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D'un facteur prénommé Ferdinand

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Ainsi donc Nils Tavernier, après De toutes nos forces, nous donne à voir "L'Incroyable Histoire du facteur Cheval". Nils est le fils de l'immense Bertrand Tavernier (dont, si on ne doit retenir qu'un film, ce sera "La vie et rien d'autre" ; et si on peut en choisir un second, alors on ira vers "Dans la brume électrique") : bon sang ne saurait mentir, et c'est le cas.

Tant il est vrai que cette incroyable histoire est assez magnifiquement traitée, avec une sacrée belle photographie (et de sublimes vues sur les reliefs sédimentaires), et deux acteurs qui valent le détour - surtout l'homme, bien entendu (pourquoi bien entendu ? Mais parce que j'entends bien, voilà tout). Pardonnez-moi, mais Gamblin est littéralement habité par son personnage, et vieillit au fur et à mesure que le temps et l'édification de son palais s'avancent ; tout au contraire de Laetitia, qui garde jusqu'à son dernier souffle son immense beauté et ses seins généreux - il est vrai qu'elle a vingt ans de moins que son partenaire - alors que l'écart réel, entre le couple dont on nous conte l'histoire, n'était que de deux années.
Au fait, en lisant le générique de fin, comme tout un chacun, j'ai appris que cette actrice était toujours demoiselle après une solide série d'aventures sexuelles - ce qui, d'ailleurs, n'a rien d'étonnant ni de détonnant dans ce milieu -  et même, je crois une maternité. Dont acte. Ce qui m'amène, parce que j'ai mauvais esprit j'en conviens, à revenir sur le passé de celle qu'on nommait jadis "la jeune starlette corse" Laetitia Casta, qui fut choisie - à cause de ses formes généreuses, j'y reviens - pour incarner le symbole de la République : le buste de Marianne. Aussitôt fait, elle se fit domicilier de l'autre côté de la Manche, non pas parce que le climat brumeux des îles britanniques convenait particulièrement à son teint délicat, mais pour échapper à l'impôt - et là aussi, ce qui n'a, hélas, rien d'étonnant ni de détonnant dans ce milieu. Elle fut jugée sévèrement, du moins par certains ; ainsi du sénateur Delevoye (celui-là même qui, en ce moment même, est chargé de se pencher sur la quadrature du cercle, en tant que haut-commissaire à la réforme des retraites) qui avait dénoncé une "absence de patriotisme fiscal" chez la jeune femme. Toutes ces péripéties peu ragoûtantes ont été bien oubliées... mais je me souviens que la gôche-caviar bien-pensante lui trouvait toutes les excuses du monde, réservant ses sarcasmes et ses imprécations à Seillières, alors patron des patrons, qui gagnait trois fois moins que la starlette, et payait, lui, ses (lourds) impôts en France...
Donc, pour en revenir au film, voici un Jacques Gamblin qui irradie le film de la plus formidable présence du plus timide bourru et taiseux qui soit (tiens, petit détail croustillant, il "perd" très provisoirement sa mouche peu après le début, dans une courte séquence qui aura échappé au réalisateur...) et qui, en dépit de nombreuses ellipses (ou peut-être à cause d'elles) est de plus en plus proche du facteur possédé par son œuvre. À telle enseigne que lorsque son épouse mourante lui confie : "tu m'as rendue très heureuse", on a beaucoup de peine à la croire... Ou alors, c'est que dans la vie réelle, elle n'avait guère été gâtée par son premier mari, le défunt Pupat.

Quoi qu'il en soit, notre Philomène, qui était veuve depuis trois ans (le futur l'était depuis cinq) lors de la seconde union ("le 28 septembre 1878 à neuf heures du matin"), si elle ne savait ni lire ni signer, n'avait pas perdu le nord (à preuve, le contrat de mariage, car elle apportait du bien, même modeste, dans la corbeille) et avait sans doute souhaité protéger ses arrières...

Et je ne peux mieux achever ce billet qu'en donnant à lire un long extrait d'un article paru voici près de soixante ans, dans le seul but de suggérer aux lecteurs la visite de cet "incroyable Palais"...

 

