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Lumière du monde

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L'église était bondée, bien avant l'heure de la messe de Noël – qui depuis belle lurette n'a plus de raison de s'intituler "de minuit". Et les conversations allaient bon train, trahissant souvent le recueillement préparatoire à l'écoute de la parole divine, et à l'annonce de la Nativité :

- À midi, j'ai mangé de la dinde.

- Ah, nous non, on a mangé léger, parce que ce soir, on va s'en mettre jusque-là !...

Chacun y allait donc de sa façon de meubler l'attente ; ainsi de l'organiste, ressemblant comme deux gouttes d'eau à un mélange de Bertrand Delanoë (espérons qu'il n'en a pas épousé les travers) et de  l'acteur Thomas Jouannet, sans cesse interrompu et tancé par l'une des membres de la chorale qui paraissait lui reprocher d'avoir trop appuyé sur quelque fa dièse : à observer sa physionomie, on pouvait se demander si, in petto, il ne bougonnait pas : je vais t'en appuyer un, de fa dont tu sentiras le souffle pas naturel !

Tout à côté, un responsable chargeait un jeune enfant de la future quête : tout aussitôt, ce dernier plaça la corbeille sur sa tête, figurant dès lors un Tommy de la bataille d'El Elamein…

Ici et là, des jeunes, assez nombreux, ma foi. Nombre d'entre eux pianotaient fébrilement sur leurs portables ; bientôt, ils danseraient debout pendant les chants sacrés, qui ne ressortissaient pourtant en rien à quelque bossa-nova, riraient et se bousculeraient ; et pourtant, tout à l'heure, ils s'en iraient recevoir la communion comme un seul homme. Signe - évident ? - de "l'effondrement spirituel des générations produites par des parents soixante-huitards"... Ah, jeunesse, jeunesse… Mais aussi, tant de têtes chenues autour de moi : je songeai que cette église renfermait, ce soir-là, un bel exemple de réunion de ces souchiens si honnis de la France plurielle…

À l'heure précise, l'officiant traversa la nef, précédé par des porteurs de bougies. Voyant son église pleine comme un œuf (ce ne doit pas être le cas tous les dimanches), il demanda aux enfants présents, avec un accent à couper au couteau, trahissant sans doute une origine espagnole, de libérer leurs places au bénéfice des présents encore debout et de venir le rejoindre au pied de l'autel. C'était déjà, sans y toucher, rappeler la parole que Luc et Mathieu prêtèrent au Christ : "laissez venir à moi..."

C'est avec cette petite troupe qu'il se dirigea ensuite, après nous avoir souhaité la bienvenue, vers la crèche bien modeste, et davantage sulpicienne que provençale (dame, à un jet d'arbalète de Grenoble, on ne peut pas prétendre aux santons de Chave, de Campana ou de Fouque [réclame non payée] !), devant laquelle il se mit à jouer les instituteurs débonnaires :

- Eh bien, mes enfants, qu'attendons-nous, ce soir ?

- Le Père Noël, s'écrièrent d'une seule voix nombre de ses jeunes ouailles - un murmure amusé parcourut l'assemblée, et notre prêtre eut bien du mal à redresser la situation... Il fut dans le même embarras, lorsqu'aux questions des enfants, il dut expliquer la différence entre père biologique et père adoptif... Bref, ça n'était pas très réussi, mais c'était du direct, avec ses aléas... C'était, voulue ou pas, une manière de captatio benevolentia

Puis vint le sermon entrecoupé de chants divers. Le curé d'origine espagnole [et puis non, renseignements pris auprès de l'intéressé, il me déclara simplement, en souriant, qu'il était polonais : dont acte], sosie d'Umberto Eco jeune, nous parla de l'homme et de sa liberté, de sa responsabilité donc ; il fit allusion aux nanotechnologies, que sais-je encore. Je compris qu'il brodait sur l'avertissement de la Genèse : "vous serez comme des dieux", et qu'il tentait d'en tirer des leçons… bien inaudibles, car l'acoustique du lieu, comme le chauffage n'étaient pas les points forts de cette soirée...

