La leçon de Claude Lévi-Strauss

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La raison de cette mise en ligne a eu pour détonateur, à la vérité, l'incroyable déroulement du "procès Merah", qui s'est achevé le jeudi 2 novembre, achèvement provisoire puisqu'avec l'appel, nous serons partis pour un nouveau tour. Mon souhait est d'en faire une méditation prolongeant le "rapport Obin", sur les signes et manifestations d'appartenance religieuse dans les établissements scolaires, dont on n'a pas fini d'admirer les avertissements prémonitoires, et auquel il conviendra de se reporter, puisqu'in fine, j'y ai ajouté un long développement explicatif.

 

 

 

"On ne va pas se laisser infester par la problématique religieuse" (E. Chenière, principal du collège de Creil, octobre 1989)

"La lecture de l'Archipel du Goulag nous a appris ce que l'énormité du crime devait à l'idéologie, et cette révélation a guéri une grande partie d'entre nous de l'arrogance intellectuelle" (A. F., L'Identité malheureuse, p. 12)

 

En 2005, paraissait un rapport rédigé par dix inspecteurs généraux de l'Éducation nationale sur les signes et manifestations d'appartenance religieuse dans les établissements scolaires. L'étude révélait qu'un "phénomène d'une tout autre ampleur" que la seule question du voile affectait les quartiers sensibles. Elle faisait état notamment des difficultés croissantes que rencontraient, dans leur enseignement même, les professeurs de lettres ou de philosophie. On y apprenait, par exemple, que les Lumières et leurs représentants sont très mal vus : "Rousseau est contraire à ma religion", déclare un élève d'un lycée professionnel, et, joignant le geste à la parole, il sort du cours. Le Tartuffe de Molière est également une cible de choix : refus d'étudier ou de jouer la pièce, boycott ou perturbation d'une représentation. Madame Bovary est jugé dangereusement favorable à la liberté de la femme : "Dans certains quartiers, écrivent les auteurs du rapport, les élèves sont incités à se méfier de tout ce que les professeurs leur proposent, qui doit d'abord être un objet de suspicion, comme ce qu'ils trouvent à la cantine dans leur assiette ; et ils sont engagés à trier les textes étudiés selon les mêmes catégories religieuses du halal (autorisé) et du haram (interdit)".

Et l'enseignement le plus litigieux, le plus transgressif, le moins halal aujourd'hui est celui de l'histoire. Il a beau, cet enseignement, ouvrir toujours plus l'histoire de France sur l'extérieur afin que les élèves issus de l'immigration "s'y retrouvent", selon les termes du secrétaire général de l'Association des professeurs d'histoire et de géographie, on l'accuse de véhiculer une idéologie partiale et mensongère. Un autre rapport, plus récent, celui déjà cité du Haut Conseil à l'intégration, résume la situation en ces termes : "Pour des générations d'enfants d'immigrés, la remise en question de l'histoire ne s'est pas posée. La formule bien connue de "nos ancêtres les Gaulois", aujourd'hui considérée comme assimilatrice, était conçue comme un moyen d'intégrer dans une même histoire des écoliers venus de pays différents. Or, depuis plusieurs années, dans un nombre croissant d'établissements, les cours d'histoire sont le lieu de contestations, ou d'affrontements et de mise en concurrence de mémoires particulières qui témoignent du refus de partager une histoire commune. [ ... ] Trois questions provoquent des situations de tension dans certains établissements : l'enseignement du fait religieux ; l'extermination des Juifs d'Europe ; le Proche-Orient (le conflit israélo-palestinien). [ ... ] La vision du monde qui semble s'opérer est binaire : d'un côté, les opprimés, victimes de l'impérialisme des Occidentaux, et ce, depuis les temps les plus reculés, et, de l'autre, les oppresseurs, les Européens et les Américains blancs pilleurs des pays du tiers-monde. Cette vision fantasmée sert d'explication à l'histoire du monde et de justification aux échecs personnels".

