Les risques de la média-politique

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Le 18 décembre 2013, le général (de corps d'armée !) de la Gendarmerie Bertrand Soubelet était auditionné par une commission de l'Assemblée nationale. Il parla sans fard, et mal lui en prit : il fut tout aussitôt "hazebroucké" comme on disait sous le grand Charles (heureuse époque, hélas à jamais disparue !).
Ledit gendarme pondit un livre pour mettre par écrit ce qu'il pensait de l'état de la France. Si je pourrais, ici ou là, lui faire la leçon sur la forme, en revanche je contresigne le fond : cet homme qui "ose dire la vérité" mérite le respect. Total.
Et si je publie quelques "bonnes feuilles" prenant le problème par le petit bout de la lorgnette (à propos de ce qu'il faut bien nommer la petite pute kosovare), c'est parce qu'à partir de ce cas (Flanby y brilla de toute sa redoutable incompétence) on peut en venir aux généralités du mal français. Bonne lecture ! Vous êtes un type bien, mon général !

 

"Le vrai courage, c'est affronter la réalité et décider pour la communauté en assumant les conséquences en termes de popularité ou de résultats dans les résultats dans les sondages. C'est aussi savoir résister aux pressions, au nom d'intérêts supérieurs et parfois en vertu de certains principes qui n'ont de valeur que lorsqu'on y croit vraiment" (Gal B. Soubelet, p. 182)

 

9 octobre 2013 - Leonarda Dibrani, une jeune Kosovare de quinze ans, élève en classe de troisième au lycée André- Malraux de Pontarlier, est récupérée sur un parking par une patrouille de la compagnie de gendarmerie de la ville lors d'une sortie scolaire. La veille, le père, Rom sans papiers, a été renvoyé au Kosovo. Les autres membres de la famille Dibrani, la mère et cinq de ses six enfants, ont été pris en charge par la police qui les a assignés à résidence à Levier dans le Doubs. Toute la famille sera expulsée de France dans les heures qui suivent. Leonarda doit être réunie à ses frères et sœurs.

Les gendarmes ne montent pas dans l'autocar. Ce sont les enseignantes qui accompagnent la jeune fille vers la patrouille, dans un climat apaisé. Toutes les précautions sont prises pour que cette intervention soit anodine pour les autres enfants présents.

Vendredi 11 octobre

Le cabinet du ministre de l'Intérieur demande à la direction des Opérations et de l'Emploi que je dirige des explications sur les conditions dans lesquelles l'action de cette patrouille a été effectuée. Disposant des éléments précis des conditions d'intervention de la gendarmerie, je reste serein. Le ministre est dûment informé.

La semaine suivante, la polémique éclate. La machine s'emballe et personne ne maîtrise plus rien. La réaction des médias est déclenchée par une lettre des "enseignants du collège André-Malraux et du lycée Toussaint-Louverture" sur le blog du Réseau éducation sans frontières (RESF) hébergé par Mediapart. Cette publication décrit la prise en charge de la jeune fille par les gendarmes comme s'étant déroulée sous les yeux de ses camarades de classe dans l'autocar. C'est une description fausse des faits. La jeune fille a quitté le car en toute discrétion et ses camarades ne se sont rendu compte de rien. Elle a été remise aux gendarmes par une enseignante à l'abri des regards et tout s'est déroulé avec une grande humanité.

Pourtant, les réactions partisanes continuent. Plusieurs personnalités politiques du PS et du Parti de gauche français, notamment, parlent de "rafle". Ainsi, la sénatrice Esther Benbassa d'Europe écologie Les Verts : "Moi qui pensais que la France n'avait pas perdu la mémoire de sa sombre histoire, j'étais loin d'imaginer qu'en 2013, en tant que parlementaire, élue du peuple, je serais témoin d'une rafle..." Les mots n'ont plus aucun sens. Quel manque de retenue de la part de parlementaires qui n'hésitent pas à utiliser des événements historiques douloureux, appartenant à un passé hélas trop récent, à des fins politiques.

Sans revenir sur le fond de l'affaire, l'expulsion de cette famille, qui aurait dû avoir lieu depuis plusieurs mois, a mis en exergue la manipulation partisane de faits divers par certains mouvements et associations.

Essayer de regrouper tous les enfants, pour que cette famille rejoigne son pays d'origine au complet, relevait d'une démarche plutôt humaniste. Elle a été présentée comme une atteinte à l'univers scolaire. La récupération politique d'une association pas très bien intentionnée et l'exploitation médiatique ont fait le reste.

Au total, tous les services de l'État qui ont accompli leur travail dans le respect de leur déontologie ont été mis en demeure de se justifier, et le ministre de l'Intérieur de l'époque lui-même, Manuel Valls, a été contraint d'écourter, le 18 octobre, son déplacement en Guadeloupe. Le président de la République est intervenu dans ce débat avec des éléments pas très consolidés. À la suite de cette intervention, on a pu entendre haut et fort la voix de ceux qui ont toujours quelque chose à dire lorsqu'une règle est appliquée, de ceux qui, en manifestant leur désaccord, ont le sentiment d'exister et de se remettre dans la course.

