Délivrez-nous de l'idéolâtrie

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Ces pages un brin savantes, écrites bien avant le "triomphe" de mai 81 par un sympathisant (gardant intact son esprit critique) de l'idée socialiste, ont un peu vieilli mais demeurent intéressantes à lire. Et que dirait Duverger, aujourd'hui, du nouvel électorat du P. S. et du choix d'Hamon ?

 

"Le défaut principal du Programme commun, c'est de tracer le premier tronçon d'une route qui conduit vers des terres inconnues. Il se présente comme un moyen 'd'ouvrir la voie au socialisme'. Mais qu'est-ce que le socialisme, au juste ?"
M. Duverger, Lettre ouverte aux socialistes, p. 63.

 

 

 

Qui n'a pas eu envie quelquefois de crier : "Quand on parle de Karl Marx, je sors mon revolver" ? On ne peut pas négliger Marx, aujourd'hui. Toute explication sérieuse des sociétés et des hommes passe par lui. Ses schémas d'analyse n'épuisent pas tous les aspects du réel. Ils comportent des lacunes et des erreurs. Ils n'en demeurent pas moins des modèles d'exploration irremplacés, sinon irremplaçables. Il y a toujours plus de vérité dans Marx que dans les sophistications mathématiques ou les gadgets fonctionnalistes imaginés par les sociologues occidentaux pour obtenir des crédits de recherche et justifier l'ordre existant.

Mais faire de Marx un pape infaillible qui a tout compris, tout expliqué, tout prévu, qui ne peut ni se tromper ni nous tromper, quel mépris pour lui et pour nous ! Allons jusqu'au bout du sacrilège. Marx peut se tromper, vous savez ? Lui le savait. Il a dit qu'il n'était pas marxiste. Lénine aimait répéter le mot de Goethe : "La théorie est grise mon ami, et l'arbre de vie reverdit toujours". Karl Marx lui-même a écrit une phrase superbe qu'Adam Schaft cite dans son livre Le marxisme et l'individu, qui lui a valu quelques ennuis avec les Pères de l'Église communiste polonaise : "Vous admirez la merveilleuse diversité, la richesse inépuisable de la nature, vous ne demandez pas que la rose ait le parfum de la violette. Pourquoi donc ce qui est le plus précieux, l'esprit humain, ne devrait-il exister que sous une seule forme ?"

Entendons-nous bien. Sans référence à Marx, le socialisme reste invertébré et inefficace. Pour l'avoir oublié, les travaillistes anglais, les sociaux-démocrates allemands pataugent dans l'opportunisme. Ils gèrent l'ordre existant, qu'ils tâchent d'améliorer au profit des salariés, des exploités, des défavorisés. Cela n'est pas négligeable. Mais cela reste très éloigné du socialisme. Le dynamisme et le courage personnels d'Olof Palme ne suffisent pas à compenser l'insuffisance des analyses doctrinales faites par son parti. Au contraire, le renouveau du parti socialiste français a été accéléré par le retour à Marx qui s'y manifeste depuis Épinay.

La connaissance des schémas d'analyse marxistes est indispensable à quiconque veut connaître l'autre face des sociétés occidentales : la face sombre qu'elles s'efforcent de cacher. L'exploitation capitaliste est un fait, même si elle revêt aujourd'hui des formes moins insupportables qu'au XIXe siècle. Elle se dissimule derrière les hauts salaires des cadres supérieurs, qui en font des privilégiés par rapport aux petits commerçants, entrepreneurs, exploitants, écrasés par la concurrence des grandes firmes. Mais la majorité des travailleurs reste enfermée dans une existence grise et difficile, très au-dessous des possibilités de la société industrielle. En face, le niveau de vie de la "jet society", fondé sur le profit, est aussi scandaleux que celui des princes du Quattrocento ou de la Renaissance. Plus scandaleux même, parce qu'elle n'exerce pas leur fonction culturelle. Jamais dans l'histoire tant de richesse n'a engendré tant de médiocrité. La pression sur l'État, la domination des médias par ceux qui tiennent les leviers de commande du capital sont encore plus scandaleuses, parce qu'elles tendent à faire de la démocratie un coquillage vide.

