire : '
- Chère amie, vous êtes bien sûre que vous ne prenez pas froid ? Nous avons ici un plaid qui ne fait rien...
Puis, sans attendre la réponse, rencogné dans le fond de l'auto, près de Vincent, à voix de nouveau basse :
- Voici : je voudrais emmener cet été votre frère. Oui, je vous le dis tout simplement ; à quoi bon des circonlocutions, entre nous ?... Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vos parents, qui naturellement ne laisseront pas Olivier partir avec moi, si vous n'intervenez pas activement. Sans doute trouverez-vous le moyen de les disposer en ma faveur. Vous les connaissez bien, je suppose, et devez savoir comment les prendre. Vous voudrez bien faire cela pour moi ?
Il attendit un instant, puis, comme Vincent se taisait, reprit :
- Écoutez, Vincent... Je quitte Paris bientôt... pour je ne sais encore où. J'ai absolument besoin d'emmener un secrétaire... Vous savez que je fonde une revue. J'en ai parlé à Olivier. Il me paraît avoir toutes les qualités requises... Mais je ne veux pas me placer seulement à mon point de vue égoïste : je dis que toutes ses qualités à lui me paraissent trouver ici leur emploi. Je lui ai proposé la place de rédacteur en chef.. Rédacteur en chef d'une revue, à son âge...! Avouez que ça n'est pas ordinaire.
- C'est si peu ordinaire que je crains que ça n'effraie un peu mes parents, dit Vincent, tournant enfin vers lui les yeux et le regardant fixement.
- Oui; vous devez avoir raison. Il vaut peut-être mieux ne pas leur parler de cela. Simplement, vous pourriez mettre en avant l'intérêt et le profit d'un voyage que je lui ferais faire, hein ? Vos parents doivent comprendre qu'à son âge, on a besoin de voir du pays. Enfin vous vous arrangerez avec eux, pas ?
Il reprit souffle, alluma une nouvelle cigarette, puis continua sans changer de ton :
Et puisque vous voulez bien être gentil, je vais tâcher de faire quelque chose pour vous. Je crois pouvoir vous faire profiter de quelques avantages qu'on m'offre dans une affaire tout à fait exceptionnelle... qu'un ami à moi, qui est dans la haute banque, réserve pour quelques privilégiés. Mais, je vous en prie, que ceci reste entre nous ; pas un mot à Lilian. De toute manière, je ne dispose que d'un nombre de parts très restreint ; je ne puis vous offrir de souscrire à elle et à vous à la fois… Vos cinquante mille francs d'hier soir ?
- J'en ai déjà disposé, lança Vincent un peu sèchement, car il se souvenait de l'avertissement de Lilian.
- C'est bien, c'est bien… repartit aussitôt Robert, comme s'il se piquait Je n'insiste pas. Puis, sur 1'air de "je ne saurais vous en vouloir" : - Si vous vous ravisiez peut-être, vite un mot… parce que passé demain cinq heures, il sera trop tard.
Vincent admirait le comte de Passavant beaucoup plus, depuis qu'il ne le prenait plus au sérieux..

 

© André Gide,  Les Faux-Monnayeurs,  Première partie, XVII

 

 

Compléments

 

A. Les personnages d'un roman "foisonnant"

 

En gros, les différentes péripéties de ce roman se passent (pour la partie un et deux) autour du jardin du Luxembourg ; ces deux parties en entourant une autre, ayant pour cadre une station suisse de sports d'hiver.

 

I. Côté "Molinier"



Édouard, trente-huit ans, écrit un roman, peut-être celui que nous avons sous les yeux. Laura Vedel était follement amoureuse de lui : il lui a suggéré un mariage de raison. Car ses mœurs, qu'on pourrait qualifier de pédérastiques, l'ont laissé de marbre devant la beauté féminine ; comme l'écrivit un critique littéraire à l'époque de la parution de l'ouvrage, "le vice le plus sale nous y est donné comme la chose du monde la plus naturelle"... Édouard écrit un roman intitulé "Les Faux-Monnayeurs".  Il  est le demi-frère de Pauline (40 ans), née d'un premier mariage, et qui épousé Oscar Molinier, magistrat, dont elle a eu trois garçons :

Vincent (22 ans), médecin ; Olivier, (16 ans) ; Georges (14 ans).

 

II. Côté "Profitendieu"



Au départ du roman, le juge d'instruction Profitendieu ne peut que constater le départ du foyer de Bernard, 15 ans, qui vient de découvrir que le juge n'est pas son père de sang. Peu après, à la faveur d'une circonstance favorable, le jeune Bernard vole la valise laissée à la consigne de la gare par Édouard.   Par ailleurs, il est l'ami d'Olivier Molinier.