Dans L'lrrévolution, roman paru en 1971, Pascal Lainé met en scène un jeune professeur de philosophie qui lui ressemble comme un frère. Il est agrégé et politisé, c'est-à-dire - 68 oblige - contestataire. Nommé pour son premier poste dans le lycée technique d'une petite ville du Nord de la France, il se heurte à "l'exaspérante docilité" de ses élèves. Ils sont sages comme des images quand il les voudrait rétifs et même frondeurs. Ils sont passifs, ils sont malléables, alors qu'il aimerait tant les voir ruer dans les brancards : "Ils arrivent même à tirer des notes de mon charabia ; prendre des notes : la seule chose dont ils ne démordent pas ! Or c'est cela l'important : obtenir qu'ils ne prennent plus de notes ; et pareillement qu'ils me discutent. Ces notes qu'ils prennent ; qu'ils prennent indifféremment quelque bêtise qu'il me passe par la tête : c'est la marque, c'est le signe convenu, c'est l'acceptation de la sujétion. Que faire pour qu'ils se révoltent contre moi ? C'est en se révoltant contre moi seulement qu'ils auront appris quelque chose de moi".

Comme cette lamentation (qui a pu être aussi la mienne) nous paraît aujourd'hui lointaine et luxueuse ! Nous ne pouvons plus faire nôtre le spleen de l'adulte gâté qui pense avec Mao qu'on a toujours raison de se révolter et qui rêve avec Foucault d'une sortie de l'âge disciplinaire. Le grand problème contemporain, ce n'est pas la docilité de la réception, c'est la brutalité de la fin de non-recevoir opposée aux contenus de l'enseignement par un nombre grandissant d'élèves. Ce n'est pas l'apathie, c'est l'agressivité. Ce n'est pas l'absence d'esprit critique, c'est la critique ignorante de la culture scolaire. Même les professeurs qui, dans la lignée de Fanon, de Badiou ou de Vattimo, considèrent que l'Occident est le grand coupable, souffrent d'une telle situation. Les plus engagés arrivent à tenir le choc. Ils ne se laissent pas abattre. Prenant stoïquement sur eux, ils disent que la rage dont ils sont les témoins et parfois les victimes ne doit pas être stigmatisée au nom de la laïcité, mais comprise en termes politiques, c'est-à-dire laïques, comme un acte de résistance à la grande injustice globale qui se déchaîne à Gaza et qui sévit aussi dans les banlieues. Ils surmontent donc leur trouble initial et demeurent solidaires de ceux que leur idée de l'histoire désigne sous le nom de dominés. Ce nom ne doit être sali sous aucun prétexte. Aussi prennent-ils, en toutes circonstances, le parti de l'empathie, à l'image de l'écrivain Salim Bachi qui, pour un grand quotidien français, s'est mis dans la tête de Mohamed Merah et a réussi l'exploit de faire tenir à ce septuple assassin les propos pathétiques d'un enfant perdu : "Donnez-moi vos bombes et je vous donnerai le pistolet avec lequel j'ai tué ces gamins pour venger d'autres gamins tués par des paras israéliens ou français c'est la même chose vu du trou sans fond où l'on se trouve". Mais, comme le montrent les rapports qui s'empilent sur les bureaux des différents gouvernements, toujours plus nombreux sont les professeurs qui, bien que tourmentés par la mauvaise conscience et préparés par leur maître penseur à déconstruire la culture dominante, se refusent à cautionner l'hostilité butée dont cette culture fait l'objet. De la soumission à la contestation en passant par le détachement, ils avaient anticipé tous les scénarios sauf celui d'une indignation indigne, d'une haine obscène, d'une révolte plus révoltante que l'ordre qu'elle dénonce. Ils n'avaient pas prévu que leur métier puisse devenir un "sport de combat", selon l'expression de l'un des leurs, interrogé à la télévision après avoir été roué de coups par un élève d'origine marocaine qui s'était senti insulté par son cours sur le fait religieux depuis 1880. Cette stupeur et ce désarroi attendent encore leur romancier.

