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Le Royaume : aucun homme n'a parlé comme cet homme

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Il faisait chaud, très chaud, ce samedi (et je suis ennemi de la clim', solution paresseuse autant que coûteuse - sinon dangereuse) ; et il faisait lent, très lent sur ma route, entre camions, voiturettes sans permis, et autres camping-cars.
Pour tromper mon ennui, et parfois mon énervement, j'ai allumé la radio, et suis tombé sur Répliques (en fait, une rediffusion de septembre 2014). Bien m'en a pris.

J'ai déjà eu l'occasion de dire combien l'intelligence et l'honnêteté intellectuelle de Finkielkraut me paraissaient vivifiantes pour l'esprit (quand ce type parle ou dialogue, on a l'impression d'être soi-même plus intelligent). Ainsi m'a été donnée une nouvelle occasion de vérifier cette assertion.
Le responsable de l'émission avait donc invité l'écrivain Emmanuel Carrère. Et le sujet du jour n'était pas particulièrement folichon, puisqu'il s'agissait de dialoguer autour du dernier ouvrage de cet auteur (Le Royaume, chez Pol), retraçant la naissance du christianisme et de ses valeurs au Ier siècle, en s'attachant aux pas de Saint-Luc et de Saint-Paul, en liaison avec le propre parcours de l'auteur (en rupture avec le fervent christianisme de sa jeunesse, mais lavant à un moment les pieds de personnes handicapées !).
Le point de départ était la question fondamentale : quel est le cœur du christianisme ? Est-ce la notion de Résurrection ? Carrère et Finkiel s'accordaient pour penser que c'était bien davantage le Sermon sur la Montagne, et son inversion totale des valeurs traditionnelles, ce que l'un des deux interlocuteurs nommait "l'extrémisme moral du Christ", après avoir rappelé ce qui est rapporté dans l'Évangile selon Saint-Jean (VII, 46), "aucun homme n'a parlé comme cet homme". De là, parce qu'on se trouvait en compagnie de gens de très grande culture, on est passé à Lévinas puis à Derrida : le passage peut ne pas paraître évident, et pourtant Derrida semble avoir repris, sans le savoir ou sans le vouloir, la philosophie chrétienne des valeurs : on ne peut pardonner qu'à son ennemi, l'hospitalité doit être pleine et entière, sans aucune exclusive, etc...

Et Finkiel d'enchaîner à partir d'un exemple concret (automne 2014), celui d'un prêtre poursuivi pour avoir hébergé (entre beaucoup d'autres) des Congolais sans papiers. Il faisait alors référence à propos de cette attitude extrémiste, à la distinction opérée par Weber entre la morale de conviction et la morale de responsabilité, et ajoutait fort justement : "ce n'est pas ce prêtre qui supportera les conséquences de l'hospitalité inconditionnelle", tout en annonçant les suites évidentes, en réaction à l'extrémisme : "on supprime les frontières et des murs se hérissent partout", et en notant aussi que la morale de responsabilité ne se désintéressait nullement de la singularité des cas [Pour la petite histoire, rappelons que le dit prêtre stéphanois a été relaxé par la Justice…] ; et à cette injonction christique d'une inversion des valeurs, à cet extrémisme chrétien, créateur de catastrophes (comme le montre plaisamment certaine nouvelle de Marcel Aymé), à ces idées chrétiennes devenues folles (il serait bon à cet égard de rappeler à certains, et en particulier à l'hystérique Ibère qui nous dirige, que la France n'est pas une auberge espagnole), il opposait tout aussitôt le concept aristotélicien de phronésis (qu'il utilise souvent), tiré de l'Éthique à Nicomaque (que mon très regretté prof de Philo, Georges Noizet, nommait "La morale à Jules"…) qu'on peut traduire par tempérance, prudence, sagesse pratique. Bref, la parfaite raison fuit toute extrémité, comme disait l'autre.

