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La tête contre les murs, visa n° 116 612

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Le 1er octobre. Autrefois (sous la Préhistoire), c'était la solennelle rentrée des classes. C'était donc aussi le jour adéquat pour aller assister à la projection de la Palme d'Or décernée au dernier Festival de Cannes, sous la présidence du sémillant Sean Penn (qui n'est pas - et de très loin - Paul Newman, soit dit en passant). Mieux eût valu que je me fusse cassé une jambe, j'aurais moins perdu mon temps - à l'instar des malheureux élèves embarqués dans cette triste galère - tellement heureux pourtant d'être un temps sous les feux des sunlights.
Jusqu'à quand, doit-on cependant se demander, avant qu'ils ne retombent dans leur crasse ignorance, exaltée par un être immature qu'on frémit de devoir nommer professeur. Une autre question légitime concerne France-Culture : qu'est-elle allée faire dans cette pitoyable mascarade ? À moins qu'il ne se soit agi de nous présenter un avant-goût de la "culture" de demain ?
Nous suivons donc une classe de Quatrième, au long d'une année scolaire, dans ce qu'on répugne à nommer cours de français. Le collège est dit difficile (ils le sont tous, d'ailleurs), mais je crois bien avoir aperçu des pulls de marque, griffés du célèbre crocodile...
J'ai aussitôt songé à un livre de culture authentique, celui-là, le célèbre Journal d'un professeur (certes, en classe de Première) de Joseph Bézard. Bézard et ses pareils ont dû se retourner plusieurs fois dans leurs tombes. Il est vrai que depuis 1968 (au moins), ils sont accoutumés à cette attitude de répulsion.
J'ai également pensé à un film sans doute bien oublié, produit par J. M. Carré il y a exactement trente années, Alertez les bébés ; l'auteur prétendait y montrer les écueils de la pédagogie moderne insérée dans une société qui ne la tolère qu'à peine. Ouvrage contestable sans doute, mais qui avait le mérite que revêt tout sérieux et toute réflexion lucide, même si on sortait assez démoralisé d'une telle projection. Au contraire, avec le film de François Bégaudeau, très pâle imitation du "fameux" Cercle des poètes disparus (de Peter Weir), on éprouve une furieuse envie de se taper la tête contre les murs, tant on est saisi par le désespoir.
Je ne sais plus quel collègue a écrit : "en fait, le plus mauvais prof de France est devenu une star" (pas pour très longtemps, qu'on se rassure) de cet individu qui se présente comme un prof qui n'enseigne jamais. Mais il faut ajouter que ce non-enseignant n'est pas davantage un éducateur : loin d'enseigner ce qu'il convient de nommer (d'un mot pompeux, je le concède) la civilisation, il se contente d'organiser la foire d'empoigne, sinon de cultiver la barbarie, par un laisser-faire nonchalant, une sorte de dynamique de groupe remise au goût du jour.
Car cet individu est d'abord un paresseux : au début de l'année scolaire, son collègue historien (pour la petite histoire, c'est le sosie d'un ancien excellent joueur de rugby - à Clermont - et aujourd'hui entraîneur du même club, Jean-Marc Lhermet) lui propose un travail en parallèle. J'ai pas encore réfléchi, rétorque le "prof" de français. Ce qui montre avec quel sérieux il a préparé sa classe. Il ose pourtant parler de son "cours", qui n'est même pas une pétaudière. Et ne craint pas d'affirmer à ses élèves (à ses copains, plus exactement, à ses potes) qu'il faut "maîtriser un savoir". On se demande dès lors de qui il se moque, et s'il maîtrise lui-même le moindre "savoir", lui qui parle à peu près au niveau de sa classe (sinon plus bas encore), j'en ai marre, je m'en fous, vous foutez le bordel. Comment s'étonner, après cela, que le leader de la classe le traite d'enculé (il n'a pas ajouté, tout de même : de ta race ! Même si je crois avoir entendu, à un autre moment, je vais baiser ta race), et le nargue : Je te tutoie quand je veux ? Quant au "savoir" de cette classe... On a vu au tableau une élève incapable de conjuguer le verbe croire au présent de l'Indicatif (l'année même où, jadis, on commençait l'étude du grec !). Mais le "professeur" n'en a cure ; il enchaîne, lui, sur la distinction entre Imparfait de l'Indicatif et du Subjonctif, comme si le moment était venu de s'intéresser aux niveaux de langue. Comme si l'on pouvait passer sans hiatus du langage de la rue le plus fruste à la parole la plus élaborée... Que cela plaise ou non, il y a des choses qui ne s'inventent pas, et qu'on doit apprendre. On ne retient bien que ce qui a été appris avec effort, nous dit devant notre professeur, un jour cérémonieux d'inspection, l'immense Pierre Clarac. Naturellement, le genre de personnage que les auteurs du film doivent vomir, sinon conchier, pour employer leur langage.
Alors, vous pensez, Voltaire, là dedans... Pour ce qui est des Effarés, de Rimbaud exécuté lamentablement au ras des pâquerettes, ce poème m'a fait songer qu'un jour ancien je l'étudiais avec ma propre classe, en présence d'un Inspecteur (un Inspecteur que je devais d'ailleurs bientôt remplacer, car la roue tourne inexorablement, c'est une chose dont la jeunesse n'a aucune conscience) qui, la leçon finie, se montra enchanté et me parla de toutes les nuances que mes élèves avaient repérées - élèves qui n'appartenaient pas au Seizième, bien loin de là. Mais quand on prend la peine de tirer son public vers le haut, autrement dit de le respecter, alors on peut dire qu'on l'élève. Au lieu que chez Bégaudeau, on n'a de cesse d'enfoncer la classe dans sa gangue. Enfin, il est à croire que l'essentiel du "travail" de l'année se résume en la rédaction d'auto-portraits (il me semble bien avoir lu, au tableau, "otoportrets" !), aussi exsangues que vains. La Bruyère, au secours !
Tu achètes la paix sociale, dit "Lhermet" à François. C'est exactement ça. Par la démagogie, la veulerie et l'incompétence. Et pour autant, comme nombre de commentateurs l'ont remarqué, la classe de Quatrième n'en est pas pacifiée : le chahut anomique, les incidents violents, les insultes tous azimuts sont monnaie courante, et à tout le moins l'ennui gagne. Dès lors, les téléphones portables, à peine dissimulés sous les bureaux, permettent d'échanger - je suppose - des SMS, et la pauvre Esméralda (cette sympathique jeune fille ressemble plutôt à Quasimodo, hélas, avec son affreuse denture - copie conforme de celle qu'arborait Céline Dion au tout début de sa carrière, avant de se la faire entièrement arracher, et remplacer par un dentier soigneusement ajusté) s'intéresse plus volontiers à ce que lui crache son lecteur de MP3, qu'au déroulement de la "classe". Et quand elle vient raconter qu'elle a lu Platon avec délices, on se demande jusqu'où ira l'auteur pour se foutre de la gueule du spectateur. Bref.
Comment s'étonner, ensuite, qu'une adolescente en pleurs, avoue au "prof", avant la sortie des classes, qu'elle n'a rien retenu de son année ? On peut affirmer sans risques qu'elle ne doit pas être la seule !


