Vivement intéressé par le dernier opus (en date) de Michel Onfray, "Autodafés", publié en feuilleton à l'été 2021, je me suis alors penché sur les six "crimes par la pensée" (selon le mot d'Orwell) sur lesquels le si prolifique philosophe avait choisi de s'arrêter. "Qui donc organise la censure par le silence, écrivait-il, promeut de mauvais livres par la connivence idéologique, organise la désinformation par le discrédit ?" Suivait l'inventaire de six des idéologies de la pensée dominante : le maoïsme, démonté par Simon Leys (Les Habits neufs du président Mao), le marxisme mis à mal par Soljenitsyne (L'Archipel du Goulag), l'impérialisme islamiste annoncé par Samuel Huntington (Le Choc des civilisations), la psychanalyse, ridiculisée (Le Livre noir de la psychanalyse) - ici, je me permets de faire toutes réserves -, l'islam civilisateur de l'Occident, mythe détruit par Sylvain Gouguenheim (Aristote au mont Saint-Michel), enfin l'antiracisme dénoncé par Paul Yonnet (Voyage au centre du malaise français). C'est ce dernier ouvrage "d'une redoutable justesse" que j'ai essentiellement pris en considération, pour la bonne raison que... je ne le connaissais pas, avant de lire le pavé d'Onfray.

 

"Cachez ces réalités que mes valeurs ne sauraient voir"

M. Gauchet

"Comme l'ignorance, la lâcheté française ne cesse de faire des progrès"

F.-O. Giesbert, Le Point du 8 novembre 2018 (à propos de notre prétendue cécité devant la montée de l'Islam conquérant).

 

 

Dans son ouvrage, l'examen des thèses du Voyage occupe deux chapitres (pp. 85-109). Mais s'agit-il d'un examen serein ? C'est tout d'abord une diatribe d'une violence inouïe contre l'Obs ou Libération, et en particulier contre le sieur Joffrin (selon moi, Laurent Joffrin, ce mouchard de très bas étage né une cuillère d'argent dans la bouche). Soit dit en passant, on était en droit d'attendre de semblables charges contre Bergé, Dray et Désir (Harlem pour les dames), mais ne n'est malheureusement pas le cas, dommage...
"Avec SOS Racisme, la lutte des classes se trouve remplacée par la lutte des races. La gauche socialiste, qui pilote l'aventure SOS avec Jack Lang et Pierre Bergé, Julien Dray et Harlem Désir, se détourne de la Nation, de la France, du peuple, des travailleurs, du récit national qui faisaient les riches heures de Jaurès, de l'école républicaine et du socialisme d'avant Mai 1981. Tout cela se trouve rangé dans le magasin des accessoires pétainistes, racistes, vichystes, maréchalistes, puis, un degré au-dessus, nationaux-socialistes, nazis, exterminationnistes... L'assimilation, qui permettait, via la République, de fabriquer un peuple homogène.. se trouve fascisée, nazifiée... l'antiracisme - c'est la thèse de Paul Yonnet - réactive le racisme en célébrant la préférence ethnique, la discrimination racialiste, l'essentialisation des races - la blanche toujours du côté du crime, qui plus est".
Onfray passe alors en revue les bobards socialistes (j'en sais qui disent socialopes) tels que l'immigration est une chance pour la France, la France est traditionnellement une terre d'immigration, ou encore il n'y a pas plus d'immigrés qu'avant ; et preuves à l'appui, leur fait subir le sort qu'ils méritent. Mais, last but not least, avant d'en venir aux textes originaux, je dois dire qu'une phrase, dans cet éreintement de première classe, m'a particulièrement interpellé ; je la relève donc, en la soulignant, afin que nul n'en ignore :
 "Libération, jamais en retard d'une erreur - défendant Mao et le maoïsme (1971), puis la pédophilie (1977), puis Pol Pot (1975), puis la coprophagie et la zoophilie (2014), puis les violeurs (2021)"

 

 

 