Résultat final : une impression de cacophonie, de désordre et de non-respect des règles par les services de l'État.

L'implication des plus hauts responsables du pays dans des faits divers exploités et présentés par des groupes de pression comme des faits graves "portant atteinte à des principes" (qui en réalité n'en sont pas) devient une habitude désastreuse.

Ce cas particulier, que j'ai pu vivre en direct, montre bien comment l'action politique peut se transformer en querelles stériles. Les responsables se sentent souvent acculés à des renoncements face à la pression de la rue et à des annonces péremptoires, très médiatisées et rarement suivies d'effets.

Aujourd'hui, qu'est-ce qui compte vraiment ?

Faire en sorte que l'opinion publique soit favorable et que la cote de popularité des uns et des autres ne soit pas trop affectée par la conduite des affaires publiques et des décisions prises.

Lorsque certaines décisions s'annoncent trop défavorables ou qu'elles cristallisent une situation qui pourrait dégénérer, un retour en arrière ne pose aucune difficulté. Cela signifie qu'elles n'ont pas été bien préparées en amont et que les avantages, les inconvénients et les risques potentiels n'ont pas été objectivement et lucidement mesurés.

Ce qui est le plus difficile à admettre, lorsqu'on est en position d'observer les décisions à haut niveau, c'est la facilité avec laquelle les hommes politiques renoncent à des enjeux parfois cruciaux et pleinement justifiés à long terme, pour un coup politique ou une annonce dont le gain et l'intérêt n'excéderont pas quarante-huit heures. Une multitude de technocrates aux dents longues trouveront toujours l'angle d'attaque pour présenter la chose comme une décision particulièrement opportune. Naturellement, le système produit des serviteurs zélés qui justifieront, sans état d'âme, une décision dont ils savent qu'elle est inadaptée et produira des effets négatifs à moyen ou long terme.

Gouverner avec, en permanence, le souci du "coup politique" qui permet de briller ou qui compense un échec, voilà la vraie nature de l'action de politique politicienne aujourd'hui. Sans oublier l'obsession de préserver l'image des principaux acteurs aux manettes de l'État. Les reculs face aux menaces et aux réactions de la rue sont devenus la réalité quotidienne. Cela relève d'une démarche contestable qui illustre les excès auxquels peut conduire la recherche de voix électorales.

Enfin, la tendance permanente à l'exploitation politique de tout événement, quel qu'il soit et si minime soit-il, s'amplifie. La surréaction des gouvernants depuis une quinzaine d'années est patente et pose la question du recul qu'un responsable des affaires publiques devrait avoir au regard de l'événement.

La gestion de l'immédiat est incompatible avec le nécessaire recul qui s'impose pour traiter les questions de fond et rester au niveau stratégique.

La vision et la poursuite du cap fixé sur le long terme ne sont pas compatibles avec le traitement direct de l'événement.

Le pouvoir politique ne devrait pas en permanence prendre position sur des sujets secondaires, de nature à le décrédibiliser. La tendance à profiter de toute occasion pour marquer des points et essayer de capitaliser une bonne image dans l'opinion publique est une conception de la politique peu en rapport avec les enjeux auxquels le pays doit faire face. Elle reste dangereuse et contre-productive.

Enfin, cette conception de la politique-spectacle qui consiste à surfer sur la crête de la vague, à exploiter l'émotion du bon peuple, à fabriquer du drame avec le moindre incident pour essayer de se maintenir ou de se remettre dans la course révèle la grande pauvreté de la vie publique. Ce réflexe permanent de surmédiatisation de la vie politique conduit à des excès et à une saturation de l'opinion publique.

La médiatisation concerne trop souvent des faux débats d'idées, des questions secondaires ou des polémiques inutiles. Faire de la politique essentiellement à travers les médias est un poison pour la démocratie.

Enfin, privilégier des annonces politiques sur des sujets secondaires, voire de détail, fait désormais manifestement partie d'une certaine stratégie. Lors du dernier quinquennat, le bouclier fiscal en fut un exemple, et, désormais, le prélèvement à la source en est un autre. Ces questions anecdotiques cachent une difficulté bien plus importante qui est la remise à plat des principes mêmes et de la conception de la fiscalité.

 

 

Les exemples de même nature sont nombreux.

Ces mesures ont toujours une part de démagogie plus ou moins prononcée et éloignent l'action politique de l'intérêt général. Elles se veulent emblématiques, mais elles ne répondent qu'à une logique électoraliste. Elles génèrent finalement plus de problèmes qu'elles n'apportent de solutions. En revanche, elles ont toujours un point commun notable, celui de l'effet boomerang, et leurs auteurs gagent qu'il sera encaissé par d'autres.

Lorsque Jean-Marc Ayrault renonce au relèvement annoncé du taux des prélèvements sur les produits d'épargne (PEL, CEL), ce renoncement peut paraître justifié, mais il laisse songeur sur le sérieux de la préparation de la mesure proposée par son gouvernement. De même que le recul sur l'écotaxe face au mouvement des Bonnets rouges indique simplement que cette mesure, qui aurait eu sa raison d'être, avait été préparée sans aucune concertation. Même scénario pour le Contrat Première Embauche que le Premier ministre Dominique de Villepin avait essayé d'imposer en avril 2006. Les étudiants, suivis par les syndicats et les partis politiques de gauche, avaient forcé au retrait de ce projet que personne n'avait pris la peine d'expliquer ni aux futurs embauchés ni aux travailleurs du pays.