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Commentaires

1. Le vendredi, 17 octobre 2008, 19:55 par Gilbert R.

J'espère que ton texte va faire passer un courant d'air salubre dans la blogosphère. Tout ce qu'il faudrait balayer pour respirer un peu ! Déchaîner les grandes orgues de la Colère ! Avec toi à fond la forme pour disperser au vent mauvais ces profs démissionnaires qui profitent des quelques heures où les élèves sont soumis à une obligation de présence pour faire de leur classe un vaste défouloir à visée éducative (sic...).
Avec ton style précipité, alerte et trempé dans l'acide, tu les fais apparaître pour ce qu'ils sont : des paresseux, des peureux, bref des "hommes" (si on est fâché avec l'espèce humaine). Ce faisant, tu vas passer (tu le sais !) pour un fossile égaré, un bloc erratique d'une République défunte, sous les huées de la Sainte Alliance du gauchisme mondain.
Mais tu t'en fiches, et tu as bien raison. Car tous les gens simples qui ont gardé un peu de bon sens ont compris, depuis longtemps, la justesse de ta conclusion ; les "jeunes" que l'État, la République, a l'inconscience de mettre entre les mains de professeurs du genre Bégaudeau, sont des victimes : ils "se font avoir". Cela seul suffirait à se taper la tête contre les murs : pourquoi obliger les jeunes à venir à l'école si c'est pour se faire avoir, hein ?!
Mais il y a plus grave : c'est le choix de ce qu'on a voulu montrer. Et la question : pourquoi a-t-on voulu montrer précisément cela ? Car il s'agit d'un montage, d'un film commercial dont les comédiens ont été dûment préparés à jouer un rôle qui n'était pas forcément le leur dans le groupe-classe, et dont toutes les séquences ont été soigneusement méditées.
Il en est de même pour le rôle du professeur transformé (sublimé ? Transfiguré ? Converti ? Métabolisé ?) en comédien stipendié pour les besoins de la cause. Il faut donc avoir présent à l'esprit, pendant toute la durée du film, qu'on ne regarde pas le déroulement d'une classe ordinaire dans le vif de sa vie réelle, mais qu'on assiste à un montage minutieusement réglé, à une mise en scène assez habile pour donner l'illusion de la spontanéité, donc de la vérité. Ce n'est pas à dire que ce théâtre invente n'importe quoi pour donner une idée fausse de l'enseignement actuel ; au contraire, il ne dit que le vrai. Tout ce que tu dénonces dans ce film est vrai, attesté moultes fois, et peut-être même inférieur à la réalité ! Mais l'auteur ne voit que le noir, ne broie que du noir, son ciel est bas de plafond, et quand, dans la vie de la classe, quelques trouées de ciel bleu se font jour (ça aussi, ça existe !), il les efface dans le montage de la séquence. Et tout ça nous donne au total un cas banal des rapports de la fiction et de la réalité : avec leurs mots de tous les jours, dans les situations de tous les jours, quelques élèves comédiens bien dirigés fabriquent une fiction qui crée un sur-réel. Au final, quelle est, où est, la "vraie" classe ? À Dolto ? On en doute ! Alors, où ? Dans ce groupe de garçons et de filles qui ne sont réunis que par le hasard d'un emploi du temps ou d'un organigramme ?
On peut oser cette réponse : elle est maintenant dans la tête des spectateurs qui ont pu suivre le film jusqu'au bout, séduits par l'habileté de la mise en scène et le jeu des acteurs. Une fois que les idées qu'on peut avoir sur l'enseignement sont bien passées au presse-purée, et que les sensibilités particulières, d'abord écorchées, sont malaxées par la cinématographie, il reste cette image qui continue à t’écorcher toi, mon cher, l'épiphanie d'un néant, d'une jeunesse hors-caste laissée à un ensauvagement soft, un gâchis ignoble. Que se passe-t-il, quand il ne se passe plus rien ? Nous avons la réponse.
Mais alors, mon cher, pourquoi un film, pourquoi pas trois heures d'une vraie classe filmées en continuité sans aucune préparation ? Réponse évidente : pour aller à Cannes (c'était bien vu !). Mais question : pourquoi donner le change ? Pourquoi faire d'un néant fictionnel un néant réel, quand ce néant est nos propres enfants (car je suppose que les spectateurs ne prennent pas plaisir à regarder ces ados délabrés, sous leur charmante spontanéité, comme des enfants "des autres" ?) ?
Entendons-nous bien : le problème, ce n'est pas les films sur l'enseignement ; il y en a déjà beaucoup, il y en aura d'autres. Le problème, le scandale, c'est que dans celui-ci, on fait jouer des adolescents à la mise en scène minutieuse et quasi professionnelle de leur propre nullité. Je crois qu'il est difficile d'aller plus loin dans la voie du mépris (ou de l'inconscience ?) Et c'est à ça qu'on donne la Palme ? Ce n'est pas réparable. Bon courage pour ton blog. Si tu reprends du service (qui sait ?), tu feras conjuguer le verbe bloguer au présent et à l'imparfait du subjonctif. Tu seras peut-être interpellé : "C'est quoi, le subjonctif ?".
"Patience dans l'azur"...

