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Petite route du Tholonet

, 06:55 - Lien permanent


"La route ne s'appelait pas «route Cézanne» quand je l'ai parcourue pour la première fois, à pied, sous le soleil. Mon corps était vif alors et mes jambes ne sentaient pas la fatigue.
Quarante ans ont passé. Aujourd'hui, je refais ce chemin à pas beaucoup plus lents. J'ai laissé ma voiture à la sortie d'Aix et je me souviens. Et je souris parfois, en me rappelant ma fébrilité d'alors. L'âge, la vie m'ont apaisé. Mon cœur ne tressaille plus comme alors, au détour d'un virage, lorsque se dessinait une silhouette qui aurait pu être elle.

Ce n'est plus qu'un souvenir que, maintenant, je voudrais retrouver, le souvenir d'un visage devenu incertain.
Cette femme que je cherchais alors, je venais de la perdre, par ma faute, et je ne l'acceptais pas.
Elle habitait mes yeux et mes mains désolés. Je croyais encore que rien n'est irréparable. Que tout peut recommencer".


J'aurais pu écrire ces lignes - la fin exceptée...

Expo


Car l'exposition Cézanne, cet été, m'a conduit vers cette route, pour me rappeler, à mon tour, que quarante années et plus ont passé....


Tous les jeudis après-midi, nous partions en rangs plus ou moins serrés sous la conduite débonnaire de deux pions, et nous empruntions la «route Cézanne», après être passés, longeant le boulevard des Poilus, devant l'École militaire préparatoire, puis avoir longé l'ancienne friche, aujourd'hui férocement urbanisée, de la Petite Torse.
De cette école sortaient à peu près au même moment de longues rangées d'enfants de troupe, mais il y avait toujours un décalage entre leur groupe et nous ; je suppose aujourd'hui, en y repensant, que les surveillants, de part et d'autre, se concertaient pour obtenir cet état de fait. En effet, alors que nous étions du même âge, nous nous détestions cordialement, pour une raison que je ne saurais dire. Et lorsque les deux files étaient trop rapprochées, les quolibets filaient bon train.

Nous les nommions culs-blancs, ces pensionnaires de l'École militaire, à cause de la couleur de leurs flottants de gymnastique, car ils devaient les enfiler pour gagner, à trois kilomètres de la ville, le lieu de détente, à l'endroit précis où prend naissance, aujourd'hui, le Chemin du vallon des gardes bas (excusez du peu).

Gardes bas

Sainte-Victoire
Je dis le lieu, car il nous était commun, mais les culs-blancs occupaient une friche à droite de la route du Tholonet, cependant que les pencus que nous étions, les pensionnaires du Lycée, avaient le droit de s'égayer juste en face, sur les flancs d'une colline.


Et les pions, civils et militaires, veillaient à ce qu'aucun mélange ne survînt, car il eût pu, sans doute, être détonnant.





Au-delà, la petite route poursuivait son chemin, et laissait apparaître, dans le lointain, la partie ouest de ce massif qui fascina tant Paul Cézanne.





Temps bénits de la pré-adolescence ! C'est sur les flancs de cette colline, aujourd'hui miraculeusement préservée de l'urbanisation galopante, que je lus avec passion, à de nombreuses reprises, Pour qui sonne le glas, que j'avais d'abord vu, et ç'avait été en moi un véritable coup de tonnerre, au cinéma ambulant de mon village, avant de le découvrir, émerveillé et le cœur battant, en Livre de Poche, à la devanture d'un libraire tenant boutique près du Palais de Justice.

For whom


J'aime à imaginer que de l'autre côté de la route, un autre lecteur passionné était plongé dans une œuvre qui le captivait aussi intensément : à la même époque, Charles Juliet était cul-blanc à l'École militaire...


Ce n'est qu'assez récemment que j'ai eu l'occasion, près de Washington Square, d'acheter ce movie en version originale. Combien alors j'ai souri de ma naïveté ! Ce film sur la guerre d'Espagne, avec ses couleurs criardes, ses trucages malhabiles et ses bons sentiments, a très mal vieilli, et on a peine à croire à l'idylle d'un Gary Cooper, retenant difficilement son râtelier, avec la blonde et jeunette Ingrid Bergman.


Mais combien déjà j'avais souri sur le pré-ado disparu, lorsque me trouvant un jour sur le chemin de Compostelle, bien loin de la route Cézanne, je vis dans un estaminet, je ne sais plus exactement où, à Pamplona je pense, la place préférée du correspondant de guerre Hemingway !





Un temps, je fus dispensé de ces promenades obligatoires du jeudi après-midi : le professeur de musique, que nous appelions Pinoufle parce que Martin, c'est un peu général, avait décidé que ma voix pure méritait l'onction de la chorale du Lycée, dont l'exercice avait lieu dans ce créneau libre de cours. Je me souviens d'un chant russe, Plaine ô ma plaine, et surtout du fameux :

Ô Nuit ! Qu'il est profond ton silence
Quand les étoiles d'or scintillent dans les cieux !

de Rameau.

C'était bien avant que Les Choristes ne lui redonnent quelque lustre. Mais je ne me souviens pas que nous eussions donné quelque concert que ce soit...


Nous voilà bien loin de la petite route du Tholonet (quoi que), et de l'exposition assez extraordinaire que la ville a consacrée, cet été, aux faits et aux lieux Cézanne.

Expo


Elle en était bien éloignée aussi, je présume, cette jeune guide fort diserte qui nous parla, au sein même de l'ancienne propriété du peintre (de son père, plus exactement), de son séjour à Anvers-sur-Oise, lapsus qui a dû faire se retourner notre hôte dans sa tombe de Saint-Pierre, mais n'a pas fait sourciller le moindre des nombreux auditeurs attentifs (?) qui jouissaient de l'exceptionnelle autorisation d'accéder au fameux Jas de Bouffan...



Libé © Photo HE



Ils ne devaient pas davantage savoir que cette route avait aussi connu des moments plus tragiques : moins d'une semaine avant que l'allégresse de la Libération n'entoure chaleureusement, le 22 août 1944, les jeunes libérateurs venus d'ailleurs, quelques poignées de patriotes, tout près de là, avaient fait à la patrie, sur la petite route du Tholonet, le sacrifice sublime de leurs jeunes vies.



Et que me voilà parti bien loin, en apparence du moins, de la citation qui commençait ce billet, et qui m'a permis de retrouver le passé, à mon tour.
François Gantheret, qui est je crois psychanalyste, a écrit ces lignes ouvrant superbement un ouvrage qui l'est tout autant, autant par la profondeur de son analyse que par l'empathie extrêmement profonde qui le relie à son sujet. Un livre qu'il faut goûter, si l'on goûte Cézanne...

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