À l'époque de L'lrrévolution, le peuple habitait les quartiers populaires et ses enfants entraient dans l'enseignement professionnel ou suivaient le cursus technique au lycée. À l'ère de la diversité, le peuple se divise en deux composantes qui s'éloignent dramatiquement l'une de l'autre. Les Français qu'on n'ose plus dire de souche et les Français d'origine étrangère qui avaient joué le jeu de l'assimilation s'installent dans les zones rurales ou périurbaines. Ils vivaient "de l'autre côté du périphérique", Ils vivent désormais de l'autre côté de la banlieue. Dans son livre Fractures françaises, le géographe Christophe Guilluy explique ce séparatisme d'en bas par le fait qu'avec le passage d'une immigration de travail à une immigration familiale, les autochtones ont perdu le statut de référent culturel qui était le leur dans les périodes précédentes de l'immigration. Ils ne sont plus prescripteurs. Quand le cybercafé s'appelle "Bled.com" et que la boucherie ou le fast-food ou les deux sont halal, ces sédentaires font l'expérience déroutante de l'exil. Quand ils voient se multiplier les conversions à l'islam, ils se demandent où ils habitent. Ils n'ont pas bougé, mais tout a changé autour d'eux. Ont-ils peur de l'étranger ? Se ferment-ils à l'Autre ? Non, ils se sentent devenir étrangers sur leur propre sol. Ils incarnaient la norme, ils se retrouvent à la marge. Ils étaient la majorité dans un environnement familier; les voici minoritaires dans un espace dont ils ont perdu la maîtrise. C'est à cette situation qu'ils réagissent en allant vivre ailleurs. C'est pour ne pas y être à nouveau exposés qu'ils se montrent généralement hostiles à la construction de logements sociaux dans les communes où ils ont élu domicile. Plus l'immigration augmente et plus le territoire se fragmente. On sait depuis longtemps que les riches tiennent les pauvres à distance et que l'embourgeoisement et même seulement l'accession à la classe moyenne se traduisent presque toujours par le déménagement. Mais voici que des pauvres - ouvriers, employés, travailleurs précaires, salariés à temps partiel - s'écartent d'autres pauvres. Et ils sortent, en même temps, du droit chemin politique qui était jusque-là le leur : ayant le sentiment que la gauche ne tient aucun compte de leur malaise, ils s'en détachent massivement. Une rupture silencieuse s'opère entre cette expérience prolétarienne et le grand récit de lutte et d'émancipation qui était censé la prendre en charge. On observe le même phénomène en Grande-Bretagne, en Allemagne ou dans les pays scandinaves, mais la gauche aurait tort de s'en faire et de battre sa coulpe selon la fondation Terra Nova, l'un des "think tanks" les plus dynamiques du Parti socialiste français. La confiance est de mise, non la mauvaise conscience, car une nouvelle coalition émerge formée des diplômés, des jeunes, des minorités et des femmes en lutte pour l'égalité. Elle représente, cette coalition arc-en-ciel, la France de demain : une France qui veut le changement, qui est tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive. À cette France résolument tournée vers l'avenir, s'oppose la France de Maurice Barrès et d'Amélie Poulain, la France qui regrette le bon vieux temps où les Français de souche ne croisaient que leurs pareils, la France sépia qui pleure son homogénéité perdue, la France frileuse qui voudrait vivre à l'écart du monde, la France obsidionale qui perçoit tout nouveau venu comme un envahisseur, la France geignarde du "c'était mieux avant", la France blafarde qui considère que "la France est de moins en moins la France". Or, les classes populaires ont majoritairement rejoint cette France-là. Elles ont délaissé le camp du progrès, c'est-à-dire de l'humanité en marche vers son unification, pour celui du repli protectionniste et particulariste. Bref, le peuple a déçu la gauche : il s'est figé dans la nostalgie, il est devenu réactionnaire. Prenant à la lettre l'ironique solution préconisée par Bertolt Brecht, au lendemain de la première insurrection ouvrière dans un pays de l'Europe communiste, Terra Nova a donc décidé de le dissoudre et d'en élire un autre. Elle l'a fait dans l'euphorie du combat contre les forces du mal et le cœur d'autant plus léger que la déchéance morale de l'ancien peuple s'accompagne très opportunément d'un déclin sociologique. S'il faut en croire Terra Nova, la nouvelle France est vouée à gagner la bataille du nombre. Les ronchons vieillissent, l'évolution démographique les marginalise, leurs jours sont comptés.

