Vermeer - Vue de Delft

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Vue de Delft, 1660-1661, Mauritshuis, La Haye. Le plus beau tableau du monde.

 

Le peintre des intérieurs magiques et paisibles ouvre sa fenêtre. Et il nous donne un tableau éblouissant, dans un genre que Vermeer a peu pratiqué. C'est une tradition en Hollande que ces panoramas commandés par les édiles. Ainsi Van Goyen pour La Haye ou Rembrandt pour Amsterdam.

 

Mais si Vermeer va jusqu'à noter l'heure - 7 h 10 - au clocher de la porte de Schiedam, il modifie le réel, étire la ville en longueur, pour composer ce chef d’œuvre. Delft apparaît comme lavée par la pluie. Certains verront dans ces effets d'ombres et de lumières, la première œuvre impressionniste.

 


Marcel Proust, en 1921, écrit à son propos :

 

"J'ai su que j'avais vu le plus beau tableau du monde". Mais le romancier ne se contente pas d'un simple commentaire, fut-il élogieux, il met en scène la "Vue de Delft" dans "La Prisonnière" dans "A la recherche du temps perdu".

 

Son héros Bergotte est fasciné par le petit pan de mur jaune situé à l'extrême-droite du tableau. En proie au doute quant à son talent littéraire, il écrira après l'avoir observé attentivement : "C'est ainsi que j'aurais dû écrire"...il aurait fallu passer plusieurs couches, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune".

 

 

 

En effet, ce tableau est inséparable de Proust et de l'un de ses héros, Bergotte qui mourra devant ce chef d’œuvre (extrait de À la recherche du temps perdu - La Prisonnière)

 

[Écrivain à la santé chancelante, Bergotte se rend au musée pour admirer un tableau de Ver Meer qu’il connaît bien. Mais il a trop présumé des forces qui lui restent]

Il mourut dans les circonstances suivantes. Une crise d'urémie assez légère était cause qu'on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu'il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu'il ne se rappelait pas) était si bien peint qu'il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d'art chinoise, d'une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l'exposition.

Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise, ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune.  » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné le premier pour le second. "Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition".

Il se répétait : "Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune". Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : "C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien". Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ?

 

 

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