Le compte à rebours

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Délicieux, facétieux Giono. Et tant mieux que son texte (publié en mai 1962) apparaisse un tantinet suranné, voire terre à terre...

 


Que le progrès soit salutaire,
C'est entendu, c'est entendu.
Mais ils feraient mieux de se taire,
Ceux qui dis' que le presbytère
De son charme du vieux temps passé n'a rien perdu,
N'a rien perdu.

(Georges Brassens, Le Progrès)

 

 

Depuis la mode des voyages dans les lunes, tout le monde sait ce qu'est un compte à rebours. C'est le 5, 4, 3, 2, 1, 0, qui précède le départ des fusées. Je ne sais quoi (sûrement un mauvais ange) me souffle que ce compte qui tend vers zéro pourrait bien être la définition même du progrès. Je me garderai comme de la peste de dire du mal de cette divinité qui, dans les âmes simples, a remplacé Monseigneur Dupanloup et nous couvre de frigidaires, de transistors, de machines à laver et autres automobiles. Je ne me donnerai pas non plus le ridicule de prétendre à une âme compliquée. Je veux simplement faire état d'une constatation personnelle, très terre à terre, et à qui je dénie par avance toute valeur d'enseignement.

Il me faut remonter aux premiers temps où je fumais la pipe, ce qui, sans être astronomique, fait (en ce qui me concerne) un sacré retour en arrière. En bref, c'était une époque où n'existaient encore ni autos, ni cinéma, ni, bien entendu, avions, et totalement rien de ce qui fait ce qu'on appelle notre confortable actuel. Mon propos n'est pas de le souligner, mais simplement de dire que pour allumer cette pipe, j'employais des allumettes. Cela peut sembler aujourd'hui barbare, mais c'était un moyen pratique et économique de se procurer du feu. Il suffisait d'entrer dans le premier bureau de tabac venu, de donner un sou, et, en deux secondes, on était possesseur d'une boîte en carton gris (donc légère à la poche) contenant cinquante allumettes qui, de phosphoriques qu'elles étaient au début (ce qui présentait un certain danger ; celui de l'allumage spontané), devinrent rapidement "amorphes", c'est-à-dire de tout repos. C'était parfait.

Rien n'est parfait pour le progrès : c'est une définition. On s'efforça de perfectionner cette perfection et on inventa (ou plus exactement on fit sortir du lit où il dormait, ce qui, en matière d'invention, est souvent le cas), on inventa donc le briquet. Briquet qui fut, bien entendu, à essence ; on était aux premiers temps de l'automobile et c'est tout juste si on ne fourrait pas de l'essence de pétrole jusque dans la cuisine (en tout cas on en mettait dans des remèdes, des shampooings, des liniments, etc.). C'était le nec plus ultra.

Il fut donc de bon ton d'avoir un briquet; seuls les attardés, les rétrogrades, et pour tout dire les réactionnaires continuaient à demander du feu à l'allumette. Le briquet était en métal (les riches étaient même en or) et fort lourd. Il fallait le garnir d'essence de pétrole à l'aide d'une petite fiole qui suintait; on s'en mettait plein les doigts avant d'en mettre dans le briquet. À moins d'être très adroit, ce qui n'était pas mon cas. Cette essence puait. À chaque instant on devait régler la mèche, ou la molette qui frottait sur la pierre, bref, à la place de la ci-devant boîte d'allumettes bien simple et bien commode, on avait une véritable petite usine. C'était parfait pour les mécaniciens dans l'âme, mais pour ceux (comme moi) qui sont toujours à se demander quel est le sens des aiguilles d'une montre, quel supplice ! Je ne m'en sortais pas. Une fois, c'était l'essence qui manquait, ou qui débordait, l'autre fois c'était la pierre qui faisait défaut. Pour obvier d'ailleurs à ces inconvénients qui n'étaient pas que pour moi, on était bardé de tout un matériel de dépannage : nombreux étaient ceux qui portaient au revers du veston une vieille épingle de cravate, très utile d'après les spécialistes pour enfiler la mèche ou déboucher le pot à feu ; certains étaient partisans d'avoir toujours sur soi le bout d'une brosse à dents pour nettoyer la molette; quelques-uns ne s'embarquaient pas sans une petite fiole de cette fameuse essence, enfin tous étaient munis d'un tube de pierres de rechange. Pour changer la pierre, il fallait dévisser des vis (à l'aide d'un canif), tirer des ressorts qui échappaient aux doigts et qu'on cherchait à quatre pattes sur le trottoir, enfiler de petits cylindres de ferrocérium dans des trous minuscules, se livrer en place publique à toute une gymnastique de bricoleur. J'en connais qui ont passé de beaux dimanches à mettre au point leur briquet pour le lundi (c'était en somme l'automobile du pauvre, étant donné, d'après ce que je vois autour de moi, que le plus grand plaisir que peut procurer de nos jours une automobile, c'est celui de la laver et de la passer à la nénette le dimanche).