Les élections françaises de 2012 ont partiellement démenti cette analyse. Un grand nombre d'ouvriers et d'employés ont sanctionné au second tour le "président des riches" en reportant leurs voix sur le candidat de la gauche. Il reste que le Front national est aujourd'hui le premier parti ouvrier de France. Mais surtout ceux qui dénoncent cette évolution, les sympathiques bobos, pratiquent eux-mêmes l'évitement par le choix de leur lieu de résidence et, plus encore, par celui de l'école où ils inscrivent leurs enfants. Ils ne sont pas moins séparatistes dans les faits que les riches qu'ils abhorrent et que le peuple qui, en se repliant sur le saucisson-pinard, a trahi sa mission. Aussi inconséquents que tranchants, ils se prémunissent de cela même qu'ils font profession de vouloir. Ils prônent l'abolition des frontières tout en érigeant soigneusement les leurs. Ils célèbrent la mixité et ils fuient la promiscuité. Ils font l'éloge du métissage mais cela ne les engage à rien sinon à se mettre en quatre pour obtenir la régularisation de leur "nounou" ou de leur femme de ménage. L'Autre, l'Autre, ils répètent sans cesse ce maître mot, mais c'est dans le confort de l'entre-soi qu'ils cultivent l'exotisme. Sont-ils cyniques ? Sont-ils duplices ? Non, ils sont leurs propres dupes. Ils croient ce qu'ils disent. Seulement ce qu'ils disent les mystifie et les égare en magnifiant ou en camouflant les dispositifs prosaïques du monde réel. À l'expérience qu'ils vivent, ils substituent un récit édifiant et ils sont les premiers à être abusés par ce tour de passe-passe. Mobiles, flexibles, fluides, rapides, ils choisissent pour figure tutélaire Mercure, le dieu aux semelles de vent, alors même que les immeubles où ils habitent sont protégés comme des coffres-forts par une succession de digicodes et d'interphones. La bigarrure dont ils s'enchantent, l'ouverture dont ils s'enorgueillissent sont essentiellement touristiques. Ils rendent grâce à la technique d'avoir aboli les distances et, avec celles-ci, l'opposition du proche et du lointain : tout ce qui avait le cachet mystérieux de l'ailleurs est disponible ici, toutes les musiques, toutes les cuisines, toutes les saveurs, tous les produits et tous les prénoms de la terre sont en magasin. Le temps des blinis et de la mozzarella est aussi celui où nul n'a plus besoin d'être russe ou italien pour appeler son enfant Dimitri ou Matteo : il suffit de se servir. Au moment précis où le monde commun éclate et s'ethnicise, la consommation se mondialise et les bobos font au nom de celle-ci la leçon à celui-là. Ils aiment à regarder leur déambulation gourmande dans les allées du grand bazar comme une victoire du nomadisme sur les préjugés chauvins. Ils impriment ainsi le sceau de l'idéal à la société de la marchandise. Cette morale n'est pas convaincante. Péché capital pour une morale, elle se paye de mots. Je lui opposerai celle d'un penseur que le cosmopolisme postmoderne a cru pouvoir mettre à son service et qui a déçu son attente : Claude Lévi-Strauss.

En 1952, le déjà célèbre anthropologue prononce à l'Unesco une conférence qui fera date : Race et Histoire. Le mot race n'y est présent que pour être aussitôt destitué et remplacé par celui de culture ou de civilisation. Et, contrairement à son usage courant issu de la philosophie des Lumières, ce mot lui-même ne doit en aucun cas s'employer au singulier. Il désigne, selon la définition classique d'Edward Burnett Tylor, le tout complexe qui comprend à la fois "les sciences, les croyances, les arts, la morale, les lois, les coutumes et les autres facultés et habitudes acquises par l'homme dans l'état social", mais ce tout n'embrasse pas la totalité des mortels. Chaque culture ou civilisation humaine est tentée de croire qu'elle incarne à elle seule l'humanité et que ceux qui vivent autrement sont des sauvages ou des barbares. Il faut donc, dit Lévi-Strauss, combattre cette tentation. Et il rappelle que, quelques années après la découverte de l'Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions enquêter pour trancher cette épineuse question - les indigènes ont-ils une âme ? -, ces derniers immergeaient les Blancs prisonniers "afin de vérifier, par une surveillance prolongée, si leur cadavre était, ou non, sujet à la putréfaction". Il conclut de cette similitude de comportement : "Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie". Il ôte ainsi sa raison d'être à la colonisation et il retrouve Montaigne : "Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage".