Il s'assit enfin, peut-être pour prier, sans doute pour laisser se dérouler le moment de la collecte : cependant que l'organiste jouait et répétait et re-répétait un air profane bien connu, une chanson qui je ne pus m'empêcher de fredonner, sans parvenir à trouver son titre…

Vint l'heure de la bénédiction, et je songeai que certains devaient trouver le temps long, pressés qu'ils étaient d'aller "s'en mettre jusque-là". Il leur fallut patienter, tandis que la chorale exécutait, à tous les sens du terme, un chant profane, que je me souvins avoir entendu dans un western de John Ford.

Le sosie d'Eco nous invita alors à nous tourner vers nos voisins, parfaits inconnus avec lesquels s'échangèrent des poignées de mains, tout en prononçant une phrase rituelle, "la paix du Christ" qui n'était pas sans me rappeler le fameux ichtus des premiers chrétiens. Je suis sûr que les chrétiens d'Orient eussent aimé nos entendre… Et la nombreuse troupe s'égailla dans la froidure et le brouillard.

Rentré chez moi, tandis que je me lavais consciencieusement les mains (dame, l'environnement ecclésial, pour n'être pas hostile bien au contraire, ne m'en avait pas moins délivré des milliers de microbes pas tous très catholiques), je me vis comme le vieux serviteur de La Cerisaie ; je songeai que, cette année, nous n'avions pas, comme l'année précédente été protégés par un quarteron de gendarmes mobiles armés du pistolet mitrailleur réglementaire, mais par une simple camionnette de la gendarmerie locale, dont les occupants étaient demeurés au chaud (façon de parler) dans l'habitacle ; étions-nous sur la voie du progrès ? Je songeai aussi qu'un catholique fervent, qui avait voulu présenter au pays un projet sérieux de redressement, avait été balayé comme fétu de paille par la calomnie et les manœuvres de basse-fosse. Que le vainqueur avait permis l'élection, dans son sillage, de deux bonnes dizaines de députés aux patronymes pas très catholiques, justement. Je me demandai si la soumission était en marche, si tous ceux qui m'avaient entouré durant l'office auraient assez de cran pour retenir les flots d'étrangers à nos mœurs, bien décidés à nous imposer les leurs, encouragés qu'ils étaient par les propres paroles du premier pasteur de cette église, lequel tente de nous faire pleurer à propos de ceux qui sont d'après lui "contraints de quitter leur terre", et n'hésitant pas, pour ce faire, à les comparer - avec quel incroyable culot - à la naissance même du Christ ;  mais se gardant bien d'accueillir lui-même, en son magnifique et vaste palais, une partie de la misère du monde, peut-être parce qu'il a lu les terribles avertissements d'Oriana Fallaci, et se soucie comme d'une guigne de voir la fille aînée de l'Église livrée à la conquête musulmane. Bref, j'aggravai terriblement mon cas en me demandant si l'altruisme et la bienveillance étaient de mise face à ceux qui, peu soucieux de construire et faire régner l'ordre chez eux, tentaient de défoncer la porte de ma demeure, pour s'y introduire et m'en évincer.

 

Commentaires

1. Le mercredi, 4 avril 2018, 15:15 par Olivier

Toc toc toc, y'a quelqu'un ?

-Peut-être bien, cher Olivier, que vous venez de me réveiller de mon long "sommeil dogmatique" ;-) !
Merci donc, et cordialement vôtre,

SH

2. Le mercredi, 2 mai 2018, 00:11 par Nicolas

À force de tendre la joue, cher ami, on ne se préoccupe pas de ce qui nous arrive par derrière. Le pardon , le repentir, la prière n'arrêtent pas la hache et le couteau qui vous tranchent la gorge... Mais qu'ai-je osé dire là, en France ?
Ils vont me taxer de raciste, de facho, les gardiens du temple des autistes et des non-voyants volontaires que la Lumière gêne.

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