 

III. Côté "pastoral" Azaïs-Vedel. 



Le pasteur Félix Azaïs (78 ans) tient avec son gendre, le pasteur Prosper Vedel (56 ans) une sorte de pensionnat dans lequel les élèves ont à leur disposition des répétiteurs. C'est en réalité Rachel, une des filles cadettes du pasteur Azaïs (52 ans) qui tient la boutique.

Le couple Vedel a engendré cinq enfants :

- Laura, 26 ans, qui a épousé sans amour un professeur d'anglais (Douviers). Au cours d'une cure en sanatorium, elle fait la connaissance de Vincent Molinier, qui lui fait un enfant, puis l'abandonne.
- Rachel, 19 ans
- Sarah, qui aura une aventure avec Bernard, puis s'enfuira en Angleterre.
- Armand, 17 ans, condisciple d'Olivier Molinier
- Alexandre, enfin, qui aurait "mal tourné" dans les colonies.

 

IV. Le couple Anatole de La Pérouse



Lui, professeur de piano sans élèves, en est réduit à la mendicité, et à observer la déchéance de son épouse (et la sienne propre). Parmi ses brillants élèves, une jeune femme devenue la maîtresse de leur fils unique, depuis décédé. Elle est mère d'un petit Boris, éduqué dans l'est de l'Europe.
La Pérouse charge Édouard d'aller retrouver Boris, et de le ramener en France (c'est l'objet de la seconde partie)

 

V. Le romancier à la mode



Robert de Passavant (30 ans), son frère Gontran (15 ans) et l'égérie alanguie, Lady Griffith.

 

VI. Les "accessoires"



Léon Ghénidanisol et son cousin Strouvilhou, les apprentis faux-monnayeurs.
On remarquera que Gide joue avec le nom de ses personnages : Profitendieu, Passavant, Mme Sophroniska... On peut supposer que le nom de la station de sports d'hiver (Saas-Fée), qui existe réellement, n'a pas été choisie au hasard...

[On pourra trouver ici une intéressante - et exhaustive - constellation des personnages]

 

 

B.

 

I. Le contexte

 

Issu d'un milieu protestant, Gide se révolte rapidement contre un puritanisme qu'il juge étouffant. À quarante-six ans, sorti des brefs récits ou "soties", il publie Les Faux-Monnayeurs, qu'il considère comme son unique roman, son "testament". L'œuvre, qui montre la jeune bourgeoisie intellectuelle tiraillée entre le respect des valeurs chrétiennes et la recherche d'une émancipation personnelle, innove surtout dans l'écriture, par la dis1ocation du récit et la mise en abyme.

 

II. Le texte

 

Le roman, "carrefour de problèmes", entrelace plusieurs intrigues et multiplie les récits de récits, dont le centre est Édouard, romancier en train d'écrire Les Faux-Monnayeurs. Édouard embauche comme secrétaire le jeune Bernard Profitendieu en rupture familiale depuis qu'il a découvert sa bâtardise. Il est fasciné par ses neveux, le séduisant Olivier ami de Bernard, Georges qui participera à un gang d'enfants faux-monnayeurs et Vincent, qui abandonne sa maîtresse Laura pour une perverse aristocrate. Il est chargé d'une mission : retrouver Boris, le petit-fils d'un vieil ami qui souhaite le connaître à tout prix. De retour à Paris, le bac en poche, Bernard rompt toute relation avec Olivier. Ce dernier, "déçu par la vie", tente de se suicider. Boris, malmené par le gang, se tire une balle dans la tète au cours d'un "rite initiatique". Georges se repent. Bernard rentre chez son "père". Édouard l'y rejoint pour connaître son jeune frère...

 

III. Les thèmes majeurs

 

1. L'hypocrisie bourgeoise

 

Gide dénonce l'existence de "faux-monnayeurs de l'esprit" qui se croient "libérés" sans l'être : qu'il s'agisse de Laura, qui par l'aveu d'adultère rejoint "le monde des limitations morales", ou de Bernard retournant au foyer,  l'individu sacrifie ses rêves au profit du confort bourgeois.

 

2. L'appel à la rébellion

 

Ce "roman de l'adolescence" invite le lecteur à se rendre disponible pour tout ce que peut lui offrir la vie, sans se soucier de la morale. Le droit de tout oser avec ferveur, seule condition du bonheur, exclut toute compromission avec une quelconque discipline extérieure.

 

3. L'acte gratuit

 

Gide, hanté par la libération de l'individu, se demande si elle pourrait naître d'un "acte gratuit", accompli sans motif. Plus largement, la résolution de vivre dans l'instant présent et de ne suivre que ses désirs serait peut-être la seule façon de s'affranchir d'une morale qui nous préexiste toujours.