"Dix kilomètres après la sortie de Beaurepaire, la Nationale 538, qui va de Vienne, à Romans-sur-Isère, traverse comme par mégarde une localité nommée Hauterives. Rien ne distingue, à première vue, cette bourgade sans apprêt, arrosée par la Galaure et dont le dictionnaire dit laconiquement : Commune de la Drôme, 1 600 habitants, Papeterie.
Hauterives mérite mieux que ce dédain, car l'ange du bizarre, comme dans le conte de Poe, y guette le voyageur. Il a même laissé sa carte de visite çà et là dans le village : quelques grossiers panneaux de bois portant ces mots inattendus : "Palais  idéal, Suivez les flèches".
Suivons donc, nouveau Thésée, ce vague fil d'Ariane, poussons la petite barrière qui s'ouvre entre deux glycines : nous voici dans un autre monde...
Au centre d'un jardin admirable, aussi secret et préservé que le Paradou inventé par Zola, se dresse un monument étrange, moitié sanctuaire, moitié château, couvert sur toute sa surface de sculptures extravagantes, creusé de toutes parts de grottes et de galeries, coupé de terrasses et de belvédères auxquels on accède par des escaliers aux rampes chantournées. Cette masse de grise rocaille, trouée de milliers d'alvéoles comme un fruit mangé des guêpes, a de quoi surprendre : on dirait des Buttes Chaumont en délire, ou un temple d'Angkor revu par Dubuffet. [...] Rien ne le lasse, rien ne le désabuse, il ne vit que pour ce palais qu'il élève, jour après jour, assemblant les pierres recueillies, en formant des personnages, des animaux, des éléments d'architecture, suppléant à la sculpture naturelle quand celle-ci fait défaut. Pour tout outillage, il a une truelle, quelques récipients servant d'auges, une robuste brouette ; quant aux matériaux, il n'achète que la chaux et le ciment (3 500 sacs). Ainsi pendant 33 ans !
Commencé en 1879, le "Palais idéal" est achevé en 1912 : 26 m de long, 12 à 14 m de large, 10 à 12 rn de haut, plus de 1 000 m3 de maçonnerie !... Sans autre secours que sa musique intérieure, cet Orphée rustique a ordonné autour de lui les pierres des vieux déluges pour en former ce palais absolument inutile  qui n'est fait que pour être vu.
Que le facteur Cheval ait été dépassé par sa propre création, on n'en peut douter lorsqu'on déchiffre les sentences, axiomes et formules dont il a cru bon d'illustrer son œuvre en les gravant dans la pierre. Ce ne sont que truismes naïfs, lieux communs solennels, professions de foi infantiles - descendance abâtardie d'un humanisme à la Hugo. Il s'y mêle des débris historiques ou mythologiques arrachés à quelque Almanach Hachette. En même temps, Ferdinand Cheval y affirme maintes fois sa fierté de l'œuvre accomplie ; il n'hésite pas à qualifier son palais de "merveille" et rappelle sans cesse qu'il est fils de paysan, homme de la condition la plus humble, à qui Dieu a confié le soin d'accomplir un de ses "desseins impénétrables". Mais une sorte de merveilleuse naïveté, de robuste confiance sauve ces déclarations du ridicule, comme elle donne à la brève autobiographie du facteur son émouvante couleur.
Prince de l'humour involontaire dans ses écrits, Cheval est non moins sûrement le roi d'un palais unique en son genre. L'imagination la plus folle s'y donne libre cours sous les dehors d'un symbolisme convenu. On comprend que les surréalistes aient été bouleversés par ce spectre de pierre, né de la rêverie obstinée d'un humble facteur rural. L'inconscient ici parle à voix haute.
La décoration interne et externe du Palis idéal nous offre une sorte de cosmogonie délirante où se retrouvent pêle-mêle, et comme confondus, les grands mythes humains, les données de l'histoire aussi bien que des fragments de la vie quotidienne ou de la nature. L'intéressant serait de savoir quelle théorie présida au choix des divers éléments. Pourquoi Ève et pas Moïse ? Pourquoi une mosquée plutôt qu'une église ? Et quels sont, pour Ferdinand Cheval, ces trois géants qu'il a baptisés : le Grand défenseur de la Gaule, le Grand savant grec, le Grand conquérant romain ?...

En fait, on se trouve en présence d'un type d'imagination semblable à celui du douanier Rousseau chez qui les souvenirs de ses campagnes coloniales avaient pris un caractère hallucinatoire, au point de marquer tous ses tableaux - encore qu'il fût persuadé de peindre ce qu'il voyait. C'est le réalisme du rêve. "Il y a lieu d'admettre, écrit André Breton, que le facteur Cheval, qui demeure le maître incontesté de l'architecture et de la sculpture médianimiques, a été hanté par les aspects de planchers de grottes, de vestiges de fontaines pétrifiantes de cette région de la Drôme où, durant trente-six ans, il effectua sa tournée" (Point du jour, Gallimard). Ferdinand Cheval offre l'exemple d'un homme possédé par l'idée fixe, habité par une image interne qui envahit peu à peu toute sa pensée. L'essentiel pour lui, facteur sans instruction, sans formation technique, a été de matérialiser son rêve, coûte que coûte. Et c'est le palais seul qui compte. Le reste - sculptures, décorations, inscriptions - n'est que la peau de son délire. Comme certains peintres modernes, il a pris ce qui lui tombait sous la main.

J'imagine de quels sarcasmes, de quels haussements d'épaule son entreprise fut saluée. Encore aujourd'hui, j'entends d'ici les "gens de bon sens" : "Une maison qui ne sert à rien !" Les mêmes, pourtant, paieront très cher une perle, un vieux meuble encombrant, l'éventail de Marie-Antoinette !... Ainsi, si vous allez un jour visiter le palais du facteur Cheval, souvenez-vous de la parole du sage Sozan Daishi à qui l'on demandait ce qu'il y a de plus précieux au monde. "N'importe quoi, répondit le bonze, une charogne, une tête de chat mort. - Pourquoi ? - Parce qu'on ne peut l'évaluer".
La poésie est inutile".

[Luc Decaunes, poète et écrivain français (1913-2001). Était le gendre de Paul Éluard. Extrait de la revue L'Éducation nationale n° 13, du 28 mars 1963]

 

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