Tiens donc ? Mais tout en notant que, tout de même, Onfray a oublié de mentionner que ce quotidien putassier était aussi le chantre number one de la fumette à tous les étages, voilà-t-il pas que je tombe par hasard en arrêt devant une très récente Une du quotidien : surprise, elle vient au secours, en larmoyant, d'une people qui a attendu (à mon avis, beaucoup trop longtemps, et je me demande s'il n'y a pas là-dessous quelque opération de communication) cinquante ans pour se déclarer avoir été victime de viols dans la prime adolescence (je note, mais là, je frôle la vilenie, que cela ne l'a pas empêché de multiplier à l'extrême, par la suite, les partenaires, tous plus people les uns que les autres), aussitôt prise en charge par la totalité des médias, car elle en vaut la peine, elle. À rebours des milliers d'anonymes sans importance, puisqu'elles ne font pas partie des people. Toute honte bue, ou plus exactement oubliée, Libé vient pleurer sur le sort de la fille à Béart [cela ne vous remet-il pas en mémoire la vieille histoire des 300 sans-papiers de l'église Saint-Bernard - qui, au passage, ont tous été régularisés?]...! Tirons donc l'échelle, ou la chasse, selon le ressenti de chacun.

 

 

I. Préface de Marcel Gauchet : La montée de la différence

 

Voilà un livre qui restera comme une butte-témoin dans l’histoire intellectuelle et politique française. Le tir de barrage dont il a fait l’objet lors de sa sortie le désigne comme un bon repère pour l’institutionnalisation médiatique du déni des problèmes soulevés par l’immigration – déni dont le contrecoup, sous forme d’ascension lente, mais inexorable, d’un populisme attrape-tout dit par commodité d’"extrême-droite", est en passe, trente ans après, de déstabiliser notre système politique.

Ce Voyage au centre du malaise français est paru, en effet, début 1993, quelques mois après le référendum sur le Traité de Maastricht (il a été écrit avant), autre point d’inflammation aux conséquences durables et non-apaisées. Or c’est comme si c’était hier, tant les questions qu’il ouvre demeurent, là aussi, d’une actualité brûlante. Il plonge le lecteur qui le reprend aujourd’hui dans la couche profonde d’une France immobile, enferrée dans une fracture d’apparence insurmontable qui engage l’essentiel de ce qu’elle est et de ce qu’elle a à être.

L’ouvrage a été écrit, je puis en témoigner, sur la lancée du sentiment de libération des dogmes et des tabous qui fut le bonheur des années 1980. Libération du carcan marxiste qui étouffait l’intelligence de la société vivante. Libération vis-à-vis de la clôture sectaire des chapelles serrées autour des gourous des années 1960. Ce fut le moment heureux de l’élargissement de l’esprit démocratique à la sphère intellectuelle, lieu naturel d’un cléricalisme qui ne dit pas son nom. La démarche sociologique de Paul Yonnet en fut la parfaite illustration. Il faut relire les explorations hors des sentiers battus réunies dans Jeux, modes et masses, du côté des bistrots à PMU, des rockers et des joggers, ou encore des automobilistes, pour en retrouver l’ambiance. Un seul mot d’ordre : on met son nez partout où se passe quelque chose d’intéressant, sans demander d’autorisation à personne, on discute de tout, y compris et en priorité de ce qui fait figure de vérité plus ou moins officielle. Cela nous valut en 1989, autre illustration exemplaire, un pittoresque Bicentenaire de la Révolution française partagé entre la prévisible grand’messe célébratrice, prudemment laissée d’ailleurs aux mains de l’orthodoxie communiste par le pouvoir socialiste, et un renouvellement offensif des questions qui dérangent à l’égard d’un évènement à valeur-source, effectivement, mais pas dans le sens de la "mère de toutes les révolutions".

C’est dans ce climat de libre examen sans rivages que Yonnet avait ouvert le dossier, sans se soucier de précautions, d’un phénomène qui méritait amplement qu’on y regarde de près, à savoir l’antiracisme de nouvelle génération incarné par le mouvement SOS-Racisme. Une cause en elle-même indiscutable, devenue même un roc civilisationnel après la tragédie de la seconde guerre mondiale, mais dont la réactivation militante, dans le contexte de la France des années 1980, n’allait pas sans soulever de troublantes interrogations. Le consensus autour de l’acquis constitué par la démonstration de l’inanité du concept de "race" expliquait sans peine l’œcuménisme bénisseur avec lequel le mouvement avait été accueilli par les autorités en tous genres. Il n’empêche que la réorchestration de l’idée par les "potes" gauchistes de SOS-Racisme demandait plus ample réflexion. D’abord parce qu’elle s’inscrivait en rupture radicale avec ce qu’avait été la tradition française du refus du critère de race – pourquoi pas ? mais à la condition, qui n’était pas remplie, de motiver solidement la répudiation d’un héritage qui avait malgré tout fait ses preuves. Et ensuite, parce que les effets de cette rupture apparaissaient clairement contre-productifs, en avivant les conflits au lieu de les apaiser – diagnostic que la suite a tristement confirmé. C’est à ces questions épineuses que Yonnet s’attaque bravement, avec une allégresse dans le démontage qui est sa manière propre, sans douter que sa contribution donnerait lieu à un débat qui ne pouvait manquer d’être vif, mais dont personne ne contesterait la nécessité.