 

 

La base démystifiée

 

Les différentes familles du socialisme français ont raison de se référer à Marx. La droite peut se passer d'idéologie, puisque tout le monde voit, touche, supporte l'ordre existant qu'elle veut maintenir. La gauche en a besoin pour donner une image de la société qu'elle veut construire. Le marxisme lui assure un fondement solide, dont il n'existe aucun équivalent. L'erreur est d'oublier que toute idéologie reste un modèle hypothétique, intégrant seulement quelques éléments du réel et pas tous, par référence à une situation toujours changeante. L'erreur est d'ériger ce modèle en vérité sacrée, révélée, immuable, intangible. L'erreur est de transformer l'idéologie en idéolâtrie. Les marxistes y sont tombés. Ils commencent à en sortir, lentement et partiellement. Leur technique de pensée a longtemps ressemblé aux méthodes scolastiques. On ne partait pas des faits, mais de quelques citations de Marx et de Lénine. On ne mettait pas les conclusions à l'épreuve de l'expérience. On les confrontait seulement à de nouvelles citations de Marx et de Lénine. Par ce raisonnement circulaire, on aboutissait à un nouvel obscurantisme. On s'en est éloigné un peu, ces dernières années. Mais les habitudes anciennes restent fortes.

La sacralisation des "forces productives", considérées comme la base de tous les autres éléments du système social - institutions, droit, système de valeur, culture, religion, idéologies, sentiments, etc. - est un bon exemple d'idéolâtrie marxiste. Pendant plusieurs décennies, elle a empêché de poser convenablement les problèmes de la démocratie, de la liberté, de l'autorité, de la hiérarchie, c'est-à-dire l'ensemble des problèmes politiques. Tout cela relevait de la superstructure, n'est-ce pas, laquelle était engendrée par la base comme la fumée par le feu. Il suffirait de supprimer le capitalisme, et le reste serait donné par surcroît : la démocratie réelle, les libertés authentiques, l'égalité inévitable, le dépérissement de l'État, l'administration des choses, la fraternité, l'amour. Et l'on s'est réveillé un beau matin avec Staline et le Goulag. Alors, on a pensé qu'ils étaient "formels" eux aussi, illusoires : puisqu'ils appartenaient eux aussi à la superstructure.

Entendons-nous bien. Que les forces productives d'une société conditionnent tous les rapports qui s'y nouent, qu'elles constituent ainsi la base de tout système social : cette intuition fondamentale du marxisme est vraie. Les idéologues capitalistes ont d'ailleurs fini par l'adopter, en l'exprimant dans un vocabulaire différent. Ils considèrent surtout le niveau des forces productives, qu'ils appellent progrès technique. Les marxistes insistent sur les rapports sociaux engendrés par les forces productives, et notamment sur l'antagonisme qui oppose les propriétaires des moyens de production et les "prolétaires" qui disposent seulement de leur force de travail. Cette lutte des classes domine toutes les sociétés. Suivant les types de production et de propriété, elle revêt des formes différentes. Mais les types de production et de propriété dépendent aussi du progrès technique. On connaît la célèbre formule de Marx, volontairement caricaturale : "Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitalisme industriel".

Dans le XIXe siècle européen, les forces productives et la propriété privée des moyens de production semblent avoir joué le rôle déterminant que Marx leur a prêté. La seconde révolution industrielle entraîne des progrès techniques considérables. Les bouleversements sociaux qui en résultent submergent provisoirement ceux de la Révolution française. L'égalité civile, les libertés politiques, les élections, les parlements deviennent pour un temps des institutions assez factices, que l'inégalité économique et la puissance des capitalistes privent de leur substance. La démocratie politique reste alors "formelle", effectivement. Elle prend ensuite de la réalité au fur et à mesure du développement des partis populaires, des syndicats ouvriers, de la presse socialiste, de l'enseignement public, qui permettent aux classes dominées d'exercer de façon moins illusoire les droits inscrits dans les Constitutions.

