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Les âmes grises

, 07:02 - Lien permanent

Il faut aller voir Les âmes grises. Pas forcément pour les acteurs - Jacques Villeret, en juge odieux, en fait des tonnes, pour son ultime apparition - mais pour l'ensemble de ce qui nous est donné à voir, à entendre, à comprendre ; et de ce qui ne nous est pas donné. Ce qui nous est donné à voir, je veux parler en premier lieu de la photographie, est proprement admirable. Il y a là une recherche du beau au travers de tons le plus souvent pastel, tout bonnement époustouflante.
Au-delà, l'opposition entre une petite ville engoncée dans son étroitesse, dans ses fantasmes, dans ses bassesses parfois, et la guerre si proche, sans cesse rappelée par ces colonnes ininterrompues de soldats montant au front - ou en revenant, et par le son du canon, qui ne se laisse guère oublier, est rendu de façon saisissante.
Enfin, tout ce qui ne nous est pas donné, mais dont il faut se saisir, à partir de regards, de silences, de gestes ou d'attitudes parfois incompréhensibles...

C'est ici qu'il faut dire un mot de la performance de Jean-Pierre Marielle, à l'opposé par exemple de sa gouaille dans Les Galettes de Pont-Aven, et tellement proche du Monsieur de Sainte-Colombe de Tous les matins du monde : personnage hiératique, hors du temps et on saura (ou croira savoir) à la fin, lorsque le Procureur, veuf depuis toujours pourrait-on dire, tend au policier soupçonneux le journal intime de la jeune institutrice, à la fin duquel il a collé trois photographies d'êtres tellement proches, tellement semblables, parents à ses yeux, et pas seulement dans la mort : sa propre épouse et la petite Belle de Jour encadrant la jeune enseignante suicidée.
Ainsi comprend-on l'importance du souper, aux yeux du Procureur : il s'imaginait face à sa jeune épouse, Belle de jour figurant l'enfant que le couple n'avait pas eu le temps de concevoir.
Tout n'est donc pas donné : il faut construire du sens, et même, des sens. Et, peut-être, laisser le doute planer car le policier, sorte de Javert jeune, n'est pas convaincu de l'innocence du Procureur.
Enfin, il faut savoir gré au cinéaste de ne pas avoir suivi totalement l'auteur de l'ouvrage éponyme ; dès lors, le film s'achève sur une brève note d'espoir, la figure babillante d'un nourrisson, le fils du policier et de sa femme morte en couches. Si, comme dans le livre, on nous avait donné à voir le policier accablé de chagrin tuer son enfant, c'eût été en effet un film d'une noirceur épouvantable.

Les âmes grises ! Et voici que la réalité dépasse la fiction : l'ancienne épouse de Villeret, et sa dernière compagne étaient toutes deux invitées, presque au même moment, sur deux chaînes concurrentes (peut-être, après tout, s'agissait-il, de nous faire connaître des écrivains injustement méconnus...).
Ah ! Quels sommets de l'abjection n'atteignons-nous pas, avec la toute puissance de la sphère médiatique ! Quelle élégance que d'avoir fait comparaître ces deux personnes !

Si le film a du succès, et ce sera mérité, alors on peut s'attendre à de féroces disputes au sujet des royalties de Villeret : on en a eu, en direct, un avant-goût...

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