 

IV. L'écriture

 

1. Une composition en abyme

 

Édouard, romancier et porte-parole de l'auteur, écrit une œuvre du même titre que celle qui nous intéresse et se nourrit des mêmes réflexions que Gide. Cette technique de narration, qui annonce le Nouveau Roman, permet de donner de l'épaisseur au récit et exige du lecteur qu'il reconstitue des faits donnés indirectement.

 

2. Le roman du romanesque

 

Les réactions en chaîne de l'intrigue, l'absence de terme et de finalité (Pourrait être continué, tel est le mot de la fin que souhaiterait Édouard), la réflexion sur l'écriture, les noms-calembours (Profitendieu, Passavant) créent un feu d'artifice littéraire, destiné non à faire revivre le réel, mais à faire "vivre le possible".

 

© Extrait de : Duchâtel-Huisman,  Cent œuvres-clés de la littérature française, Nathan, 1988

 

 

C.

 

Ce roman de l'adolescence conjugue plusieurs intrigues.

 

L'intrigue sentimentale tout d'abord, qui polarise les deux thèmes du bonheur et de la fatalité : le jeune Olivier et son ami Bernard découvrent l'amour, le premier auprès d'Édouard, le second auprès de Laura, puis de la sœur de celle-ci, Sarah. Laura, quant à elle, est délaissée par Vincent. Ce dernier, en proie à la folie et au désespoir, finit par tuer sa maîtresse, Lilian.

Il y a aussi un roman d'éducation dans Les Faux-Monnayeurs. Celui-ci narre l'entrée dans le monde d'Olivier et de Bernard, leur apprentissage auprès de deux hommes mûrs, les écrivains Édouard et Passavant.

Le roman noir, enfin, fait entrer en scène les faux-monnayeurs Georges et Strouvilhou, qui persécutent jusqu'à la mort une victime innocente, Boris.

Quant au journal d'Édouard intitulé... "Les Faux-Monnayeurs", il inscrit le roman dans le roman en théorisant les vues esthétiques de Gide et en prenant, par endroits, le relais de la narration.

Le titre subsume cette diversité et éclaire le sens du roman : les faux-monnayeurs ce sont, bien sûr, Strouvilhou et Georges, mais également les écrivains Édouard et Passavant, qui dupliquent le réel.

L'unique roman de Gide publié tardivement est, selon l'aveu même de l'auteur, la synthèse de sa vie et de son œuvre : les thèmes autobiographiques sont présents - l'homosexualité d'Édouard, par exemple -, ainsi que les réflexions philosophiques qui ont jusqu'alors parcouru l'œuvre : célébration de l'adolescence comme force de vie, vision de la vie en devenir, continue, éternelle (les adolescents passent, non l'adolescence).

Mais ce roman résume aussi les préoccupations esthétiques de l'auteur et de toute une génération : sorte de laboratoire expérimental où sont mises en œuvre différentes techniques narratives (récit, journal, soties, mise en abyme, etc.), il annonce les thèmes de réflexion du "nouveau roman"

 

© Extrait de : Mitterand,  Dictionnaire des grandes œuvres de la littérature française, Les Usuels Robert, 1995

 

D.

 

 L'intrigue des Faux-Monnayeurs est volontairement complexe. Elle s'apparente, selon Gide, à l'Art de la fugue de Bach : les différents éléments du roman s'intègrent les uns aux autres en obéissant à une combinatoire dont le système fonctionne par duplication. Trois adultères, deux duels, et trois suicides sont relatés. Il y a deux romanciers, Édouard et Passavant ; deux grands-pères, le vieil Azaïs et La Pérouse ; deux bâtards, Bernard et l'enfant de Laura.     

Bernard Profitendieu, ayant découvert qu'il est un bâtard, quitte le foyer familial, pour se réfugier chez son meilleur ami, Olivier Molinier. En volant à la consigne de la gare Saint-Lazare la valise d'Édouard, écrivain et oncle d'Olivier, il découvre un journal intime dans lequel Édouard révèle son amour pour Laura, maîtresse abandonnée par Vincent, le frère aîné d'Olivier. Vincent a quitté Laura pour Lilian Griffith, que lui a fait rencontrer Passavant, un écrivain à succès, mondain et passablement douteux. Bernard décide d'aider Laura et lui rend visite. Il fait la connaissance d'Édouard qui l'engage comme secrétaire. Passavant propose ensuite à Olivier de diriger une revue littéraire. Enfin, un vieux professeur de piano, La Pérouse, charge Édouard de rechercher son petit-fils, Boris, en Suisse.     

Dans la seconde partie du livre, intitulée « Saas Fée », l'action se transporte en Suisse. Bernard, Édouard et Laura parviennent à retrouver Boris qui semble psychiquement très fragile et qu'ils placent dans la pension Vedel-Azaïs, où Bernard est engagé comme surveillant.     La troisième partie du roman justifie le titre, considéré dans son acception littérale de trafic frauduleux et d'équivoque morale, puisque Georges, le jeune frère d'Olivier, manipulé par un anarchiste, Strouvilhou, écoule de la fausse monnaie avec un groupe de camarades.     