La conférence Race et Histoire a été reçue et fêtée comme une nouvelle Lettre sur la tolérance. Après la mise en pièces du dogmatisme, le combat contre l'ethnocentrisme; après l'acceptation de la diversité des opinions individuelles, la prise en compte de la diversité culturelle du genre humain. Cette prise en compte est aussi une autocritique: l'Europe a justifié sa domination sur le reste du monde par les prouesses techniques dont elle pouvait se targuer. En montrant de quelle cécité ce sentiment de supériorité témoigne, Lévi-Strauss lui rabat le caquet et elle l'en remercie car elle ne saurait se refonder dans un autre terreau que la mauvaise conscience.

Roger Caillois a objecté à l'ethnologue que l'enquête ethnologique était l'apanage de la civilisation occidentale et la preuve "incontestable" de sa supériorité. Aucune autre civilisation ne s'était montrée capable d'un pareil accomplissement. Aucune n'avait regardé le dehors avec une telle curiosité. Aucune ne s'était regardée du dehors avec une telle avidité. Aucune n'avait su comme la nôtre sortir ainsi d'elle-même. Cette objection (sérieuse) n'a pas été retenue. Très vite, la conférence de Lévi-Strauss est devenue un classique. Elle comblait l'attente de tous ceux qui pensaient, au vu du xxe siècle, que l'Europe était son pire, sinon même son seul ennemi, et qu'il lui incombait de ne jamais laisser sans surveillance le mal qui couvait en son sein. On a donc salué le renfort inestimable qu'apportait l'anthropologue au combat des Européens contre leurs propres démons. On a célébré, face à toutes les formes du rejet de l'Autre, les vertus pédagogiques de l'affirmation par un grand savant que "la vie de l'humanité ne se développe pas sous le régime d'une uniforme monotonie mais à travers des modes extraordinairement diversifiés de sociétés et de civilisations".

Race et Histoire n'était pas le dernier mot de Claude Lévi-Strauss. Vingt ans plus tard, il prononce, dans la même enceinte, une autre conférence, Race et Culture, et là, devant les délégués majoritaires et médusés des pays du tiers-monde, il fait scandale. Il avait écrit le bréviaire de l'antiracisme; le voici qui montre, comme l'écrit admirativement (et courageusement) Jean Daniel, que "le problème du racisme est bien plus complexe que ne l'affirment tous les jours les moralistes" en se croyant, qui plus est, lévi-straussiens. À la confusion régnante entre attitudes normales et penchants criminels, Lévi-Strauss oppose une définition aussi précise que possible du racisme. Cette doctrine, dit-il, est une doctrine qui peut se résumer en quatre points : il existe une corrélation entre le patrimoine génétique et les aptitudes intellectuelles ; ce patrimoine est commun à tous les membres de certains groupes humains ; ces groupes appelés races peuvent être hiérarchisés ; cette hiérarchie autorise les "races" dites supérieures à commander, à exploiter les autres, éventuellement à les détruire. Ce discours scientifiquement indéfendable conduit à des pratiques abominables, mais, prévient solennellement Lévi-Strauss : "On ne saurait ranger sous la même rubrique ou imputer automatiquement au même préjugé l'attitude des individus ou des groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend totalement ou partiellement étrangers à d'autres valeurs". Ne pas confondre donc racisme et quant-à-soi. Consommateurs planétaires, nous ne sommes pas, pour autant, des êtres interchangeables et nous avons le droit d'aspirer à ne pas le devenir. "Il n'est nullement coupable de placer une manière de vivre ou de penser au-dessus de toutes les autres et d'éprouver peu d'attirance envers tels ou tels dont le genre de vie, respectable en lui-même, s'éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché". Et Lévi-Strauss de conclure : "Cette incommunicabilité relative n'autorise pas à opprimer ou à détruire les valeurs qu'on rejette ou leurs représentants, mais, maintenue dans ces limites, elle n'a rien de révoltant. Elle peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou de chaque communauté se conservent, et trouvent dans leur propre fonds les ressources nécessaires à leur renouvellement".