Las, le climat avait subrepticement changé. Une nouvelle orthodoxie, molle et floue, mais non moins vindicative pour autant, était en train de se mettre en place. Dans le vide d’analyse et de projets qui gagnait le champ politique, un pouvoir spirituel d’un nouveau genre avait émergé, celui du journalisme, ajoutant la surveillance de l’opinion et la direction des consciences à son rôle d’information. Un moralisme inédit, à base de "valeurs" s’était discrètement substitué aux grandes ambitions de transformation sociale antérieures, en imposant un filtre à l’observable et au dicible – "cachez ces réalités que mes valeurs ne sauraient voir". Ces dispositions se montrèrent en pleine lumière avec le tollé soigneusement orchestré à fins d’intimidation qui accueillit le livre de Yonnet. Eric Conan en rappelle les termes édifiants à la fin de ce volume. Avis aux candidats mal-pensants, était-il clairement annoncé : il y a des faits à ne pas évoquer et des questions qui ne sont pas à poser, si ce n’est au prix de la disqualification morale. L’antiracisme ne se discute pas. Seuls des racistes inavoués peuvent avoir l’idée de se livrer à pareil exercice.

Mais quel antiracisme ? C’est là-dessus que l’analyse de Yonnet était conçue pour déranger le concert des nobles sentiments et des dévotions faciles. Vu de près, en effet, l’antiracisme de nouvelle génération porté par la "génération Mitterrand" (et concocté d’ailleurs dans les cuisines de l’Élysée), posait plus de questions qu’il n’était de nature à en résoudre. On pouvait, il est vrai, reprocher une certaine naïveté au vieil universalisme assimilationniste sur lequel campait la tradition républicaine. Mise entre parenthèses des critères d’origine, quels qu’ils soient, au nom de l’universalité des droits individuels et de l’égale dignité des êtres, fort bien. Il n’empêche que le cadre à l’intérieur duquel s’opère cette neutralisation est celui d’une culture particulière dont l’imposition ne va pas de soi, puisqu’elle peut être vécue comme une violence faite aux particularités propres des intéressés, à leur "identité", dont la notion prend ici tout son relief. C’est précisément ce que soutient le plaidoyer en faveur du "droit à la différence" mis en avant par le néo-antiracisme. Sauf qu’il conduit à une focalisation obsessionnelle sur les dites différences, à commencer par la "race" dont il s’agirait d’annuler les incidences discriminantes. Si bien qu’au nom de l’antiracisme, le critère de race devient le pivot du fonctionnement social. Avec pour horizon, du coup, ce que Yonnet appelle un "pan-racialisme" supposé harmonieux, mais dont on peut douter qu’il représente une avancée civilisationnelle. On n’a quitté l’écrasement du particulier sur lequel butait l’universalisme républicain que pour retourner à une consécration du particulier aux dépens de l’universel. Piètre victoire !

La question la plus brûlante, cela dit, était celle de "l’immigrationnisme" associé au néo-antiracisme, pour reprendre un autre néologisme introduit par Yonnet qui a scandalisé ses censeurs. Immigrationnisme, c’est-à-dire une valorisation de l’immigration justifiant l’opposition à toute mesure de contrôle ou de restriction de ses flux. On entre ici dans la zone spécifiquement française du problème, un problème posé semblablement à toutes les sociétés européennes, mais qui a eu en France, de par son héritage historique, un impact plus grand qu’ailleurs. L’immigrationnisme opère un détournement du "roman national" français aux perspectives ravageuses. La vocation de la "patrie des droits de l’homme", selon cette relecture, n’est autre, en fin de compte, que de disparaître en tant que patrie singulière, au nom des droits universels de ceux qui demandent à la rejoindre. Son infâme passé colonial et collaborationniste ne justifie-t-il pas, du reste, cette ouverture inconditionnelle en forme d’expiation salvatrice ? Yonnet insiste, textes à l’appui, sur la dimension existentielle de l’imaginaire de mort collective qui rôde dans les parages. On conçoit que ce qui faisait figure de voie de la régénération pour les uns se soit plutôt présenté comme une source d’angoisse pour les autres. Sans doute une part notable du retentissement spécial que la question migratoire en est venue à exercer chez nous se joue-t-elle de ce côté.