La fin du roman est encore plus riche en rebondissements. Bernard, repoussé par Laura dont il est tombé amoureux, devient l'amant de sa sœur cadette, Sarah. Après une tentative de suicide d'Olivier Molinier, celui-ci et son oncle Édouard s'avouent mutuellement l'amour qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. Vincent tue sa maîtresse Lilian Griffith avant de sombrer dans la folie. Édouard commence à rédiger son roman intitulé Les Faux-Monnayeurs. Le jeune Boris se suicide au cours d'un jeu malsain imposé par ses condisciples, et qui tourne mal. Georges Molinier renonce aux trafics et à la cruauté, tandis que Bernard Profitendieu rejoint le foyer familial, où il se réconcilie avec les siens.

 

Extrait de : © Encyclopædia Universalis 2004

 

E. De la fiction à la réalité, ou Le saviez-vous ?...

 


À la fin du 18ème siècle, sur le haut plateau Vivarais, les connaissances géographiques de nos ancêtres étaient très précaires. Si vous leur demandiez la route des Amériques où était parti ce bon M. De La Fayette, ils répondaient : "Le Puy, puis Costaros, puis les aigues (eaux, océan)" Costaros marquait donc pour eux la limite ouest du monde connu. De grandes foires s'y tenaient et ils n`hésitaient pas à parcourir une vingtaine de lieux pour s'y rendre.

En cette année 1792, les prix y étaient très intéressants. Les maquignons avaient l'argent facile... que dis-je l'argent... l'assignat.

Certes il ne valait pas le bon écu de M. Véto, mais, remboursable sur le produit de la vente des biens du clergé et portant intérêt à 3 %, il faisait encore bonne figure. À la foire de Fay, le bœuf augmenta encore, puis la neige et la burle bloqua routes et chemins et l'on ne parla plus de cette aubaine jusqu'à la foire de St-Agrève, le jeudi avant les Rameaux. Cette fois, assignats de cinq livres et pièces de 30 sols étaient par trop abondantes. On s'inquiéta... Il fallut bien se rendre à l'évidence : pièces et billets étaient des faux. Une enquête fut ouverte et rapidement menée.

Le 3 Juillet, les sieurs Vey et autres gendarmes du canton de Fay le Froid (aujourd'hui Fay sur Lignon) porteurs d'un mandat d`arrêt contre Pierre Layes, maréchal-ferrant, Jean-Pierre Layes, fabricateur de couteaux grossiers, Jeanne-Marie Layes denteleuse et Marguerite Charra, femme dudit Pierre, se présentent au lieu de Chazalet, paroisse des Vastres. Tout un attirail de faux-monnayeur est découvert dans les maisons, granges et dépendances : matrices, presse, plaques de cuivres et de plomb à l'effigie de Louis XVI, plus de cent outils de fers et de poinçons, les uns en forme de burins, les autres contenant des lettres d'impression et, dans un puits voisin, un paquet de faux assignats de cinq livres. Une fausse pièce de 30 sols est saisie sur Pierre Layes... Des témoins affirment avoir vu Marguerite Charra donner deux faux assignats au sieur Guilhot, en foire de Fay, en paiement du prix d'une chèvre.

Bref, le doute n'est plus possible et hormis Jeanne-Marie dont la complicité n'est pas retenue, les trois autres sont convaincus d'avoir méchamment, sciemment et à dessein de nuire fabriquer de la fausse monnaie.

Conformément à l'article Il de la section VI du titre 1er du Code Pénal, le tribunal du district du Puy condamne les dits Jean-Pierre Layes, Pierre Layes et Marguerite Charra à avoir la tête tranchée par l'exécuteur des jugements criminels, sur un échafaud qui sera à cet effet dressé en ladite ville du Puy, sur la Place du Martouret, en présence du public, un jour de marché ou de foire, après néanmoins que les matrices, poinçons, faux assignats, autres pièces contrefaites et instruments qui ont servi à la contrefaçon ou qui étaient destinés à cet usage, auront été brisés ou brûlés suivant leur nature sur le même échafaud...

 

Cette lugubre affaire s`est peu à peu effacée de nos mémoires. Pourtant, quelques années avant la dernière guerre, M. Daniel Pic D'Hugons, représentant des cycles Alcyon, consentait un rabais sur sa marchandise à condition disait-il, qu'on le paye comptant et pas en Monnaie des Vastres.

 

© Léon Tourasse

 

===> Vers les Index alphabétique et hiérarchique des Faux-Monnayeurs

 


 

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