Bloc-notes

Home

Aller au menu | Aller à la recherche

Un dictateur d'aujourd'hui

, 14:32 - Lien permanent

Au rebours de toutes les excommunications aujourd'hui lancées, sans risque aucun, contre un dictateur déchu - ce qui est sans doute heureux, mais attendons la suite, il me semble intéressant de relire un billet d'humeur, écrit d'une plume exquise, par le pamphlétaire Jean Dutourd, qui vient de nous quitter.

En effet, le système Ben Ali était ce qu'il était, mais on n'a guère entendu nos bravaches de tous bords protester contre un régime qui est devenu, depuis la fuite du dictateur et de sa famille, absolument infréquentable.Que ne l'ont-ils  proclamé plus tôt, ces braves gens ! En tout état de cause, ce qu'il est convenu de nommer la "Françafrique" renferme des individus au moins aussi cupides et sans aucun respect pour leurs peuples respectifs, que ne le fut Ben Ali. Alors, si au moins les âmes pures pouvaient fermer leurs gueules...

Mais laissons la parole à Dutourd, et lisons ce qu'il écrivit voici quinze ans (le 11 mai 1996), dans France-Soir


Un roi d'aujourd'hui

La dictature des professeurs de morale, sous laquelle nous gémissons depuis plus de quarante ans, a pris un coup assez rude avec la visite du roi Hassan II en France, l'amitié avec laquelle on l'a reçu, les égards dont on l'a entouré. Cela était d'autant plus remarquable que, pendant les quatorze années de règne de M. Mitterrand, le Maroc a été pour ainsi dire soustrait à la vue des Français. Ce pays n'existait plus. Il y avait, à sa place, une grande tache blanche sur la carte du   Maghreb.
La gauche, qui s'est montrée si indulgente, pour ne pas dire attendrie par des ogres comme Staline (au moins de son vivant), Brejnev, Castro et une demi-douzaine de mangeurs d'hommes du même calibre, était horrifiée par le roi Hassan. Il eût été malséant de prononcer son nom, sauf pour le couvrir d'anathèmes.
Les professeurs de morale ont un don particulier pour prendre le parti de ce qui est hostile à la France et pour condamner ce qui pourrait lui apporter du rayonnement. Si la langue française est encore largement parlée en Afrique du Nord, c'est bien à S.M. Hassan qu'on le doit. Lui-même s'exprime dans un français parfait. Il a créé une Académie marocaine au sein de laquelle siègent Léopold Senghor, le professeur Jean Bernard, le commandant Cousteau et Maurice Druon. Il a créé un prix littéraire qui est le plus souvent décerné à un écrivain français. Je le sais mieux que personne, ayant eu l'honneur de recevoir ce prix-là il y a trois ans.
J'ai fait plusieurs séjours au Maroc : n'eût été ses paysages et ses beautés spécifiques, je me serais senti chez moi. Tout est en français, là-bas : les noms des administrations et des ministères, les bureaux de poste et jusqu'aux enseignes des boutiques (cela change agréablement de l'Hexagone, où elles sont en sabir américain). Le peuple marocain est aimable, obligeant et fait des sourires aux étrangers plutôt que des grimaces. Mais les Français sont à peine des étrangers, attendu que tous les passants dans les rues, ou presque, parlent français.
Le roi Hassan appartient à une espèce qui semble assez rare dans le monde actuel : c'est un véritable homme d'État, qui ne craint pas, quand il le faut, de prendre des mesures sévères. En tant qu'homme d'État, il est "politiquement incorrect", c'est-à-dire qu'il ne fait rien de la désastreuse politique à la mode. Et sa tâche n'est pas facile ; résister à l'intégrisme islamiste, tout en maintenant chez lui une vraie foi musulmane. Cela équivaut à défendre la civilisation et la tolérance contre le fanatisme. Tâche ardue qui n'est pas à la portée d'une auviette, fût-elle bourrée de morale.
M. Chirac, en invitant le roi à Paris, en le fêtant, en resserrant tant qu'il était possible nos liens politiques, intellectuels, affectifs, commerciaux, avec lui, a agi, lui aussi, en homme d'État. Du reste, a été approuvé par le seul homme d'État que possède la gauche : M. Chevènement, qui sait, lui, contrairement à ses camarades, où est l'intérêt profond de la France.




Commentaires

1. Le mercredi, 26 janvier 2011, 14:47 par Frédéric Valandré

Merci pour ce billet qui constitue également un hommage à Jean Dutourd, inoubliable auteur du roman AU BON BEURRE ! Je rappelle au passage que l'un des instigateurs de la campagne contre Hassan II il y a une vingtaine d'années n'était autre que ce cher Gilles Perrault, notre ami tricoteur de pull-over rouge. Voir le livre de l'auteur marocain Édouard Moha : LES "AMIS" DES PEUPLES RÉPONSE A GILLES PERRAULT (Paris, Jean Picollec, 1991).
Amicalement,
Frédéric.

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.

Fil des commentaires de ce billet