Je me suis exprimé au passé. Mais, trente ans plus tard, ce passé ne reste-t-il pas notre présent ? Avons-nous tellement avancé sur le sujet ? Certes, les modes se démodent, les "potes" sont passés à autre chose, le vocabulaire a évolué, mais le fond, lui, n’a pas vraiment bougé. L’interdit dont Paul Yonnet a fait les frais, l’un des premiers, s’est consolidé, généralisé, systématisé. La peur de se voir rangé parmi les pestiférés a fait son office à tous les étages. En retour, la protestation contre les conséquences de ce qui est réputé ne pas exister n’a pas manqué de grandir, d’autant plus confuse et démagogique qu’il n’y a personne pour l‘éclairer. La fracture entre le sommet qui parle et la base qui subit n’a cessé de s’élargir. La société française s’est enkystée dans un déni qui la ronge. Elle s’est enfoncée dans l’impossibilité de se saisir de la question politique la plus difficile et la plus fondamentale de notre époque : l’articulation de la nécessaire ouverture à la diversité du monde et de la non moins nécessaire fermeture exigée par la maîtrise démocratique des effets de l’ouverture. Une question qui n’appelle pas moins que la révision en règle de la philosophie de nos régimes, depuis le statut de l’État-nation jusqu’à la relation entre droits individuels et souveraineté collective.

Le livre de Paul Yonnet nous fait remonter au choc initial de cette interpellation par la mondialisation humaine qui double la mondialisation économique. Il a discerné prémonitoirement les enjeux qu’elle allait revêtir pour la société française, compte-tenu de son passé et de sa culture politique. Aussi est-ce toujours, hélas, faut-il dire, le moment de lire un livre qui a eu l’audace d’ouvrir un débat capital qui ne peut toujours pas avoir lieu. Pour tous ceux qui ne se résignent pas à une démocratie de l’escamotage et des faux-semblants, ce Voyage mérite d’être entrepris.

 

II. Paul Yonnet et la France incertaine

 

Itinéraire

 

