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Le Promeneur du Champ-de-Mars

, 15:32 - Lien permanent

Le Promeneur du Champ-de-Mars est un film assez admirable, il faut commencer par le dire, avant d'en venir aux objections.
Il faut le voir, quand bien même il relève davantage de l'hagiographie, que de l'histoire (ou de l'Histoire, si l'on préfère).
Mais ce fait, un peu agaçant, renvoie sans doute au passé de l'auteur, Robert Guédiguian, chrétien ancien communiste (l'accolement de ces deux termes m'a toujours paru parfaitement incongru - mais c'est peut-être à cette qualité de chrétien qu'on doit les remerciements à la revue "Esprit", pas du tout à leur place), qui est sorti avec élégance, c'est évident, de ses sous-pagnolades marseillaises.
Il faut voir ce film d'abord pour Michel Bouquet.
On savait cet acteur extraordinaire, mais on en a ici une éclatante confirmation. Pourtant, son jeu est souvent celui d'un homme de théâtre : il est vrai que le modèle, lui aussi, ne dédaignait pas jouer (et se jouer) la comédie...
Michel Bouquet, hormis la voix, est Mitterrand jusqu'au saisissement. C'est le métier, c'est son génie propre, qui l'ont fait entrer à ce point dans son rôle ; peu importe, le résultat est surprenant.

Il faut voir aussi ce film pour le travail sur la photographie aux tons pastels, qui met parfaitement en relief les situations, et qui donne au Promeneur du Champ-de-Mars, souvent, un certain charme désuet.
Certes, l'ouvrage de Georges-Marc Benamou, dont Guédiguian reconnaît honnêtement s'être "inspiré librement", est fort édulcoré.
Mais ce qui en reste force parfois jusqu'à l'admiration pour l'œuvre d'art, si l'impatience sourd à de nombreuses reprises. Voilà pour le film.
Ce qu'il véhicule par ailleurs ne recueille pas l'assentiment accordé à un film qui incontestablement nous touche et nous émeut.

Je ne voudrais pas d'emblée oublier que l'ancien communiste pointe son nez dans la description bucolique d'une famille communiste ; il oublie opportunément de rappeler que la consigne, en 81, pour les camarades, était de voter à droite, contre Mitterrand (mais comme Chirac avait fait voter à gauche, contre Giscard, l'équilibre avait été apparemment rétabli...). Oui, peut-être valait-il mieux taire ces manœuvres honteuses, et n'ayant en principe rien à voir, ou pas grand-chose, avec le sujet traité.
Et puis on est gêné aussi par les complications sentimentales du jeune journaliste Antoine Moreau, qui alourdissent bien inutilement le film (au moins une demi-heure de trop) et nous font nous éloigner de notre sujet : les dernières années d'un Président malade, et qui se sent proche du terme (sans qu'ils soient cités, Les entretiens sur la mort, avec Jean Guitton, sont présents en filigrane).
On est aussi peiné, au passage, de constater que le point de vue adopté donne complètement raison au Dr Gubler (presque constamment aux côtés du Président, sous un nom d'emprunt), lorsqu'il écrivait que Mitterrand n'était pas en mesure d'exercer pleinement ses responsabilités : on nous donne en effet à voir un Président uniquement préoccupé de façonner sa statue (son gisant) pour la postérité.
La période de Vichy, tout d'abord, est rapidement évacuée par un : "De Gaulle m'aurait-il pris si je n'avais été un vrai résistant ?"

On pourrait rétorquer qu'il n'en a pas fait un Compagnon de la Libération, qu'il l'a "pris" à un poste complètement mineur, et qu'il a bien "pris" aussi Maurice Thorez, un déserteur qui résistait depuis Moscou.
On pourrait rappeler ce passage des Mémoires de guerre, où Mitterrand (non nommé) est épinglé et méprisé de belle façon.
Le Mitterrand de Guédiguian se mesure d'ailleurs beaucoup trop à De Gaulle ("Dans la lignée de de Gaulle", "C'est moi qui ai mis de Gaulle en ballottage" - faux, c'est Lecanuet).
Et puis on lui prête une culture encyclopédique qui n'était peut-être pas vraiment la sienne (avec un travelling sur les livres, du Grand Meaulnes à Belle du Seigneur, et une incidente trop bien venue sur Georg Groddeck et son méconnu Das Buch vom Es), lui à qui on fait réciter dans la cathédrale de Chartes un vers fameux du Péguy de la Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres :

De loin en loin surnage un chapelet de meules,
Rondes comme des tours, opulentes et seules
Comme un rang de châteaux sur la barque amirale
.

tout en caressant les gisants, qu'il semble connaître intimement.

D'ailleurs, Guédiguian n'ira-t-il pas, vers la fin du film, jusqu'à nous montrer le Président jouant béatement les gisants dans l'église de Jarnac (ce passage est assez ridicule. Point trop n'en faut !) ?
De même, lorsque le Président s'interroge avec insistance sur la haine dont il est l'objet, la sincérité de son interrogation ne va pas plus loin que le halo de brume dont il entoure sa relation à Bousquet.
En fait, comme je l'ai publié sur une autre partie de ce site, nombre de "déçus du mitterrandisme" pourraient se reconnaître dans les propos que voici, indiquant que le seul but de Mitterrand avait été "la quête égotiste du pouvoir, de la réussite individuelle. Du nationalisme au socialisme, le principe apparent de l'entreprise avait changé : cela, au fond, avait-il tant d'importance ?
À l'heure des bilans, on voit où conduit pareille attitude. La gauche laminée, son programme désintégré, sa réputation morale définitivement atteinte. Reste la gestion d'un capital électoral amenuisé auquel on explique que les pauvres ont bien de la chance d'avoir un président pour les défendre.
Un des grands remords des hommes de ma génération aura été d'avoir cru, un moment, à la sincérité politique de François Mitterrand
".

À la fin du film, le Président congédie affectueusement le jeune journaliste : "Allez, sauvez-vous", sur le rythme de l'Ite, missa est.

Oui, la messe est dite. On peut désormais parler d'autre chose...

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