L'exemple du XIXe siècle ne semble pas généralisable. Il présente un caractère exceptionnel. L'affaiblissement des croyances religieuses et des valeurs aristocratiques a permis que l'impératif du profit envahisse la vie des classes dominantes. Le système culturel peut être considéré comme une superstructure de l'économie parce qu'il le devient en fait. On ne rencontre pas beaucoup de situations semblables, à travers les siècles passés. La production des choses matérielles, l'argent, la richesse ont toujours joué un grand rôle dans l'histoire. Mais ils ont été rarement élevés au rang de valeurs suprêmes et quasi exclusives, comme aux XIXe et XXe siècles dans les sociétés occidentales.

À la base de tout mouvement historique, on trouve des facteurs économiques liés au développement des forces productives et des rapports de classes qu'il engendre. Mais ces facteurs ne sont pas toujours dominants. Les structures de la production agricole expliquent-elles l'essentiel de la société du Moyen Age, fondée sur les croyances religieuses et la conception d'un ordre héréditaire ? Le développement du capitalisme et de la bourgeoisie explique-t-il l'essentiel de la Réforme protestante ? L'évolution des forces productives et des classes sociales explique-t-elle l'essentiel de l'extraordinaire révolution culturelle entreprise par le pharaon Aménophis IV, au XIVe siècle avant notre ère, qui a changé la religion du peuple le plus religieux du monde (aux dires d'Hérodote), bouleversé sa vie, transformé son art et sa culture ? Explique-t-elle l'essentiel du catharisme et des bouleversements qu'il apporta dans l'existence des villageois de Montaillou, si bien décrite par Emmanuel Le Roy Ladurie ? - Cela semble douteux. On pourrait multiplier de tels exemples. La crise de civilisation dont mai 1968 a été l'un des signes marque un retour vers une relation plus normale entre la "base" économique et les "superstructures", qui restreint l'importance de la première au profit des secondes.

Ce retour coïncide avec une évolution importante de l'analyse marxiste. Dans les deux dernières décennies, elle s'est enrichie, affinée, rénovée. Le simplisme des rapports entre la base et les superstructures, tels qu'on les décrivait auparavant, n'a jamais correspondu à la pensée de Marx : pas plus que les catéchismes d'avant le Concile ne correspondaient aux enseignements du Christ. Néanmoins, la vision du maître restait à dominante économique. Les forces productives et les rapports de production y exerçaient une quasi-dictature sur les autres éléments du système social. La publication des œuvres de Gramsci, les théories d'Althusser sur l'appareil idéologique d'État et la "surdétermination", les analyses de Bourdieu sur la domination symbolique, notamment, ont fait craquer cette conception trop rigide. L'ensemble tend à réhabiliter l'influence des superstructures.

Aucune société dans l'histoire n'a pu se maintenir si elle ne correspondait pas à l'état de ses forces productives, au niveau de sa technique. Les hommes ont toujours gardé le choix d'utiliser leurs inventions pour la production ou pour autre chose. Les Chinois ont fait des feux d'artifice avec la poudre qu'ils ont découverte, les Occidentaux s'en sont servi pour la guerre. Les moulins à vent peuvent moudre du blé ou agrémenter le paysage, comme aux Pays-Bas aujourd'hui. Cependant, l'humanité a presque toujours éprouvé des difficultés à couvrir ses besoins. Elle a donc rarement refusé d'utiliser à des fins productives les techniques nouvelles, quand elle a mesuré leur efficacité. Les retours au bon vieux temps, à la nature, à la frugalité n'ont jamais eu beaucoup d'importance. Ils ont été le fait de classes nanties, qui n'avaient pas connu la pénurie, qui ne se souciaient pas d'y échapper.

Dans des conditions de production assez analogues, on peut rencontrer des sociétés très diverses. Le fascisme et le néo-libéralisme correspondent à peu près au même état des forces productives, au même niveau technique, au même statut de propriété. Quiconque a vécu l'un et l'autre sait bien qu'il s'agit de deux régimes radicalement différents. Il est regrettable que certains marxistes primaires les confondent(1). Les marxistes évolués ne commettent plus cette erreur. Ils savent qu'à une même "base" économique correspondent plusieurs types de "superstructures" politiques, souvent très différentes. Le concept mystérieux et ingénieux de surdétermination permet d'expliquer cette diversité. Il conduit à admettre que le système social est déterminé par un ensemble de facteurs où l'élément dominant ne se trouve pas nécessairement dans la "base". Ainsi corrigé, le schéma d'analyse marxiste devient acceptable par les non-marxistes. Beaucoup l'utilisent efficacement.