Au départ, mon intérêt s’est porté sur le phénomène "antiraciste" né de l’organisation S.O.S. Racisme. C’était là une démarche naturelle, puisque S.O.S. Racisme avait réuni les énergies antiracistes autour du rock, s’en tenant à un discours minimal mais non moins significatif, lors du grand concert de la Concorde en juin 1985, et que, m’étant de près intéressé à l’histoire et aux significations sociales du rock’n’roll, j’y avais vu une technique politique spontanée de métissage à l’œuvre – en particulier aux États-Unis lors de la phase initiale, où ce mélange de blues noir et de country music blanche, pratiqué tantôt par des Blancs, tantôt par des Noirs, et chaque fois en sens altruiste, en disait plus que maints discours sur les volontés de rapprochement et d’entremêlement qui allaient alors se traduire par la reconnaissance des "droits civiques" aux Noirs, triomphant de tant de douleurs. Je n’avais pas remarqué l’usage très particulier qu’avait fait S.O.S. Racisme du rock – non pour déprimer ou déprécier l’ethnicité ou la race comme facteur d’organisation sociale, mais, au contraire, pour porter témoignage du bienfait de l’affirmation du "multiracial" à l’intérieur d’une France où s’épanouiraient "nos couleurs, nos cultures", d’une France décomposée en ethnies déployées. Soit un usage racialiste du rock, qui fait du métissage une dimension seconde et mineure, accessoirement rapportée dans des limites précises : systématiquement pratiqué, devenu une sorte d’obligation sociale, il détruirait cohérences et consciences groupales et invaliderait le projet pan-ethnique ; utilisé à faible dose et par inadvertance, aussi bien dans la pratique matrimoniale que dans le discours antiraciste, le métissage – thème tactique – renvoie l’image de l’harmonie pan-raciale et pan-culturelle visée, sans mettre en danger ses substrats par une porosité qui les diluerait. Située dans la perspective d’une prééminence de l’établissement, du développement et de l’organisation d’un monde multiracial à l’intérieur de la France, l’allusion aux flux de mixité – loin d’annoncer une règle qui le désorganiserait – a pour fonction fantasmagorique d’un peu plus fonder ledit monde en devenir, en paraissant apporter la démonstration récurrente d’une bonne entente naturelle entre toutes les parties, de la viabilité et de la tolérance d’une société de communautés.
Quelques grandes dates ponctuent l’histoire de l’organisation. Octobre 1984 : dépôt des statuts de l’association humanitaire S.O.S. Racisme à la préfecture de police de Paris. Juin 1985 : apogée de la popularité du mouvement auprès des moins de quarante ans, dont témoigne la foule de militants de loisirs qui se presse au grand concert gratuit de la Concorde. Août 1987 : apogée de la popularité personnelle du président Harlem Désir après son passage à l’émission télévisée L’Heure de vérité. 1988 : l’âme du mouvement, son penseur et tacticien principal, Julien Dray, devient député du Parti socialiste, où il anime un courant ultra-gauche. Fin 1990-début 1991 : implosion du mouvement à propos de l’attitude à adopter face à la guerre du Golfe. Deux camps se forment : pacifiste et belliciste. Le second, qui comprend la quasi-totalité de la composante juive et l’un des principaux bailleurs de fonds (Pierre Bergé), abandonne S.O.S. Racisme, non sans avoir dénoncé l’"infantilisme" d’Harlem Désir. Cet éclatement, qui ponctue un lent déclin, est une bénédiction pour le sociologue. Il ouvre une fenêtre à la volonté d’objectivation rude et froide dont j’ai l’intention de me prévaloir pour accomplir un travail scientifiquement satisfaisant. Sans être tout à fait ravalé au rang des associations traditionnelles antiracistes dont il s’était tellement moqué, S.O.S. Racisme est maintenant dans leur point de mire, tant la descente a été rapide. Quoi qu’il arrive, rien ne sera jamais plus comme avant. Une période a pris fin qu’il est loisible d’aborder sans avoir l’air de vouloir directement y intervenir, l’universalité de la contrainte sociale antiraciste suffisant à la difficulté.

Or il m’est rapidement apparu que l’étude de S.O.S. Racisme et du mouvement antiraciste ne se suffisait pas à elle-même, que leurs particularités renvoyaient toujours à des données et à des évolutions plus générales, que l’originalité de S.O.S. Racisme n’avait pas tant résidé dans d’hypothétiques ruptures que dans son éclatante aptitude à fédérer ces évolutions éparses, puis à surfer sur l’énorme rouleau de mer ainsi créé, rouleau avançant presque alors de son seul poids propre. Bref, S.O.S. Racisme et le mouvement de masse qu’il a généré sont un entrelacs de composants dont la considération analytique rend intelligibles les années Mitterrand.

Précisément, pour en souligner un aspect central, organisateur, outre qu’il existe des groupes prônant l’affirmation ethnique beaucoup plus radicaux que S.O.S. Racisme, l’association fait apparition alors que le Parti socialiste et l’Église catholique se sont chacun, indépendamment l’un de l’autre, déjà convertis au "droit à la différence". En témoignent, pour les socialistes, le programme du parti adopté à Créteil en 1981 pour appuyer le candidat François Mitterrand, puis la politique suivie à l’égard de l’immigration au son du slogan antiraciste "Vivre ensemble avec nos différences". Avant même que n’apparaissent les thèmes de "la France multiraciale et multiculturelle", chers à S.O.S., l’administration socialiste appuie et finance une très significative exposition sur l’immigration au centre Georges-Pompidou, à Paris, en 1984, qui présente l’entrée dans la "multinationalité" comme une conséquence assurée et recommandable de l’immigration de masse, la "multinationalité" célébrée engageant la France sur la voie de la "modernité". Exit, donc, l’assimilation. À la même époque, les responsables catholiques multiplient les déclarations en faveur du droit à la différence, attitude qui débouchera sur la fameuse "déclaration commune contre le racisme et pour le pluralisme de la société" de novembre 1985 (sans S.O.S.). Dans cette déclaration, qui matérialise une confluence politico-religieuse autour du différentialisme, puisque les religions y rejoignent la gauche présente au travers du M.R.A.P., de la Ligue des droits de l’homme et de certaines obédiences maçonniques – tous cosignataires –, un assaut en règle est encore mené contre l’assimilation française, amalgamée, par un enchaînement d’énoncés insinuants, à "la violence meurtrière" du "nazisme".