2. Le samedi, 15 novembre 2008, 13:52 par R'né

Nos enfants, qui ont vu le film avant nous, dans leur région du Nord, ont été d'accord avec vous, pour les 4/5e de vos remarques. Ce que nous pensons, c'est que ce film soulève de multiples problèmes.
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- c'est un film, monté avec un regroupement d'élèves, volontaires, en rapport avec un livre (que nous n'avons pas lu). Ce n'est pas un documentaire comme l'était, en gros, Avoir et Être
- il semble qu'on ait voulu montrer la difficulté d'enseigner dans certaines zones, à partir de deux "vedettes", Souleyman et Esméralda. Un autre prof craque devant de tels élèves, mais les autres profs, on ne les voit pas enseigner, puisque le tournage a lieu pendant les vacances.
- un échantillon de profs (j'ai l'impression que certains n'en étaient pas) comme la belle blonde avec sa machine à café, faisant nunuche à souhait !, parmi eux un "sérieux" qui veut travailler en parallèle mais, en face de lui, l'hurluberlu prof de français qui illustre parfaitement l'attitude de l'adulte incapable d'imposer un quelconque respect, donc se contente de "bricolage", de mimiques ridicules. En une année, il a seulement fait faire un "auto-portrait" !...
Enfin, il n'est plus enseignant, quelle chance !
- le proviseur semble dépassé par tout un chacun, élèves, profs, parents d'élèves. Il reçoit une mère d'élève qui ne parle pas le français, avec un grand frère qui peut raconter ce qu'il veut, en traduisant ; mais le plus succulent, c'est lorsque l'élève "traduit" les paroles de sa mère... Le film devient une "charge" et je le prends pour tel, toutefois désolé que cet épisode puisse laisser penser que tous les collèges ressemblent à ce "F. Dolto" parisien. Bravo pour l'élève qui dit n'avoir rien appris !!!
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La salle était pleine du premier au dernier rang, c'est dire si l'impact "Palme d'Or" a attiré les gens ; pas mal de profs connus, certains croyant que c'était une classe réelle qui avait été filmée...
Est-ce que cette Palme d'Or va vraiment servir les élèves fils d'émigrés, ou les Français de couleur, j'en doute un peu ; évidemment, il y a eu la petite touche humanitaire concernant le père asiatique ayant un fils super-doué...
Le malaise qui ressort de ce film, c'est surtout le langage de ces deux ou trois jeunes, le manque de respect total, la provocation incessante (manger durant le Conseil de discipline, est-ce possible à ce point-là ?).
Notre gendre a déploré les tenues vestimentaires des profs, car demander du respect, c'est aussi montrer l'exemple, intellectuellement et physiquement.

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