La propriété privée des moyens de production établit une inégalité fondamentale entre les capitalistes et les travailleurs, qui crée la domination des premiers, l'aliénation des seconds. Sa transmission héréditaire aggrave cette inégalité, en la perpétuant sous forme de classes. Mais le policier, le prêtre, le juge, le fonctionnaire, le journaliste, le professeur, le technicien, le savant, l'écrivain disposent aussi de moyens de pression sur leurs concitoyens. Dans tous les systèmes sociaux, le pouvoir, le savoir, le talent, l'intelligence, la beauté établissent des inégalités, des dominations, des aliénations, quel que soit le régime de propriété. On peut les réduire, non les supprimer. L'évolution des régimes socialistes depuis 1917 le montre clairement. Abolir la propriété privée des moyens de production fait disparaître un obstacle à l'épanouissement réel de la liberté et de l'égalité inscrites dans les Constitutions démocratiques. D'autres subsistent, qui survivent au capitalisme.

 

 

Les obsédés du prolétariat

 

Un autre dogme de la Révélation est encore moins contesté que celui de la base et des superstructures : le dogme du prolétariat Sauveur de l'humanité, nouveau Christ ouvrant les portes du paradis socialiste. "À genoux devant l'ouvrier !" clamait une chanson de 1848. On entonne toujours ce cantique à pleine voix dans les différentes Églises socialistes. On hésite parfois sur le nom du Messie : prolétaire, ouvrier, travailleur. On hésite encore plus sur sa définition. "Producteur de plus-value" est la plus sophistiquée. Son caractère mystérieux en fait la fortune, plus que sa précision. Prolétaires d'un côté, bourgeois de l'autre sont rangés dans l'idéolâtrie socialiste comme les anges et les démons au tympan des cathédrales médiévales.

Cela provoque des tentatives d'identification, comiques et touchantes à la fois. "Étudiants-travailleurs !" scandaient avec passion les révoltés de mai 68, occupant la Sorbonne et les autres universités. Avec angoisse aussi : car ils savaient bien qu'ils n'étaient ni travailleurs, ni ouvriers, ni prolétaires, au sens marxiste du terme. Les gauchistes créant des syndicats d'appelés savent que les bidasses ne le sont pas plus. Qui décrira les souffrances (morales) de Jean-Edern Hallier et de la jeunesse dorée, en face de leur naissance bourgeoise et de la distance qui les sépare de Billancourt ? L'ironie cesse devant les émules de Simone Weil qui vont travailler en usine malgré leur agrégation de philosophie ou leur titre d'ancien polytechnicien. Toute foi qui agit mérite le respect.

Ne confondons pas la fascination du prolétariat avec la passion de la justice, qui pousse la jeunesse des classes dominantes et les intellectuels à défendre les opprimés. La Fayette allant combattre pour la liberté en Amérique, Byron mourant avec la Grèce expirante sur les ruines de Missolonghi, Malraux bataillant dans les brigades internationales en Espagne, Régis Debray luttant aux côtés des paysans d'Amérique latine l'ont fait les armes à la main. D'autres l'ont fait la plume à la main, avec moins de panache et plus d'efficacité. Marx et Engels, par exemple. Ceux-là ne bêtifiaient pas devant les exploités, ne les singeaient pas. "Lutter avec", ce n'est pas "s'identifier à" ou "se mettre à l'école de". Lénine a magistralement montré que les intellectuels bourgeois ont aidé le prolétariat à prendre une conscience de classe qu'il n'aurait pas développée sans eux.

S'ils avaient joué à l'ouvrier au lieu d'agir suivant leurs capacités propres, s'ils avaient cherché à connaître les idées des gens en blouse au lieu de développer leurs propres idées, le socialisme aurait végété plus longtemps dans les balbutiements de l'enfance. Relisons le beau texte de Que faire ? : "L'histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu'à la conscience trade-unioniste, c'est-à-dire à la conviction qu'il faut s'unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale, des intellectuels 'bourgeois' ".