Si l’on ne s’étonnera donc pas rétrospectivement des liens, bien plus que d’utilité électorale et tactique, qui s’établiront entre le pouvoir mitterrandien et S.O.S. Racisme – d’une certaine manière, s’ils se trouvent si vite, c’est que S.O.S. réalise le programme idéologique contenu en germe dans le manifeste de 1981 –, il convient plus largement de ne pas oublier de considérer l’ampleur initiale du consensus. Et celui-ci résulte de la convergence d’un double mouvement de fond : l’émergence du droit à la différence comme philosophie indépassable de la pratique sociale est le fruit d’une double décomposition, d’ailleurs largement parallèle, celle de l’espérantisme prolétaro-marxiste (la plus vite perceptible dans son maillon faible, le moins léniniste, le socialisme plébéien) et celle de la catholicité française (on pourrait même dire de l’univers catholique français). Les deux principaux arceaux de soutènement de la voûte française se désagrègent presque en même temps. S.O.S. Racisme est la contrepartie, le prolongement, en quelque sorte l’extériorité de cette double décomposition et la plante jaillie de ces décombres, celle qui recale le sens de l’histoire à venir dans une positivité nouvelle.

 

Malaise des étendues intérieures : la France incertaine

 

C’est d’une profonde crise de la nation, et donc de la civilisation française, qu’il s’agit. Rares sont les époques où les agents sociaux se posent collectivement les bonnes questions en clair. Fréquentes sont celles où ils répondent à ces questions qu’ils ne se posent pas. L’antiracisme des années 1980 et 1990 constitue l’une de ces réponses qui maquillent la question pour qu’elle ne puisse être trop consciemment formulée, tout en la désignant sans cesse. Pour cet antiracisme de nouvelle génération, en effet, l’adhésion aux principes des droits de l’homme suffit à définir la nationalité française, et par conséquent à la revendiquer. Le destin de la nationalité française se réaliserait dans un double mouvement d’absorption et d’expansion : le devoir d’accueil de tous les Français putatifs laisserait envisager un pays harmonieusement transformé en mosaïque pan-ethnique – multiraciale et multiculturelle –, utopie préludant par l’exemple de ses bienfaits à la dissémination planétaire du modèle en même temps qu’à la dilution de l’idée même de nation française. Au fond, là résiderait le sens historique du destin de la France, qui s’accomplirait, dialectiquement, une fois sa tâche centrale achevée d’avoir donné au monde les principes de 1789, en les illustrant une bonne et dernière fois par la fission pan-ethnique et la désagrégation douce. Ce n’est pas seulement par tactique destinée – l’espère-t-il – à calmer les angoisses devant nécessairement naître de ces perspectives de dilution, ou en être exacerbées, que l’antiracisme n’a de cesse de situer ses positions dans le droit fil du respect des traditions françaises. C’est que, pour lui, fondamentalement, l’exigence d’extinction de l’identité française résulte d’une conformité intérieure à celle-ci. L’identité française s’incarnerait en se désubstantialisant, pour se réincarner par-devers elle et paradoxalement dans des identités de remplacement, légitimes, elles (car l’antiracisme n’est pas moins identitariste que le nationalisme), les identités des groupes ethniques.

