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Des hommes et des dieux

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Il pleuvait sur Grenoble. Ça arrive rarement (pourquoi riez-vous ?) On est donc allé au cinéma. Et puis on avait tant entendu parler de la prestation de Lambert Wilson (on n'a jamais réussi à oublier tout à fait l'incroyable interprétation, inspirée, de son père dans "Merlusse"),  jouant le rôle du prieur Christian de Chergé, fin lettré et excellent arabisant (on le voit d'ailleurs signant ses lettres, d'une belle écriture, de son prénom écrit en arabe) : on s'est donc laissé tenter. À aller dans un cinéma à la con, où il n'y a plus de billetteries autres qu'impersonnelles, devant des machines souvent en panne, et que nombre d'amateurs vomissent, autant que je puis le faire, moi qui attends désespérément mon tour ! C'était mon moment de révolte, vivent les poitrines, à bas les machines (les vrais gaullistes auront saisi l'allusion) !

Il s'agit donc des huit moines Cisterciens de Tibhirine (Kabylie) - mais qui sait encore ce qu'est la règle de Citeaux et le nom de celui qui l'a inspirée ? Aujourd'hui, il n'y en a plus chez nous que pour la nourriture prétendument hallal, et la fin du Ramadan. C'est vraiment pitié. Mais passons, puisqu'il faut bien.

Ce qui m'a frappé d'abord, ce sont deux choses : l'infinie dignité de ces hommes ayant fait vœu de pauvreté. Et la faible compétence de celui qui a tourné les images d'extérieur, dans l'Atlas marocain, me suis-je laissé dire.

Atlas
Ayant eu par hasard l'opportunité récente de m'esquinter durant trois semaines dans le dit Atlas, je suis en mesure de juger assez plat le rendu qui nous en est restitué dans le film. Bon, ce n'est finalement pas grand-chose à côté de l'infinie dignité, etc.


Je dirai aussi, de l'infinie naïveté, car on voit ces hommes de Dieu, participant à je ne sais plus quelle fête musulmane, à l'issue de laquelle l'imam de service a demandé à Allah la force de châtier les infidèles. Ils ont écouté cela, les huit hommes de Dieu, sans sourciller. Passons encore, ils pratiquent évidemment le "comme nous pardonnons à ceux qui nous passent par le fil de l'épée" (euh, c'est pas tout à fait ça, je sais).
Mais notons qu'au moins un acteur n'a pas joué la comédie : le grand Michael Lonsdale, qui n'a pas eu la carrière qu'il méritait, affiche haut et fort, à la ville, son appartenance au christianisme. Son interprétation du vieux médecin est d'ailleurs remarquable - mais il est vrai que tous le sont, à commencer par le fils Wilson, transportés peut-être par une puissance qui les dépasse. Et cela me rappelle, ça n'a rien à voir mais tant pis, que j'avais entendu, il y a bien longtemps, André Bourvil dire qu'il avait un jour approché avec crainte Georges Brassens (ils étaient voisins de maison, mais l'Ours mal léché faisait terriblement peur, paraît-il, à l'inoubliable consommateur d'eau ferrugineuse). Et d'ajouter qu'ils avaient eu tous deux des discussions sur Dieu. Et de remarquer alors, et c'était sublime, nous avons échangé des propos qui ne semblaient pas sortir de nous, tant ils étaient au-dessus de nos préoccupations habituelles. Sublime, vraiment.

Donc, dans un monastère perdu dans les montagnes du Maghreb, un petit groupe d'hommes prie et besogne ; et se rend utile et même indispensable auprès de la population alentour, démunie d'à peu près tout (sauf des lancinants appels du muezzin). Mais l'orage gronde en 93, et l'Algérie se déchire. Des factions opposées au pouvoir massacrent aussi les étrangers, sans états d'âme. L'armée algérienne propose donc sa protection aux moines, qui la refusent.
Mais qui s'interrogent, démocratiquement, sur ce qu'il faut faire : partir ? Demeurer auprès de ceux qui souffrent ?
Tout cela est un peu longuet (on aurait pu ôter une demi-heure, facile) certes, mais n'ennuie jamais, en définitive. Car c'est beau de voir l'exemple de la foi et du vrai courage, du don accepté de soi, dans un monde couturé de Bisounours et de lamentables live-shows. Cela nous montre qu'il reste encore, en ce bas monde anciennement chrétien, des îlots de résistance et d'humanité vraie, un peu comme au Moyen-Âge, lorsque le chaos régnait à peu près partout...
Tous les spectateurs ont trouvé qu'une séquence était digne de devenir culte, celle où les frères réjouis par un peu de vin apporté de l'extérieur, semblent transfigurés dans une sorte de scène/cène où les larmes coulent, où la joie demeure sous l'inquiétude, sur un célèbre extrait de Tchaïkovski... J'ai pour ma part trouvé que le pathos était par trop appuyé. J'ai préféré l'allusion parfaitement transparente à Rembrandt et à sa Leçon d'anatomie, lorsque le frère-médecin Luc/Lonsdale détaille, devant les fedayins (comment les appeler autrement ?), les blessures d'un de leurs camarades de combat. Et puis davantage encore, le même frère Luc, épuisé par la tâche et par les ans, venir se prosterner et reprendre des forces devant le chromo d'une Descente de Croix.
Ces hommes de paix ont été massacrés. Ainsi soit-il. Par des Musulmans, dans un pays musulman. Ne vous déplaise. Alors, quand dans une brève séquence, un responsable algérien dit aux moines que tout cela (le chaos algérien), c'est la faute de la France, j'ai ricané intérieurement. Que Dieu me pardonne. Mais le couplet anti-colonialiste, ça commence à bien faire. Ils n'ont même pas su maintenir l'existant, la prospère Algérie que nous avons quittée. Et les voilà qu'ils font maintenant appel aux Chinois... Ce sera, assurément, une autre musique que la franchouillarde...
J'ai lu quelque part que des rendez-vous "œcuméniques" allaient être organisés, à partir de la projection de ce film exceptionnel, pour développer le "dialogue entre les chrétiens et les musulmans". Je vous fais observer que cela ne s'imagine qu'en pays anciennement chrétien. En pays musulman, on empêche les chrétiens de se réunir, on brûle les églises et autres joyeusetés, dans l'indifférence, et la lâcheté - générales.


Bon, mais c'est pas tout ça. Courez vite, nom de Dieu, pour aller voir ce film. je suis sûr qu'il vous tourneboulera, quelque part. Peut-être, avant qu'il ne soit trop tard. Mais il est bien tard.

Des hommes et des dieux
Réalisé par Xavier Beauvois
Avec Lambert Wilson, Michael Lonsdale, Olivier Rabourdin...
Long-métrage français. Genre : Drame
Durée : 02h00min Année de production : 2010
Distributeur : Mars Distribution

Commentaires

1. Le mardi, 21 septembre 2010, 11:41 par Jean-Louis

Je n'ai pas encore vu ce film dont beaucoup disent le plus grand bien. Mais j'avais l'intention de le faire et, après avoir lu ton billet, ma résolution est renforcée.
Que le cinéma, aujourd'hui, élève les âmes et qu'en plus il le fasse bien, voilà qui nous changera de notre quotidien national et européen, celui qui baigne dans la polémique, l'outrance, la manipulation de l'opinion sur fond de retraite ou de fuite ou de circulation des Roms.
Euh, pardon, sur fond de "débats" sur la réforme des retraites, les fuites, les Roms, les circulaires, etc.

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