Bloc-notes

Home

Aller au menu | Aller à la recherche

Michel P., in memoriam

, 13:30 - Lien permanent

Un bref et sec avis de décès - à mon sens parfaitement inconvenant - m'apprend la disparition d'un enseignant que j'ai fort bien connu mais que, depuis plusieurs années, j'avais perdu de vue. Et les souvenirs sont remontés à la surface, avec une pointe d'émotion et de regrets concernant l'inéluctable.
Cet avis m'a tout d'abord fait sourire par sa double erreur (car il est paru deux fois) particulièrement cocasse.

Le défunt y est qualifié "instituteur technique Freinet", ce qui peut laisser supposer, de la part d'une personne peu au courant, qu'il s'agissait d'un instituteur du technique (du type des défuntes sections XIII). Il n'en est rien.

Michel P. avait été un fervent admirateur de Célestin Freinet, et de ses techniques de responsabilisation et d'épanouissement de l'enfant. But qui était atteint (ou qu'on s'efforçait tout au moins d'atteindre) à l'aide de diverses techniques (la coopérative, l'expression libre, le journal scolaire, l'imprimerie, les BT) dont beaucoup n'ont pas résisté aux progrès techniques, c'est le cas de le dire, autour de l'informatique et de la numérisation. Michel P. était donc un instituteur ayant pratiqué - avec quelle ferveur - les techniques Freinet.

C'était au départ un matheux (peu d'instituteurs, à la fin des années cinquante, pouvaient se targuer d'avoir obtenu le "Bac Mathélèm", comme on disait alors, ce qui lui faisait un peu mépriser le français, et je me souviens d'une sévère discussion que nous eûmes, tous deux, dans sa petite classe de Vénérieu, lorsqu'il me sortit tout de go que "l'histoire des compléments", c'était très simple : l'objet, quand il n'y a pas de préposition ; tous les autres cas appartenant à la circonstance... Discussion que nous poursuivîmes à Vence, où le bloc des scientifiques regardait un peu en chien de faïence celui des littéraires, avec à leur tête mon cher Aristide B., alors directeur de l'école de la Plaine à Annecy, dont j'étais le second.

Il me semble que c'est cette année-là que Michel arriva en retard à Vence, où je participais - grâce à lui, qui m'avait parrainé - aux fameuses journées au cours desquelles, sous la bienveillante houlette de Freinet, nous tentions de refaire le monde pédagogique. Ensemble, et avec beaucoup d'autres, nous avions été outrés, le mot est faible, par la parution d'un article rigolard intitulé, il me semble "La révolution par la céramique", ou peut-être "la révolution par le texte libre", et qui entendait se foutre de nos pratiques et de nos engagements, de nos espérances aussi... C'est que nombre d'enseignants préférant ne pas se poser de questions, s'appuyaient paresseusement sur le Bled au risque d'abrutir leurs élèves, et ne pensaient à la Révolution qu'à partir de quatre heures et demie, à la sortie de la classe, se félicitant dès lors d'être "de gauche"...
À Vence, certaines après-midi étaient consacrées à des conférences plénières et je me souviens qu'au cours de l'une d'entre elles était intervenu le rebouteux attitré de Freinet, qui invita les volontaires à se faire redresser la colonne vertébrale. La propre compagne de Michel, ne fit ni une ni deux, et dénuda sa poitrine (Mai 68 était encore loin !) sans la moindre gêne : Mazette, s'écria notre mentor. Je me souviens aussi, mais était-ce la même année, que la sévère Mme Freinet - elle glaçait le tout jeune homme que j'étais alors - daignait participer parfois à ces conférences plus ou moins improvisées. Au beau milieu de l'une d'elles, assise dans les tout premiers rangs, raide comme la justice dans son corsage immaculé, elle lança sans se retourner : "il y a quelqu'un qui se permet de fumer à cinq rangées derrière moi. Qu'il éteigne IMMÉDIATEMENT sa cigarette !" Le coupable, fort penaud, qui était bien à cinq rangées derrière, ne se fit pas prier deux fois...

Michel, donc, était arrivé en retard à Vence, et je fus chargé d'aller le chercher à la Gare de Cagnes. Avait-il fait un mauvais et trop long voyage, avait-il été incommodé par la chaleur, pensait-il qu'on l'aurait oublié et qu'il se retrouverait tout seul sur le quai ? Toujours est-il que, m'apercevant, il se précipita littéralement dans mes bras et me gratifia de deux bises retentissantes. Ce n'était pourtant pas le genre de la maison, ni pour lui, ni pour moi. Mais le fait est. Et demeura unique.

Michel avait un don pédagogique certain, et de plus avait l'art, m'avait-il semblé, de fort troubler les collègues du beau sexe venues l'écouter - boire ses paroles serait un terme plus approprié. Je ne sais s'il profita de la situation, et cela ne me regarde pas. Mais il n'est pas sain de vivre dans un monde presque exclusivement féminin - ce qu'était déjà, alors, le monde enseignant.

Pour éviter le départ en Algérie, où le gouvernement socialiste de Guy Mollet l'avait aimablement mais fermement convié à participer au "maintien de l'ordre", Michel P. se saccagea le système rénal - et je me demande si ce n'est pas cette ancienne blessure, auto-infligée, qui l'a fait disparaître prématurément, car il n'avait pas atteint quatre-vingts ans, et l'on sait que les instituteurs, comme les curés de campagne, profitent fort longtemps d'une retraite d'ailleurs atteinte avant les autres travailleurs.

Michel ne faisait pas que persuader les jeunes collègues. Il écrivait aussi, et je trouvais qu'il possédait à cet égard un don certain. Justement, je me souviens d'un article qu'il avait donné à l'Éducateur, la revue du Mouvement Freinet (à ne pas confondre avec l'Éducateur suisse, de Ferrière et Bovet) dans lequel il racontait précisément que, allant prendre le train pour se rendre à Vence, il eut à traverser, à Grenoble, la Place Victor-Hugo, et se mit à songer à la formule mathématique qui devait sous-tendre le ballet des jets d'eau qui, alors, s'y déployaient... Et j'avais trouvé tellement belle cette comparaison inattendue, et cette réflexion née au petit matin, et dans le cerveau d'un enseignant pressé de rejoindre ses amis enseignants... Cet article, je ne l'ai pas retrouvé dans mes archives.

En revanche, j'ai pu lire sur la Toile celui qu'il avait écrit fin septembre 79, lors de la disparition d'un de ses amis proches, un autre Michel que nous nommions Meb - et dont j'abhorrais les tenues excentriques - nécrologie d'une rare sensibilité. Il y disait, et l'on sentait qu'il souriait pour ne pas montrer ses larmes, que son ami Michel n'avait pas réussi à attendre la Saint-Michel pour s'effacer, terrassé qu'il avait été, à un âge assez peu avancé, par une soudaine crise cardiaque.

Toi aussi, Michel P., tu seras parti bien avant cette fête : on vient de porter en terre ton corps sans âme et sans colère. J'atteste ici que toi aussi, tu as "vécu debout, entier, têtu et généreux". Et je te promets que le 29 septembre prochain j'irai sur ta tombe, chez toi à Allemont, te dire tout ce que la pudeur m'avait sottement, jusque là, empêché de te confier...

 

[Mon blog redémarre, là où je l'avais abandonné. Et j'y injecte peu à peu mes pages "Actualité", rédigées depuis ce pathétique 7 mai 2012. L'explication de ce revirement est à trouver à la date du 1er décembre 2016, 20:20]

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.

Fil des commentaires de ce billet