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Chanter la vie, ou La chance aux bouffons

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Encore une belle image du politiquement correct qui vient de s'écrire sous nos yeux ! Il est temps, en effet, de revenir sur la mise à mort, effectuée au début de ce présent mois, du dénommé Pascal Sevran qui en a vu de toutes les couleurs, pour avoir osé peindre en noir l'avenir de l'Afrique.
En effet, dans un ouvrage paru en janvier dernier, soit il y a presque un an, ce populaire animateur de télé avait écrit : "Le Niger. Safari-photo insoutenable. Des enfants on en ramasse à la pelle dans ce pays (est-ce un pays ou un cimetière ?) où le taux de fécondité des femmes est le plus élevé au monde. Neuf enfants en moyenne par couple. Un carnage. Les coupables sont facilement identifiables, ils signent leurs crimes en copulant à tout-va. La mort est au bout de leurs bites. Ils peuvent continuer puisque ça les amuse. Personne n'osera jamais leur reprocher cela, qui est aussi un crime contre l'humanité : faire des enfants, le seul crime impuni" (in Le privilège des jonquilles, Albin Michel, p. 214). Apparemment, cette déclaration à l'emporte-pièce (il faut le reconnaître) n'avait pas soulevé l'indignation des bien-pensants.
Mais voilà que notre auteur a été interrogé par le quotidien régional Var-Matin (du 2 décembre), et qu'il a été conduit à préciser sa "pensée" : "Et alors ? C'est la vérité ! L'Afrique crève de tous les enfants qui y naissent sans que leurs parents aient les moyens de les nourrir. Je ne suis pas le seul à le dire. Si des gens bien au chaud dans leurs certitudes ne supportent pas d'entendre ça, eh bien je les emmerde ! Oui, il faudrait stériliser la moitié de la planète !"
Certes, Sevran venait d'aggraver nettement son cas...
Aussitôt s'est abattu sur lui un déluge de plaintes et de protestations, d'anathèmes plus exactement.
Les autorités du Niger ont décidé de porter plainte contre les déclarations de l'animateur. De son côté, le Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais et Mahorais (Collectifdom) a fait de même, et a de plus demandé que Sevran soit interdit d'antenne sur France 2. De même, l'Association de la Presse Panafricaine (APPA) a estimé que Pascal Sevran devait être sanctionné.
S'agissant du PS, son secrétaire national adjoint à l'Égalité et au Partenariat équitable, a parlé d'un "dérapage inadmissible" et d'une "véritable apologie du racisme et de l'eugénisme".
Il n'est pas jusqu'au ministre de la Culture à se dire "extrêmement choqué" : "En tant que ministre et citoyen français, je trouve que les propos de Pascal Sevran sont scandaleux, inadmissibles et racistes. Au-delà du choquant, c'est passible de la loi". Lui aussi a demandé au Président de France-Télévisions "de sanctionner sévèrement leur auteur, dont les déclarations réitérées ne sont pas compatibles avec sa participation au service public de l'audiovisuel".
Les choses n'ont pas traîné : France Télévisions, qui s'est dite "émue et choquée par les propos tenus par l'animateur" a annoncé vendredi soir que Pascal Sevran allait être convoqué "dans les plus brefs délais pour envisager les suites à donner à cette affaire".

Afin de ne pas être emporté par la vague, Pascal Sevran a dénoncé une "campagne honteuse" contre lui, et déclaré qu'on avait "travesti" sa pensée et "manipulé" ses propos : "Aux hommes et aux femmes que j'ai pu peiner, je veux dire ma tendresse et leur présenter mes excuses". Rappelant habilement qu'il est issu d'une famille d'immigrés espagnols, il a ajouté : "Rien dans ma vie et ma façon de penser ne prête au racisme". Et de préciser ses propos : "Ça s'appelle le contrôle des naissances [i. e. : "stériliser la moitié de la planète"...]. C'est mieux dit. Je maintiens que le contrôle des naissances est important pour éviter que les enfants souffrent". Il s'est également réclamé de "l'amitié d'hommes aussi irréprochables sur le plan du racisme que Jack Lang, Jacques Attali, Bertrand Delanoë ou Nicolas Sarkozy".
Il faut le reconnaître : seul Jack Lang a refusé de sonner l'hallali, affirmant que Pascal Sevran était "profondément antiraciste" (après ses propos si justes sur l'incapacité de Marie-Ségolène, vais-je à présent être obligé de réviser mon jugement sur "le Blois de Boulogne" ?).