 

 

Dans la pratique de l'action politique, l'intérêt général est une notion malheureusement très souvent absente des comportements et des décisions, alors même que cette notion devrait constituer le véritable moteur de ladite action. Les citoyens sont les témoins de cette dérive.

L'intérêt général ne sera jamais la somme des intérêts particuliers, il n'est pas non plus la vox populi et encore moins la posture qui favorisera les résultats aux prochaines élections.

Les choix qui favorisent l'amélioration et le progrès, en faisant régner l'équilibre et l'harmonie pour le plus grand nombre, ceux qui préservent les intérêts du pays, peuvent être qualifiés d'intérêt général. Or, depuis un certain nombre d'années, beaucoup de décisions ont été prises, des lois ont été votées dans un esprit peu conforme à cette conception, somme toute, basique.

En ce domaine, une seule illustration suffit : la répartition des services de l'État sur le territoire national devrait obéir à une logique d'efficience conforme aux besoins du terrain. Celle-ci est toujours présentée de cette manière depuis vingt-cinq ans par ceux qui portent ces réformes. Or, en pratique, les motivations qui président aux décisions de suppression de tel tribunal, de tel hôpital, tel commissariat ou brigade de gendarmerie n'ont souvent aucun rapport avec la logique et le pragmatisme.

Seules prévalent des considérations politiques qui prennent notamment en compte l'appartenance des élus à un parti. C'est l'occasion de conforter un élu en difficulté ou d'en déstabiliser un autre qui fait partie de l'opposition.

Ce fut le cas lorsque quinze escadrons de gendarmerie furent dissous entre les années 2008 et 2011. Toutes les propositions techniques qui avaient été faites en prenant en compte l'éloignement des lieux d'emploi, le délabrement des logements des gendarmes, furent balayées par des considérations politiques qui privilégiaient des unités dans des villes tenues par l'opposition. Quelques cas emblématiques mirent la gendarmerie en difficulté : comment expliquer, par exemple, la dissolution d'un escadron, dans le sud de la France, dont les locaux venaient d'être livrés quelques années auparavant ?

Tant que les responsables politiques prendront leurs décisions en fonction de la réaction supposée de l'opinion publique avec, en fond de tableau, des visées soit électorales, soit de préservation d'avantages catégoriels, l'intérêt du pays sera toujours malmené et le résultat toujours médiocre.

L'action politique est devenue la "quasi-propriété" d'une certaine population dont la diversité n'est pas assurée en dehors des partis. Ce fait acquis pose une interrogation majeure et devrait provoquer un questionnement collectif. La reproduction de modèles dont l'inefficacité est établie est désormais érigée en règle absolue. Cela ne contribue pas à modifier le cours des choses.

Pourquoi des chefs d'entreprise, des cadres du privé ne souhaitent-ils pas exercer de responsabilités dans la cité ? Pourquoi ne se sentent-ils pas attirés pas la gestion des affaires publiques ? Lorsqu'ils s'engagent dans cette voie, le parcours est semé de chausse-trappes et d'embûches dont ils ne se remettent pas, sauf en rentrant dans le "système".

Lorsqu'une réponse collective, pragmatique et partagée aura été apportée à cette question, une partie des difficultés de la vie publique du pays sera réglée. De la même manière, une autre question se pose aujourd'hui : celle du fonctionnement de notre administration.

 

Pour donner envie de lire la suite...

 

Le syndrome de l'apprenti sorcier

 

Mercredi 6 octobre 2010

Quatre associations représentant les Roms et les gens du voyage portent plainte auprès du procureur de Paris. Une affaire vient de naître. Ces associations prétendent que la gendarmerie détient illégalement un fichier recensant les délinquants appartenant à la communauté du voyage. Ce sera le début d'une longue polémique.

L'Office central de lutte contre la délinquance itinérante (OCLDI) est très directement mis en cause. Je viens de prendre mes fonctions d'adjoint au directeur des ressources humaines de la gendarmerie et cette mise en cause provoque une onde de choc au sein de l'institution. Les réseaux sociaux internes s'agitent, les personnels s'insurgent contre les accusations dont ils sont l'objet, eux qui s'investissent parfois au détriment de leur vie personnelle pour assurer la sécurité des Français. [...]

 

© Général Bertrand Soubelet, in Tout ce qu'il ne faut pas dire, Plon, 2016

 

 

 

* Je ne puis m'empêcher de signaler que cet ouvrage contient une charge contre Ayrault (fut-il un jour "premier' Ministre ?) qui mérite vraiment le détour...

* Et par ailleurs, le général Soubelet fait une claire allusion au rapport Perruchot sur le financement des syndicats qui mériterait amplement, en effet, d'être publié... et médité. Suivre ce lien (article du Point).

 

 


 

 

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