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Flânerie dans Stanford

, 19:03 - Lien permanent

Voici deux ans à pareille époque, j'avais eu l'occasion de parcourir, mais bien rapidement, une modeste partie de l'immense campus - il s'étend sur des kilomètres carrés, et ses nombreuses friches pourraient, à n'en pas douter, abriter le tournage de westerns attardés - dénommé Stanford, pépinière de l'élite en herbe de l'Amérique future. C'était, je me souviens, sous la houlette d'un étudiant du lieu, qui promena une heure durant le petit groupe auquel j'appartenais tout en marchant à reculons (j'ignore s'il était du parti gay) et en nous fournissant les explications les plus convaincantes sur le bonheur de vivre en ce lieu (à condition, cela va de soi, d'avoir des parents au portefeuille bien garni).

Je suis retourné sur le campus, hier après-midi, mais dans un but bien précis : faire la connaissance de la "Green Library", la bibliothèque la plus importante du campus - qui en compte 25, sauf erreur (!) - on voit par là combien la France a bien tort de se soulever sur ses piètres ergots, lorsqu'elle croit pouvoir tenir la dragée haute à l'Obamaland.

Bref, les débonnaires (mais sérieuses) formalités d'entrée exécutées, toute l'après-midi fut à moi pour explorer les ressources infinies de ce monstre de cinq étages, au sein duquel règne l'atmosphère la plus feutrée qui soit (les étudiants y étudient, c'est tout de même incroyable pour qui a le souvenir de vastes salles de lecture françaises, largement peuplées d'une faune souvent rétive au savon, mais nullement avare de discussions à voix haute, et parfois accompagnée d'animaux dits de compagnie (!) aussi hirsutes que leurs propriétaires. Mais revenons à Stanford.

J'étais venu dans l'intention de retrouver un article de la Revue française de sociologie, et je me mis bêtement, dans ce but, à parcourir des kilomètres de rayonnages, enhardi par le fait que, çà et là, il m'arrivait de tomber sur des collections françaises - noyées au milieu de centaines d'autres, appartenant à toutes les langues, ou presque, écrites sur le globe. Mais voilà, la cambo mé fa maü, comme dit la Pastorale Maurel ; et n'ayant pas de cheval à ma disposition pour me reposer et poursuivre ma quête, je me suis sagement rapproché de l'Administration - efficace et souriante ; la jeune femme, auprès de qui je formule ma demande, m'informe que le document papier est malheureusement rangé dans un autre silo, à l'écart de la bibliothèque, et qu'il faudrait un ou deux jours pour le faire venir jusqu'à Green ; en revanche, m'apprend-elle, vous pouvez accéder à la même ressource, en ligne. Et elle me dirige vers un ordinateur de l'incroyable parc informatique à disposition (que des Apple, hélas) : sans retard, ma quête a pu aboutir.

Ayant ensuite fréquenté les lieux, étincelants de propreté (encore une leçon faite aux Frenchies), et dont chaque case était aussi imposante que deux chambres contiguës de Formule 1 de chez Accor (!), me voici à me baguenauder dans les salles, évitant les tablées studieuses. Justement, un peu à l'écart j'aperçois çà et là des puzzles - terminés ou en cours - placés sur des banques. Des panneaux explicatifs viennent à ma rescousse : "Profitez des puzzles que nous avons mis à votre disposition" - aimable invitation qui est, je le constate, largement suivie d'effet ! Et je n'ose imaginer ce que serait rapidement devenu, chez nous, semblable appel à se détendre !

Et maintenant devant moi, les véritables murs d'usuels, parmi lesquels l'incroyable présentoir portant une centaine de revues, ce qui me permet, sans l'avoir souhaité, de tout savoir sur la dénommée Julie Gayet et le "frère" Valls (aco m'aggrado, comme on dit par antiphrase en provençal)... Plus loin, après avoir noté la présence des nombreux tomes d'un fort commode Index annuel du Monde (je n'en avais jamais entendu parler !), mon regard erre le long de collections purement françaises. Il y a là les 44 tomes du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, vulgairement nommé "Le Maitron", du nom de son infatigable concepteur. Plus loin encore, l'indispensable Nouveau dictionnaire étymologique du français, de J. Picoche, coincé entre l'imposant Wartbuch et un ouvrage de Bernard Pivot ("Dico des noms propres devenus noms communs"), ce dernier flirtant avec le Dictionnaire historique de la langue française, de chez Le Robert.

Enfin, je m'intéresse à une large part du rayonnage d'histoire consacré à la "Second World War". Un peu au hasard, j'ouvre "A biographical Dictionary of World War II", d'un certain Christopher Tunney (pour moi inconnu au bataillon) ; je m'y attarde sur le long article consacré au Général, panégyrique serait peut-être un terme davantage approprié, surtout si l'on se souvient de la bête noire, tenue à l'écart, que fut De Gaulle pour les Alliés (Roosevelt, au premier chef) durant la période 40-44 (sinon au-delà). On y rappelle que De Gaulle, bien avant 40, avait avec vigueur tenté de faire partager ses idées au sujet d'une armée de métier, du développement d'une force blindée complétée par une force aérienne, s'opposant par là aux conceptions statiques d'alors (ligne Maginot). Allusion est faite à son commandement, au sein de la Ve Armée, d'une brigade blindée, justement, qui s'illustra en Alsace. Le long exil londonien est résumé, et l'opposition Giraud-De Gaulle n'est pas occultée, non plus que la forte réticence des Alliés à associer le chef de la France libre à leurs marchandages (le camouflet de l'absence de De Gaulle à Yalta comme à Potsdam) ; en quelque sorte, ceci est compensé par l'apothéose du 25 août.
[Cf. "Et un magnificat pour conclure la cérémonie (l'enterrement du général de Gaulle). Le même magnificat qui avait été chanté à pleins poumons le 25 août 1944 pour célébrer, dans cette même Notre-Dame, la libération de Paris". In Éric Zemmour, Le suicide français, p. 19]
L'article ne cèle pas la faute que constitue le début de la "catastrophique guerre de huit ans" en Indochine, récemment libérée du joug japonais ; et s'achève sur une opinion de Churchill, selon qui De Gaulle "se battit pour sa patrie avec constance et courage... Ainsi, même lorsqu'il avait tort, il paraissait exprimer la personnalité de la France, une grande nation, avec sa fierté, son autorité et son ambition". Fermez le ban.

Dehors, on aurait pu s'attendre à de vastes parkings bourrés de belles américaines : sur la vaste esplanade, il n'y avait pourtant que des nuées de modestes vélos. Non cadenassés. That's America...

 

[Mon blog redémarre, là où je l'avais abandonné. Et j'y injecte peu à peu mes pages "Actualité", rédigées depuis ce pathétique 7 mai 2012. L'explication de ce revirement est à trouver à la date du 1er décembre 2016, 20:20]

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