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L'heure de la chasse a sonné

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Ô temps charmant des brumes douces,
Des gibiers, des longs vols d'oiseaux...

Et par l’oiseau blessé qui ne sait pas comment
Son aile tout à coup s’ensanglante et descend...


Au plus profond de mon enfance, je découvre la chasse. Certes, ce fut d'abord l'immonde chasse à l'homme, celle que de courageux non-résistants ou résistants de la onzième heure firent à des soldats allemands isolés, en déroute et parfaitement inoffensifs, ou encore celle que des staliniens conduisirent pour envoyer au poteau des gens qui ne leur plaisaient pas... non, de cela je ne veux point parler. Ça en dit beaucoup trop long sur la bête humaine.

Celle dont je veux parler est attendue chaque année à pareille époque, l'arme au pied, par des centaines de milliers de... comment les qualifier ? Sauvages ? Barbares ? Appartenant à un autre temps ? Amoureux et protecteurs de la nature, et communiant avec elle (défense de rire) ? C'est selon...
La Provence me rappelle opportunément que c'est aujourd'hui, l'ouverture. A la suite d'un article relativement neutre, une centaine de réactions sont listées : je les lis toutes avec amusement, mais en constatant que presque la totalité émane du camp des chasseurs. Naturellement, ce n'est pas un référendum, sinon il s'agirait d'un plébiscite... Encore que, il y a une dizaine d'années, j'aie lu quelque part qu'il y avait autant de chasseurs en France que dans toute l'Union Européenne (de l'époque) réunie... Cherchez l'erreur, et l'origine de cette nouvelle exception française.
Les chasseurs français font appel aux traditions, à la lutte des manants contre les nobles, etc... Naturellement, chez nos voisins, tout cela n'a jamais existé...
Voici sept ou huit ans, je cheminais en direction de Compostelle. Je me trouvais avec quelques compagnons sur un sentier absolument magnifique - une ancienne voie romaine - du côté de Cahors. Soudain, à sept heures, nous fûmes entourés, que dis-je, nous fûmes cernés, par une bande de 4x4 en ordre de bataille, d'où avaient surgi des espèces de paramilitaires tout juste polis, et fort mécontents de voir troublé leur terrain de chasse.
Oui, leur terrain. Car depuis la loi Verdeille, les chasseurs vont à peu près où bon leur semble. Et gare à qui se trouve à portée de leur fusil ! Ce n'est malheureusement pas toujours un de leurs congénères !
Mais il y a plus : ils font la loi. Car si l'ouverture a été fixée par décret à ce 14 septembre, un mois plus tôt nombre de chasseurs ont fait leur ouverture à eux, celle qu'ils décident pour "éliminer" les "cochons" qui ont proliféré parce que les mêmes chasseurs les ont discrètement nourris (par exemple, entre autres, de melons invendus) depuis l'automne précédent.
Un certain quinze août, je me trouvais innocemment à me promener sur le lieu de ma naissance quand je fus arrêté par une horde bariolée dans laquelle je reconnus l'essentiel de ceux avec qui, au temps jadis, j'avais usé mes fonds de culotte (à l'époque, nos culottes avaient des fonds, économies obligeaient) sur les bancs de l'école primaire.
Mais le ton était moins scolaire : "qu'est-ce que tu viens nous faire ch., me fut-il opposé, tu vois pas qu'on chasse et que c'est dangereux ?". Sans leur objecter qu'ils faisaient l'ouverture avec un mois d'avance, je m'empressai de rebrousser chemin devant ces anciens condisciples que j'avais tous battus à plate couture dans les exercices habituels à l'école, et j'étais le seul qu'un concours avait envoyé "aux écoles", comme on disait à l'époque, c'est-à-dire à la ville et au Lycée. Sans le savoir, ils tenaient là leur revanche, eux habituellement si conviviaux : ils m'avaient fait reculer.
C'est aussi ce que font, je pense, les paisibles promeneurs : au temps de la chasse, il est prudent de rester chez soi. Dehors - du moins en Provence -, ça pète dans tous les coins. En fin d'hiver, il sera toujours temps de reprendre promenades et rêveries, tout en s'efforçant de ramasser quelques-unes des centaines et même des milliers de cartouches vides que ces amoureux de la nature auront éjectées sans précaution de leurs fusils.

Et pourtant... Je tombai un jour, par hasard, à la fin des années soixante, sur un reportage télévisé concernant la Provence (très exactement le 31 août 1969, sur la deuxième chaîne). Max Favalelli, si connu à l'époque (mais qui se souvient encore de lui, aujourd'hui ?) interviewait un homme pour lequel j'avais le plus grand respect, sinon un début d'affection. Mon ancien professeur de Lettres classiques au Lycée précité, grand ami de Pagnol (il tourna d'ailleurs de petits rôles dans certains de ses films, comme figurant Maître Arnoton dans Les Trois Messes basses) et homme de théâtre, fondateur de la Compagnie Les Trois Dauphins, par passion. Nous l'appelions Antonin, l'auteur d'Alcibiade, cousin de Périclès, car c'était là son prénom. Naturellement je le reconnus sur-le-champ, et d'abord à sa voix grave : c'était Antonin !