On en vint alors au plat de résistance, à partir de la conférence déjà ancienne (2006 - et qui m'avait échappé !) prononcée par Laurent Lafforgue ("L'école victime de la confusion des ordres"), qui n'est pas la moitié d'un con, car médaille Fields 2002 (l'équivalent du Prix Nobel pour les mathématiques). Cet iconoclaste mathématicien, pour fustiger le désastre actuel de l'école, et son côté entièrement utilitariste, s'est permis de partir avec grand bonheur de Pascal et sa distinction des trois "ordres" (corps, esprit, charité). Pour en venir à dénoncer "le furieux égalitarisme scolaire" : "Il faut que notre société comprenne et reconnaisse la distance infinie qui met l'ordre de l'esprit au-dessus des biens matériels. Cela signifie évidemment que, par l'entremise de ses instances politiques, elle établisse comme par le passé l'école en tant que lieu séparé et voué à la transmission des formes de la pensée aux nouvelles générations, qu'elle y envoie tous ses enfants pendant un certain nombre d'années où ils sont exempts de tout travail productif, et qu'elle y consacre une part importante de ses ressources sans en attendre de contrepartie immédiate. Elle doit veiller à ce que ces années soient réellement dédiées à l'étude, et donc attendre des maîtres qu'ils donnent aux élèves de solides nourritures intellectuelles et soient exigeants envers eux. Elle ne doit pas accepter que le contenu des enseignements soit dicté par des impératifs économiques à courte vue.
L'ordre des esprits auquel introduit l'école ne comprend pas seulement l'intelligence. Il englobe aussi la volonté et le caractère, et j'attends donc de l'école que, sans craindre de prodiguer des récompenses ni d'infliger des sanctions, elle entraîne les élèves à goûter le travail bien fait et la rigueur, à accepter et même à désirer que l'on soit exigeant envers eux, et à devenir de plus en plus responsables d'eux-mêmes. Dans la perspective de la vie active, le bagage sans doute le plus indispensable est l'habitude du travail, de la rigueur, de l'attention prêtée aux personnes et du soin accordé aux tâches et aux choses. Cela signifie que l'école ne doit jamais se transformer en une sympathique garderie qui amollirait la personnalité des élèves au lieu de l'affermir, mais qu'elle doit leur demander des efforts quotidiens. Cette accoutumance à l'effort, cet exercice de la volonté et du caractère sont plus précieux qu'aucune formation spécifique prétendument adaptée aux besoins, et rapidement caduque. […] L'école ne peut pas accepter sans se détruire elle-même de continuer à prendre en charge des élèves qui ne voudraient plus étudier. Elle doit veiller en priorité à ce que les maîtres puissent enseigner dans de bonnes conditions, et que les élèves qui veulent étudier ne soient pas perturbés par certains de leurs camarades ou par aucune cause extérieure".

Enfin, quelqu'un, et de première grandeur, qui ose mettre résolument les pieds dans le plat ! Et de terminer en dénonçant "l'assistanat indéfini et la logorrhée des médias" !

Finkielkraut s'engouffrait dans cette brèche : selon lui, le monde est livré en pâture à des idées chrétiennes mal comprises et devenues folles, et l'abolition de toute notation, c'est l'ordre de la charité (on ne doit faire de la peine à personne) bousculant l'ordre de l'esprit et abolissant le premier principe républicain au nom de "les premiers seront les derniers", annonce christique, pourrait-on ajouter renvoyant au Royaume céleste, et non aux affaires terrestres ! Finkiel concluait : "la gauche au pouvoir détruit l'école et cela m'épouvante et me terrifie". Il fallait que ces choses fussent dites, et avec quel talent !

Mais qu'elles soient entendues est une autre paire de manches. Tout dans notre société tend à se mouvoir selon la loi du moindre effort, et Finkiel en proposait une illustration fort inattendue : la méfiance généralisée à l''égard de Ratzinger, pour ne pas parler de détestation (et pourtant quelle admirable leçon que le discours de Ratisbonne !) versus l'actuelle adulation de François.

Quels que soient les sentiments, et parfois les convictions de ceux qui, imitant les "cathos de gauche," défendent systématiquement les faibles, les opprimés, ou les sans-papiers, obéissant à l'injonction christique d'une inversion des valeurs, il faut le reconnaître, et Carrère s'y employa courageusement : une société chrétienne ne peut pas marcher, s'il est bon que certaines idées chrétiennes infusent dans la société.

Au vrai, je tiens Finkielkraut pour un extraordinaire éveilleur des consciences, et je songe à ce passage d'anciennes instructions sur l'éveil : "comprendre le monde, pour y conduire sa vie de façon plus judicieuse et plus responsable".

 

 

[Mon blog redémarre, là où je l'avais abandonné. Et j'y injecte peu à peu mes pages "Actualité", rédigées depuis ce pathétique 7 mai 2012. L'explication de ce revirement est à trouver à la date du 1er décembre 2016, 20:20]

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