Cette agitation m'a rappelé qu'il y a trois ans environ, sur France-Inter (le 6 mars 2003 très exactement), un débat s'était engagé, à propos des ravages du Sida, entre un responsable africain, très mesuré, et le spécialiste maison. Vinrent les infos de dix-sept heures, et le journaliste chargé de les délivrer. Ce malheureux se crut autorisé, son bulletin lu, à s'immiscer dans la conversation. Et à objecter que, sans doute, les Occidentaux ne faisaient pas tout ce qu'ils auraient pu faire contre la pandémie, mais qu'il convenait aussi de mettre en cause les mœurs sexuelles très débridées à l'honneur dans nombre de pays africains... Honte à lui ! Il fut vertement remis à sa place de généraliste par le spécialiste-maison, et prié de quitter les lieux...
Je songe aussi à "L'Afrique noire est mal partie", que René Dumont écrivit en 1962 (il récidivait en 1986, in Pour l'Afrique, j'accuse). On parla alors d'un "diagnostic pessimiste". Mais on disait aussi, et surtout, que "respecter le Tiers Monde, c'est lui dire la dure vérité, afin qu'il trouve en lui-même l'énergie sans laquelle il ne pourra conjurer la catastrophe".
Or, force est de constater qu'un demi-siècle plus tard, ce continent rassemble tous les fléaux possibles : famine, sécheresse, désertification, guerres (Congo-Kinshasa, Rwanda, ex-Zaïre, Burundi, Somalie, Soudan, Tchad, Congo-Brazzaville, Liberia, Sierra Leone, Côte d'Ivoire) souvent génocidaires, épidémies (sida), le tout conjugué entraînant des millions (des dizaines de millions) de morts.
Dans cet ouvrage, l'ingénieur agronome écrivait : "Les rapports entre les humains et leurs champs dépendent d’abord des rapports des humains entre eux", ce qui n'est pas loin de trouver un écho dans les propos - certes lâchés plus que léchés - de Sevran.
Cela me rappelle enfin le sort posthume réservé au Dr Alexis Carrel, médecin français (lyonnais) qui dut s'expatrier aux États-Unis (il y obtint le prix Nobel de physiologie et de médecine en 1912). Carrel avait publié, en 1935, L'Homme, cet inconnu, ouvrage qui remporta un succès mondial. Mais il était question d'eugénisme (Jean Rostand en reparlera) dans cet ouvrage qui "dérapait" franchement à plusieurs reprises (euthanasie des fous criminels, misogynie...).
Au lieu d'être replacé dans son époque (au début de son pensum - c'en est un - Carrel écrit : "Celui qui a écrit ce livre n'est pas un philosophe. Il n'est qu'un homme de science. Il passe la plus grande partie de sa vie dans des laboratoires à étudier les êtres vivants. Et une autre partie, dans le vaste monde, à regarder les hommes et à essayer de les comprendre. Il n'a pas la prétention de connaître les choses qui se trouvent hors du domaine de l'observation scientifique"), ce texte fut pris au pied de la lettre, tant et si bien que son auteur fut récemment accusé de complicité avec le racisme nazi, et que la faculté de médecine "Alexis-Carrel" a été rebaptisée "Laennec"...

Pendant ce temps, Dieudonné peut tranquillement continuer ses saillies... avec la bénédiction, paraît-il, du Front national.

Solutré


Mais il me vient une dernière idée, oh certes très iconoclaste. Sauf erreur de ma part, Pascal Sevran n'en est pas à son premier "dérapage". Mais voilà, il était autrefois assez proche de l'ancien Président, qui l'invitait volontiers à l'ascension du Mont Blanc - pardon, de la Roche de Solutré. Il était donc politiquement correct, du bon côté de la société, pourrait-on dire.
Et puis le voilà lorgnant vers Nicolas Sarkozy. Vous m'en direz tant !




Et vous m'expliquerez, par le même raisonnement, pourquoi la fuite de notre rocker national est tellement dénoncée, actuellement, alors que Johnny n'a fait qu'emprunter un chemin tracé par des centaines d'autres nantis, nullement inquiétés, et pas davantage vilipendés (pour ne citer qu'un vertueux autant qu'édifiant exemple, on songera à Emmanuelle Béart qui, après avoir fait des simagrées auprès des sans-papiers de l'église Saint-Bernard, en décembre 2005, s'en est allée discrètement à Bruxelles afin d'échapper, comme tant d'autres privilégiés, à l'impôt citoyen)...

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