Antonin † 1972, photo © JV
Il déclarait doctement et tranquillement à "notre Max" que, Secrétaire général de la Fédération des Chasseurs des Bouches-du-Rhône, c'était la première fois depuis cinquante ans qu'il n'était pas parti, fusil en bandoulière, faire l'ouverture, afin de pouvoir honorer le rendez-vous que lui avait fixé l'ancien animateur des Chiffres et des Lettres. Et ce que j'entendis ce jour-là me donna à penser. Sans effectuer mon chemin de Damas, je me suis dit depuis que tous les chasseurs ne sont peut-être pas à mettre dans le même carnier...

Note du 20 décembre 2008
Dans la plus grande discrétion, nos députés ont adopté, voici deux jours, une proposition de loi du sénateur UMP Ladislas Poniatowski, déjà votée par le Sénat en mai, qui étend les droits des chasseurs [ils n'en possédaient donc pas suffisamment ?].
Malgré un calendrier parlementaire surchargé, la puissante Fédération nationale des chasseurs, qui représente les 1,3 million de Français amoureux de la "gâchette", a réussi l'exploit de ­faire inscrire ce texte à l'ordre du jour juste avant Noël.
Très loin des polémiques provoquées par la réforme de l'audiovisuel et le travail dominical, le texte a été adopté à l'unanimité. L'UMP et le PS ont voté pour, et pour des raisons diamétralement opposées, le PCF et les Verts se sont abstenus. Thierry Coste, le conseiller politique de la Fédération nationale des chasseurs (FNC), constate avec un brin d'ironie que «la chasse devient tellement politiquement correcte qu'aucune formation politique n'ose plus s'afficher antichasse».
Dominique Bussereau, le secrétaire d'État aux Transports, qui remplaçait Jean-Louis Borloo sur les bancs du gouvernement pendant le débat, s'est engagé devant les députés à l'élaboration d'une nouvelle loi chasse en 2009, après les lois déjà adoptées en 2001, 2003 et 2005. Après les travaux de plusieurs «tables rondes» animées par Jérôme Bignon, député UMP de la Somme et président du groupe Chasse à l'Assemblée - qui regroupe 170 élus de tous bords -, le ministre a aussi annoncé la sortie prochaine d'un décret à l'initiative de la Chancellerie pour «renforcer les sanctions contre les antichasse extrémistes qui cherchent à entraver le déroulement de certaines chasses», selon Thierry Coste. Un décret visant à reporter du 31 janvier au 10 février les dates de fermeture de la chasse pour 24 espèces d'oiseaux d'eau est également attendu.

Bravo pour le courage "citoyen" de nos représentants, toutes tendances confondues ! Et gare à nos fesses, lorsque nous nous risquerons humblement sur des sentiers dits de randonnée ! Demain, soyons-en sûrs, les différents collectifs de défense des loisirs verts [sic], les zheureux possesseurs de 4x4, quads et autres motos, ne tarderont pas à faire aussi entendre leur voix !

Commentaires

1. Le dimanche, 21 septembre 2008, 10:16 par Georges

Les 4x4, les téléphones portables, les magnétophones et j'en passe pour tuer des animaux sans défense. Tous les chasseurs ne sont pas à mettre dans le même carnier : c'est à voir !
Je considère que la grande majorité d'entre-eux sont des "viandards".
Je vous salue.

Cher ami,
Peut-être, au moins, lirez-vous les quelques lignes suivantes avec le sourire ?

"L'hiver, parfois, quand les vols de canards migrateurs sont signalés dans le ciel de Camargue, je vais à l'affût, le soir ou à la «passée» du matin. Je ne suis pas un chasseur enragé. Je prends un fusil pour faire comme tout le monde et accompagner les amis, mais je n'éprouve pas un plaisir particulier à tuer des animaux. La chasse en Camargue, c'est, pour moi, quelques heures de solitude devant un des plus beaux paysages qui soient. Assis dans un abri de branchages, au milieu d'un étang, je regarde le crépuscule rosir au-dessus de la cime arrondie des pins parasols. Peu à peu, les reflets s'effacent sur les eaux immobiles. Alors, tout un monde nocturne s'éveille dans les bois, dans la sansouire et dans les roseaux. Un oiseau rappelle, les canards se posent en nasillant ; on entend le clapotis d'un sanglier marchant paisiblement dans l'eau. La nuit est bientôt complète. Un bruit d'ailes fait lever la tête. Un couple de cols-verts passe, à peine visible, plongeant vers les gagnages de l'étang. Je tire au jugé. Je les manque et je les vois repartir en chandelle, tout droit, vers les étoiles.
Nous partagions les vacances d'été entre la montagne et la mer. Après l'Autriche, nous avons parcouru tous les massifs alpins d'Italie depuis le mont Blanc jusqu'à la Yougoslavie, le mont Rose, les Alpes bergamasques, la Bernina et le Piz Palu, la Brenta, les Dolomites et la belle Alpe de Sciusi, dominée par le Sassolungo.
Dans le parc national du Grand Paradis, nous avons participé à la capture de femelles de bouquetins destinées au repeuplement d'un autre parc. Avec les lunettes jumelles, nous suivions les errances acrobatiques du garde. Muni d'un fusil à air comprimé, il atteignait les bêtes avec un projectile pourvu d'une ampoule contenant un liquide somnifère pour les endormir avant de les descendre, enveloppées dans un filet. Soudain, le tireur s'immobilisa, demeurant sourd à nos appels. Nous grimpâmes jusqu'à lui et le trouvâmes endormi ; l'ampoule lui étant tombée sur le pied, il avait été anesthésié. Il fallut le descendre dans le filet
."

Ph. Lamour, Le cadran solaire, p.398

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