Je n'étais pas seul à m'ingénier en pure perte et à n'obtenir de la flamme qu'une fois sur quatre, puisque des gens bien intentionnés s'efforçaient d'aller plus loin dans le sens briquet. C'est ainsi, mais après des années de mauvaise odeur (qui se communiquait à ce qu'on fumait) et de supplices chinois, qu'on en arriva au briquet à gaz.

Du coup, on supprimait la puanteur et la mèche : c'était un beau coup ! Restait néanmoins la pierre. Il fallait toujours, de temps en temps, en changer et passer par les affres susdites. Mais il est bien vrai qu'il faut se confier aveuglément au progrès. Du temps qu'on pestait, les savants et les chercheurs étaient à la piste. Ils viennent de débusquer le loup blanc (après quelque quarante ans). C'est le briquet à gaz dont on ne renouvelle pas la pierre : elle est calculée pour durer autant que le gaz du réservoir, qui ne se renouvelle pas non plus. Quand le réservoir est vide et la pierre usée, on jette le briquet et on en achète un autre. Au bout d'un grand détour, on est ainsi revenu à la boîte d'allumettes. Le seul avantage que le briquet avait pu avoir sur la boîte d'allumettes, c'est qu'il était un objet auquel il était possible de s'attacher, pour sa beauté, sa valeur de souvenir, ou son poids d'or (il faut de tout pour faire un monde). Désormais, à force de perfection, il est devenu ce qu'il a essayé de remplacer. Il reste toutefois encore un peu moins pratique que la boîte d'allumettes : il y a, dans ce sens-là, encore un tout petit coup de collier à donner. Par exemple : mettre du phosphore amorphe au bout d'un morceau de bois, etc.

On a inventé le cinéma : il était muet (gros avantage sur le théâtre), puis on a réussi à le faire parler, puis on a réussi à lui donner de la couleur, puis on a réussi à lui donner le relief, puis un impresario de génie inventera de présenter les acteurs en chair et en os, et ce sera la plus grande découverte des temps modernes. Jusqu'à ce qu'on recommence à compter à rebours.

Restons à basse altitude (nous verrons d'ailleurs par la suite que les plus hauts sommets atteints par le progrès ne sont de hauts sommets qu'à notre échelle). Qu'y a-t-il de plus simple que le silence ? Pour l'obtenir, il suffit de se taire, c'est facile. Facile, évidemment, mais réactionnaire en diable. On a perfectionné ce système, c'est-à-dire qu'on lui a donné son "sens moderne" entièrement tourné vers le progrès. Il y a dans les bistrots à jeunes gens des robots qui font un bruit continu appelé musique. Le titre de chacun de ces bruits particuliers produits par des trombones, pistons, trompettes, tambours, cymbales, etc., forme une liste, une sorte de menu, où l'on peut choisir le bruit qu'on désire (ces bruits ont généralement un titre anglais ou américain). On glisse une pièce de monnaie dans une fente, on appuie sur un bouton, le robot va chercher dans son ventre le disque sur lequel le bruit est enregistré, le place sur le plateau, fait descendre l'aiguille sur la première rainure, et le tour est joué, on entend le bruit demandé (qui a un titre anglais ou américain, toujours, sans quoi il ne vaudrait la peine d'être écouté, et l'auditeur prendrait des poses mélancoliques ou violentes en porte à faux, et sans rapport avec les modèles cinématographiques). Bon. Mais la succession ininterrompue de ces bruits est fatigante ; on a parfois envie que la mécanique se taise, c'est-à-dire qu'on retourne, ne serait-ce que pendant cinq minutes, au moment où cette machine n'existait pas. L'inventeur l'a prévu; mais il n'a pas pensé une seconde qu'il suffisait d'arrêter la mécanique, de couper le courant, de l'immobiliser ; non, non, c'est encore de la réaction : du moment que la machine a été inventée, elle doit tourner, "aller de l'avant" en quelque occasion que ce soit. La machine, donc, possède des "disques de silence" sur lesquels rien n'a été enregistré. Si l'on veut que la machine se taise, c'est-à-dire si l'on veut retourner, ne serait-ce que pendant cinq minutes, au temps béni où ce robot n'existait pas, il faut choisir dans le menu le mot silence, glisser sa pièce de monnaie dans la fente, appuyer sur le bouton, et le robot ira chercher dans son ventre un disque sur lequel rien n'est enregistré, il le placera sur le plateau, fera descendre l'aiguille sur ce qu'il est : "l'absence de la première rainure" et vous obtiendrez, de façon moderne et progressiste, ce qu'on appelle le silence.