Quelques pages plus loin, Lénine ajoute : "Pour compléter ce que nous avons dit plus haut, rapportons les paroles profondément justes et significatives de Kautsky", qu'il cite intégralement : "La science économique contemporaine est autant une condition de la production socialiste que, par exemple, la technique moderne, et malgré tout son désir, le prolétariat ne peut créer ni l'une ni l'autre ; toutes deux surgissent du processus social contemporain. Or, le porteur de la science n'est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois(2) : c'est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu'est né le socialisme contemporain, et c'est par eux qu'il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés, qui l'introduisent ensuite dans la lutte de classe du prolétariat là où les conditions le permettent. Ainsi donc, la conscience socialiste est un élément importé du dehors dans la lutte de classe du prolétariat et non quelque chose qui en surgit spontanément".

Dans le parti communiste français, l'obsession du prolétariat a suscité des efforts remarquables pour promouvoir des dirigeants issus de la classe ouvrière. Maurice Thorez, Georges Marchais symbolisent cette politique, qui s'étend à tous les niveaux de responsabilité. L'U.R.S.S., les démocraties populaires et surtout la Chine développent des efforts analogues, qui rejoignent une définition de la démocratie proposée voici vingt-cinq ans : "Nous vivons sur une notion tout à fait irréelle de la démocratie, forgée par les juristes à la suite de philosophes du XVIIIe siècle. 'Gouvernement du peuple par le peuple', 'gouvernement de la nation par ses représentants' : belles formules, propres à soulever l'enthousiasme et à faciliter les développements oratoires. Belles formules qui ne signifient rien. On n'a jamais vu un peuple se gouverner lui-même, et on ne le verra jamais... Tout gouvernement est oligarchique par nature : mais l'origine des oligarques et leur formation peuvent être très différentes, qui déterminent leur action. Il faut remplacer la formule 'gouvernement du peuple par le peuple' par celle-ci : 'gouvernement du peuple par une élite issue du peuple".

Cette promotion ouvrière distingue le P.C.F. des autres partis politiques français. Elle le distingue aussi des autres partis communistes occidentaux, et notamment de l'italien. Les dirigeants du P.C.I. viennent en majorité de la bourgeoisie, comme ceux de tous les partis politiques dans les démocraties pluralistes. Moralement, humainement, le parti communiste français l'emporte ainsi sur les autres partis. Politiquement aussi, dans une famille socialiste dominée par l'obsession du prolétariat. Mais la prédominance ouvrière contribue à renforcer cette obsession. Promouvoir les travailleurs à des postes de direction, cela n'implique pas seulement qu'on leur donne une formation technique, mais également une armature culturelle permettant de situer tous les problèmes dans un ensemble structuré, dans un modèle de société. L'idéologie marxiste fournit un cadre de ce genre. Elle s'avère un excellent outil de promotion intellectuelle. Elle transforme des ouvriers en excellents chefs politiques ou syndicaux, de même qualité que leurs homologues bourgeois.

Ils ont évidemment tendance à se raccrocher aux principes du système qui les a formés et qui les soutient. Ils n'ont pas assez de recul pour jeter sur lui un regard critique. Ils n'acceptent pas facilement de le remettre en cause. Dans les discussions idéologiques, la critique des dogmes, la contestation, les intellectuels et les fils de la bourgeoisie ont toujours un avantage considérable sur les autodidactes du prolétariat. Dans ces domaines, les handicaps de l'environnement familial et de la formation universitaire sont difficiles à surmonter. La promotion ouvrière renforce la rigidité doctrinale et le monolithisme du parti. À moins que les changements ne soient décidés d'en haut. Les intellectuels communistes ont plus protesté que les membres des cellules d'usine contre l'abandon de la dictature du prolétariat.