Nous ne produisons du neuf qu'à partir de ce que nous avons reçu. Oublier ou excommunier notre passé, ce n'est pas nous ouvrir à la dimension de l'avenir : c'est nous soumettre, sans résistance, à la force des choses. Si rien ne se perpétue, aucun commencement n'est possible. Et si tout se mélange, non plus. L'ancien et le moderne risquent de sombrer ensemble dans l'océan de l'indifférenciation. Le monde humain et terrestre a besoin de frontières. Lévi-Strauss nous invite donc, nous autres, Français, nous autres, Européens, à revoir nos prétentions à la baisse, sans pour autant renoncer à ce qui nous fonde. Nous devons, dit-il, tirer les leçons du xxe siècle en faisant la place à l'altérité. Mais ne sommes-nous pas nous-mêmes l'autre de l'Autre ? Et cet autre n'a-t-il pas le droit lui aussi d'être et de persévérer dans son être ? L'abandon de la grande ambition des Lumières, qui était de donner au monde entier notre visage, ne doit pas conduire à l'effacement de ce visage. Et pour bien se faire comprendre, Lévi-Strauss prêche par l'exemple. Dans De près et de loin, un livre d'entretiens avec Didier Eribon, publié en 1998, il affirme que si une communauté ethnique "s'accommode du bruit ou même s'y complaît", il ne la vouera pas aux gémonies, il ne prononcera pas son exclusion du genre humain et il se gardera bien évidemment d'incriminer son patrimoine génétique. Toutefois, ajoute-t-il, "je préférerai ne pas vivre trop près, et n'apprécierai pas que, sous ce méchant prétexte, on cherche à me culpabiliser".

L'immigration qui contribue et qui contribuera toujours davantage au peuplement du Vieux Monde renvoie les nations européennes et l'Europe elle-même à leur identité. Les individus cosmopolites que nous étions spontanément s'étaient déshabitués de dire nous. Et nous voici, à notre corps défendant, redevenus romantiques. Nous faisons la découverte de notre être, sous le choc de la pluralité. Découverte précieuse, découverte périlleuse : il nous faut combattre la tentation ethnocentrique de persécuter les différences et de nous ériger en modèle idéal sans pour autant succomber à la tentation pénitentielle de nous déprendre de nous-mêmes pour expier nos fautes. La bonne conscience nous est interdite mais il y a des limites à la mauvaise conscience. Notre héritage qui ne fait certes pas de nous des êtres supérieurs mérite d'être préservé et entretenu. Ce qui n'implique, en aucune façon, un retour à Taine, à Barrès et à leur pathos de l'enracinement. Il existe certes des Français de souche. Et l'on ne doit pas tenir cette donnée pour négligeable, méprisable ou déjà coupable. De Gaulle n'aurait pu éprouver, en juin 1940, la certitude absolue d'incarner la France s'il n'était issu d'une vieille famille française. Il lui fallait cette hérédité. Il lui fallait cette profondeur de temps. Il lui fallait cette légitimité filiale. Mais d'autres l'ont rejoint, qui n'avaient pas de semblables armoiries, qui étaient même, selon ses propres termes affectueux et reconnaissants, des métèques. Car, comme le dit Emmanuel Levinas, "la France est une nation à laquelle on peut s'attacher par le cœur aussi fortement que par les racines". Cette nation et cette idée de la nation se trouvaient engagées dans une lutte inexpiable entre 1939 et 1945, avec la mystique du sang et du sol.

Avec ses platanes et ses marronniers, ses paysages et son histoire, son génie propre et ses emprunts, sa langue, ses œuvres et ses échanges, la modalité française de la civilisation européenne dessine un monde. Et ce monde se propose aussi bien aux autochtones qu'aux nouveaux arrivants. Pour ne pas reconduire les horreurs du passé et pour relever le défi contemporain du vivre-ensemble, on voudrait aujourd'hui effacer la proposition identitaire. Lévi-Strauss nous enseigne, à l'inverse, qu'elle doit être maintenue fermement et transmise sans honte.

 

 

© Alain Finkielkraut, in L'identité malheureuse, Stock, novembre 2013, pp. 117-135.

 

 


 

 

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