L'automobile, en dehors de la déformation sentimentale dont j'ai parlé plus haut, qui la fait considérer comme une "poupée" par une catégorie de gens parvenus récemment à la possession médiocre des richesses, a été inventée, somme toute, dans le but de servir de moyen de transport. Elle est, qu'on le veuille ou non, en plein retour à zéro, et sur le point de ne plus servir que malaisément de moyen de transport. Déjà, dans les villes, elle est plus une gêne qu'une aide dans ce sens pour son propriétaire. On va parfois plus vite à pied de certains points à certains autres, on est toujours embarrassé de cette mécanique dès qu'il faut passer du déplacement pur et simple à un autre genre d'action : travailler, entrer dans un magasin, un cinéma, un théâtre, une galerie de peinture, une bibliothèque, etc. On ne sait plus quoi faire de ce châssis, de ce moteur et de ces quatre roues. Où les mettre ? Où les laisser pour passer à un autre genre d'exercice ? On ne peut pas rester toute sa vie en voiture à déambuler autour du pâté de maisons où se trouve, par exemple, la bien-aimée, il faut bien qu'à la fin on mette pied à terre si on veut profiter de l'existence. Ce qui était l'enfance de l'art en 1900 est devenu un problème quotidien en 1962. Il ne s'en faut que de quelques années encore pour que cette "incapacité de déambuler" soit étendue à des pays tout entiers, à des distances de Paris à Marseille : il ne s'en faut que de quelques centaines de millions de voitures de plus (ce qui sera vite fait) pour que, retournant également à zéro, la voiture automobile soit le meilleur moyen pour rester parfaitement immobile.

On croit pousser devant soi une idée en droite ligne quand déjà, par une courbe à grand rayon, elle vous entraîne sur le chemin du retour. J'ai eu ces derniers temps la visite d'un vieil ami devenu un vrai grand savant. Il m'a montré, dans une revue spécialisée, le schéma à l'échelle terrestre - je dis bien terrestre, et non pas cosmique - des exploits de ce qu'on a orgueilleusement appelé des cosmonautes. Ils sont bien loin d'être allés dans le cosmos, ils n'ont fait que raser la terre. À l'échelle cosmique, ils n'ont même pas quitté la terre. Ce vieux savant me disait : "On ne va (dans la découverte) que de carrefours en carrefours; plus on avance, plus on a à choisir entre des millions de directions, de croisées de chemins, de pattes d'oie, de bifurcations, qui se multiplient dès qu'on croit avoir fait un pas en avant. Dès qu'on imagine qu'un point est acquis, il éclate en une myriade de points qu'il faut acquérir les uns après les autres, pour les voir chacun, et à l'infini éclater en des myriades de nouveaux points à conquérir, et ainsi de suite. Nous ne savons même pas encore si l'œuf est le moyen que la poule a trouvé pour faire une autre poule, ou si la poule est le moyen qu'un œuf a trouvé pour faire un autre œuf".

 

Ce texte amusant, et sans doute "réactionnaire", mais écologiste avant la lettre, et avec bonne humeur, ouvre l'ouvrage Les terrasses de l'Île d'Elbe, qui contient vingt-sept chroniques écrites par Giono en 1962 et 1963, vraisemblablement commandées par des journaux, où elles furent primitivement publiées.
C'est dans cet ouvrage aussi qu'on trouve la première esquisse du fameux "L'homme qui plantait des arbres" : on y rencontre en effet le cordonnier Giono et son fils Jean courant les collines avec des sacs de glands, et dans la même chronique un rappel de la fin de "Que ma joie demeure" (La foudre lui planta un arbre d'or dans les épaules) : l'orage terrifiant (le thème de la foudre est d'ailleurs une métaphore obsédante de l'œuvre de Giono).

 

 

© Jean Giono, in Les terrasses de l'Île d'Elbe, Collection l'Imaginaire, Gallimard, 1976, pp. 9-16.

 

 

 


 

 

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