Cet abandon n'a pas mis fin à l'idéolâtrie du prolétariat. Le P.C.F. maintient toujours fermement que le socialisme doit être construit sous la direction de la classe ouvrière. Il ne veut plus que cette direction soit dictatoriale. Mais il veut toujours que le prolétariat dirige. Il demeure très attaché à un principe qui justifie sa prétention à dominer la gauche. Si la classe ouvrière doit conduire la marche au socialisme, le parti qui exprime le mieux la classe ouvrière doit prendre la tête de cette entreprise commune. Le dogme marxiste s'oppose ici au principe démocratique. Le verdict des électeurs donne moins de titre à diriger la construction du socialisme que le caractère ouvrier, qui définit la légitimité politique, comme le sang bleu dans les aristocraties héréditaires.

Le parti socialiste fait de grands efforts pour rejeter cette idéolâtrie du prolétariat. En face du P.C.F. qui se prétend "le parti de la classe ouvrière"», le P.S. s'affirme "un parti de front de classe" (c'est lui qui souligne "le" et "un", dans ses documents officiels). Pour lui, "le front de classe, prenant appui sur la classe ouvrière « au sens large, rassemble en outre toutes les autres couches sociales salariées ou non salariées qui ont intérêt à détruire l'exploitation économique, la domination politique et l'hégémonie idéologique du capitalisme". Les textes nationaux du P.S. précisent "qu'il n'existe pas au sein du front de classe certaines couches subordonnées à d'autres".

Cependant, ils disent aussi que "la classe ouvrière a toujours joué et jouera encore longtemps un rôle moteur dans la lutte pour le 'socialisme", en précisant : "mais elle ne peut jouer un rôle dirigeant". Les diverses formules se contredisent un peu : le moteur entraînant le reste de la voiture. Les positions du C.E.R.E.S. sont plus claires. Sa conception du front de classe "suppose que dans l'hypothèse d'une arrivée de la gauche au pouvoir et d'un processus « de transition au socialisme, la classe des travailleurs exploités soit la fraction hégémonique politiquement dominante du nouveau bloc de classes et de fractions de classe au 'pouvoir". On est très proche de la doctrine du P.C.F. On reste fidèle à l'idéolâtrie marxiste.

Elle reflète la structure des nations libérales du XIXe siècle, où le prolétariat dévoilait la nature véritable de la société bourgeoise masquée derrière le camouflage de la démocratie formelle. Il était alors la partie la plus exploitée de la population, celle qui ressentait le plus durement l'oppression capitaliste et qui la révélait le plus clairement. Il en était aussi la partie en pleine expansion, qui étendait progressivement son emprise. La concentration capitaliste le faisait croître pendant qu'elle rétrécissait la bourgeoisie, peu à peu réduite à l'état de forteresse assiégée. Un jour, cette forteresse serait submergée par les masses ouvrières. D'elles venaient l'impulsion révolutionnaire et la force qui lui donnerait la victoire. Déjà, cependant, le concept de prolétariat simplifiait trop la situation. Aujourd'hui, il devient irréel, dans une société très complexe et très diversifiée.

L'appliquer à tous les "travailleurs", comme le fait le langage socialiste courant, cela n'exclut qu'une poignée de parasites. Le petit commerçant parisien travaille beaucoup, qui part pour Rungis à 5 heures du matin et ne ferme sa boutique qu'à 8 heures du soir. Plus que l'ouvrier du Livre protégé par des conventions malthusiennes. Confondre le prolétariat et les salariés, c'est y inclure les hauts fonctionnaires et les P.D.G., et non les petits artisans, beaucoup plus exploités. Considérer seulement les ouvriers d'usine comme prolétaires, c'est oublier d'autres catégories opprimées : employés de magasins, petit personnel des administrations et des entreprises, dactylos, etc. Opposer les travailleurs manuels et les autres - les mains sales et les cols blancs - ajoute à la confusion, sans compter que le prolétariat risque alors de se réduire aux ouvriers immigrés.

