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Raymond T., Inspecteur général

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Le carnet nécrologique du Monde, en date du 11 mars, m'apprend la disparition de l'Inspecteur général (honoraire) Raymond Toraille. Et la flamme de mes lointains souvenirs s'anime, tandis que ce patronyme ne dira rien aux moins de cinquante ans, même au sein de la sphère éducative.

Toraille, c'était d'abord une série de manuels d'apprentissage de la langue française qui se nommait d'ailleurs "À la conquête de notre langue" et qui, couvrant toute l'école élémentaire à partir du CE1 (il y avait aussi quelque chose pour le CP), avait pour auteurs, autour du "couple" Toraille-Ehrhard, divers autres enseignants (Bouteiller, Barthélémy, etc.).

Cette célèbre collection faisait la gloire - et les beaux jours - de la librairie Istra (15, rue des Juifs, à Strasbourg - comme son nom l'indiquait) aujourd'hui plus ou moins disparue, en tout cas passée sous la coupe d'Hachette. Il existait même un pendant pour le premier cycle du second degré, la Collection "Coppey-Toraille"...

C'était aussi un estimable vade-mecum de pédagogie, très prisé des enseignants débutants, intitulé "Psycho-pédagogie pratique" (R. Toraille - G. Villars - J. Ehrhard).

C'était enfin un manuel destiné aux Inspecteurs primaires, "L'Animation pédagogique aujourd'hui". Aujourd'hui, c'est-à-dire après mai 68, car il n'était plus question alors d'enseigner les maîtres, mais dorénavant de les "animer" - on recueille depuis pas mal de temps les beaux fruits de cette démagogie éthérée. Mais voici que je m'égare...


Raymond Toraille donc, j'ai fait sa connaissance lors d'un Congrès de l'École moderne. C'était le congrès suivant le décès de Freinet (début octobre 66), c'était donc à Pâques 67. Et c'était à Tours. Dans mon souvenir de jeune homme, il s'agissait d'un barbon : ce responsable, pourtant, n'était alors âgé que d'environ 45 ans, par conséquent il se trouvait dans la force de l'âge. Inspecteur général, il présidait aux destinées de l'O.C.C.E. : il était venu, à ce titre, apporter aux congressistes Freinet les condoléances de l’Office central de la coopération à l’école.

Ici, je me dois d'ouvrir une brève parenthèse, pour signaler qu'il y a évidente filiation (peut-être oubliée, voire niée) de la Coopération à l'école aux techniques Freinet. Barthélémy Profit fut l'inventeur des coopératives scolaires ; c'était un citoyen de Corrèze (qui, donc, ne produit pas que des glands), de la génération précédant celle de Freinet, lequel s'est souvent référé à son aîné. Mais voilà, le Corrézien était aussi Inspecteur primaire, et les IP ne sont pas en odeur de sainteté parmi les freinétistes, depuis certain bulletin d'inspection concernant le jeune Célestin (mais je m'égare encore).

Alors, à peine Toraille avait-il commencé à s'exprimer, qu'une clameur, d'abord étouffée, s'éleva de la salle en direction de l'orateur ; elle enfla crescendo jusqu'aux limites du supportable, et je ne puis offrir que deux points de comparaison, l'un littéraire, le poème fameux de Victor Hugo, consacré aux Djinns, et l'autre vécu dans ce même amphithéâtre où le dernier gland (en date) de Corrèze a tenu le crachoir le 21 janvier dernier.

Mais là - il y a bien longtemps -, il s'agissait du ministre Jospin, venu délivrer tout le mépris qu'il portait à son auditoire de responsables pédagogiques et administratifs, et il fut vraiment content du voyage, l'ancien trotskyste au menton mussolinien (et futur "sage" du Conseil Constitutionnel !), car il apprit ce matin-là ce qu'était une bronca, mieux encore un incroyable tollé, qu'il n'avait nullement volé !

Bref, c'est précisément un "accueil" de ce type qui fut réservé, en ce jour d'avril 1967, à Raymond Toraille, bientôt empêché de parler par une salle qui me fit honte, car je la pensais moins truffée d'énergumènes qu'une population ordinaire.

Surtout que, invité depuis plusieurs années par Freinet soi-même à venir participer aux Journées de Vence, je pensais naïvement que le gratin au sein duquel il m'avait été permis d'œuvrer (les Lallemand, les Beaugrand, les Le Bohec et autres Béruard) était représentatif de l'ensemble des adeptes.

Mais bientôt, le déferlement de 68 allait me prouver que nombre de fainéants, d'incapables et même de sales cons, étaient venus grossir le Mouvement, pensant qu'il s'agissait d'une pétaudière anarchisante - tout le contraire de l'enseignement de Freinet.
Donc, Toraille eut la voix couverte par un incroyable charivari, qui en dit long sur le public qui l'interrompait par ses sifflets.
Cette lamentable histoire est bien oubliée, et la voix de Toraille s'est tue, à jamais.

Mais je me souviens, et je parle de lui. Pour lui.

 

[Mon blog redémarre, là où je l'avais abandonné. Et j'y injecte peu à peu mes pages "Actualité", rédigées depuis ce pathétique 7 mai 2012. L'explication de ce revirement est à trouver à la date du 1er décembre 2016, 20:20]

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