Le problème essentiel n'est pas là. Même si l'on parvient à une bonne définition du prolétariat, il n'est plus aujourd'hui le centre de l'évolution des sociétés industrielles. Lui restituer une dignité, une égalité, une liberté, une joie de vivre, cela reste l'objectif principal du socialisme. Malgré la sécurité sociale, les congés payés, la retraite, les salaires plus décents, la vie reste dure pour les prolétaires, pénible le travail, mince la part de gâteau. Mais leur situation devient plus acceptable (ou moins inacceptable) que celle des prolétaires du XIXe siècle. Elle les intègre plus ou moins dans une société qu'ils tendent à transformer pacifiquement, plutôt que par une révolution brutale. Le progrès des forces productives a fait perdre à la classe ouvrière son caractère dominant, d'où découlait son rôle moteur dans l'histoire. Les nations avancées d'Occident sont menées par la technique, l'organisation, la science, la communication, les services, plus que par l'industrie. La construction du socialisme, comme toutes autres transformations collectives, sera conduite par les catégories sociales engendrées par ces nouvelles forces productives, beaucoup plus que par le prolétariat.

Allons plus loin. On ne doit pas confondre l'impulsion révolutionnaire et la direction de la révolution. Croire que "le prolétariat", "la classe ouvrière", "les exploités", "les damnés de la terre", pourraient eux-mêmes conduire le processus révolutionnaire et la construction du socialisme, c'est ignorer les mécanismes des sociétés humaines. Là se trouve un défaut essentiel du marxisme. Une classe, une masse, une population peuvent refuser l'ordre établi, se soulever contre lui, l'abattre. Elles sont absolument incapables de le remplacer. Rosa Luxemburg a reproché à Lénine de déformer la pensée de Marx en substituant à l'hégémonie du prolétariat l'hégémonie du parti du prolétariat : ce dernier se définissant par le fait qu'il parle et agit - ou qu'il dit parler et agir - au nom du prolétariat. Elle avait raison en théorie, mais tort en pratique. Vladimir Ilitch ne pouvait faire autrement, s'il voulait réussir la Révolution de 1917 et construire le socialisme en Russie. L'hégémonie du prolétariat est une formule privée de sens parce qu'une classe sociale ne peut pas exercer d'hégémonie.

Le spontanéisme créateur est possible dans les petits groupes. Encore a-t-il pour effet de promouvoir des leaders qui les prennent en main. Les grands ensembles humains, les classes, les masses populaires, ne peuvent s'exprimer et agir qu'à travers une organisation, et toute organisation est nécessairement hiérarchique, au moins en partie. Bien d'autres types d'organisation qu'un parti léniniste sont concevables. Le socialisme doit d'ailleurs en inventer d'autres s'il veut être démocratique. Mais il devra toujours constituer des organisations véritables, ayant une épine dorsale, une moelle épinière, un cerveau. C'est-à-dire une armature, un système de communication et un appareil de décision. Des comités de base vaguement associés ou fédérés n'y suffiraient pas, à moins d'être les paravents d'une organisation secrète centralisée, qui les manipulerait.

 

 

Programme commun ou Décalogue ?

 

L'idéolâtrie ne concerne pas seulement les dogmes fondamentaux : celui de la Base et des Superstructures, celui du Prolétariat, celui de la Révolution (qu'on retrouvera plus loin). Elle s'étend au catéchisme et à ses règles d'action pratique. Le Programme commun de la gauche a pris un caractère quasi sacré, comme s'il n'était pas une œuvre humaine, fruit de longs travaux et de compromis difficiles, mais un texte gravé par Marx lui-même sur des Tables de la Loi remises à François Mitterrand et à Georges Marchais prosternés au sommet du Sinaï. Qui se permet d'en contester tel ou tel point fait figure de sacrilège, voué aux anathèmes et aux ténèbres extérieures. Il y a bien une commission de révision du nouveau Décalogue, mais elle agit avec le respect, la prudence, la lenteur, le conservatisme des cardinaux de Curie. [...]

 

 

 

Notes

 

(1) L'analyse systémique américaine le fait aussi : on sait que David Easton considère la République de Weimar, le Reich hitlérien et la République fédérale allemande comme les trois variétés d'un même système politique !
(2) Souligné par l'auteur.

 

 

© Maurice Duverger (1917-2014), in Lettre ouverte aux socialistes, Albin Michel, 1976, 157 pages.

 

 


 

 

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