Ce mythe social et politique s’est offert aux Français sous les traits de l’organisation S.O.S. Racisme, qui l’a développé dans les formes d’une idéologie de substitution à l’idéologie marxiste et aux idéologies dérivées d’elle ; en tant que mythe, on peut dire qu’il a exercé le pouvoir politique sous la forme d’un antiracisme d’État. Naturellement, pour généreux et positif qu’on puisse le considérer de prime abord, il a suscité, continue et continuera de susciter de puissantes résistances, d’autant que la situation créée dans les zones urbaines et périurbaines à forte proportion d’immigrés offre un spectacle ne correspondant pas exactement à celui annoncé d’un enrichissement par la différence. Xénophobie et racisme sont définis, sur ce champ de forces, par le caractère plus ou moins résolu de l’opposition à l’axe central du mythe, par la nature et les formes dans lesquelles cette opposition s’exprime. Devant le refus ou l’incapacité des partis politiques – du Parti communiste au parti gaulliste – et des religions de prendre cette opposition en charge, celle-ci s’est trouvée confinée dans la droite radicale, lieu d’accueil qui aurait été jugé naturel s’il s’était agi de faire écho à des conceptions de la société de type traditionaliste ou néo-fasciste, mais qui ne l’est plus si l’on considère les liens historiques étroits de tous les autres courants politiques et de l’Église de France avec la nation. D’où un ruineux amalgame entre opposition au mythe antiraciste et droite radicale, qui n’a pas peu contribué à obscurcir les débats sur la réalité de l’antiracisme et du racisme, et sur la signification des comportements collectifs enregistrés.

Puisque "le racisme n’est pas une opinion", selon une formule célèbre, l’antiracisme n’en est pas une non plus. C’est une contrainte sociale, une contrainte d’éducation permanente – médiatico-scolaire –, plus ou moins librement acceptée : elle n’apparaît sous son caractère de contrainte collective que pour qui s’en affranchit, ou s’y oppose. Mais tout se ligue contre l’émergence d’une telle attitude, que ne permettent normalement pas le jeu des relations corporatives ni l’économie du pouvoir entre les groupes à l’œuvre dans la structure sociale. Pour exister ou nourrir ambition, il faut en être ou affecter d’en être. La stigmatisation et le confinement dans l’opprobre sont la sanction ordinaire d’une transgression de l’obligation commune, tant que celle-ci n’a pas été atteinte. De ce point de vue, l’antiracisme présente un cas particulier de la contrainte sociale : il est d’autant plus obligatoire, il s’impose d’autant plus aux esprits qu’il est une idéologie constituée balisant le champ d’un mythe d’accomplissement – ce qui est loin, naturellement, d’être le cas de toutes les contraintes sociales –, et qu’il exerce une dominance à peu près sans partage, une dominance, à la fois dans l’ordre politique et dans les mentalités, infiniment supérieure à ce que fut – pour comparer dans l’époque la plus récente – celle du marxisme. Il y avait scission autour du marxisme, domination dans certains secteurs, mais pas dans tous, loin de là, et opposition constituée d’une morale et de contre-idéologies fortes (les différentes formes d’anti-totalitarisme, catholicisme, libéralisme, etc.). Rien de tel avec l’antiracisme de nouvelle génération dont nous parlons, qui, s’il s’affadit en irradiant loin du pôle "potes", où il demeure néanmoins l’idéologie de référence légitime, n’a guère rencontré que des oppositions personnelles ou collectives de marge, et pas de morale sociale alternative susceptible d’altérer la croyance en une répartition du bien dans un camp, du mal dans un autre ; l’antiracisme n’a pas rencontré une morale sociale alternative susceptible d’agréger une armée de bien-pensants bénéficiant de la reconnaissance sociale et d’une estime faisant équilibre à celle dont jouit ipso facto sa propre armée de bien-pensants, de "politiquement corrects" à la française. D’un mot, pour résumer l’empiégeage : que peut-on être, sinon antiraciste ? Que peut-on être, si l’on n’est pas antiraciste ?

En sorte que l’imprégnation et l’instrumentation constituent deux écueils souvent associés : d’un côté, les chaînes où l’imprégnation ambiante maintient le regard du sociologue, de l’historien ou de l’anthropologue, façonnent un produit en quelque sorte déjà réduit, se prêtant à l’instrumentation antiraciste ; de l’autre, d’avoir crevé la masse opacifiante des nuages expose à des utilisations inverses, dont Claude Lévi-Strauss, notamment, n’a pas été exempt : la mise en perspective dans le discours xénophobe, la stigmatisation par l’antiracisme. La naïveté serait de tenter de se soustraire à ces instrumentations en usant d’artifices et d’euphémismes, la faute – contre la discipline du savoir et de la réflexion – serait de s’y soustraire en controuvant les faits, en biaisant les interprétations, en péchant par omission. Si la sociologie est avant tout l’étude de la contrainte sociale, l’antiracisme est objet sociologique par excellence, et ce serait dissiper le peu de jouissance prise à s’y coltiner que de vouloir faire disparaître ce qui donne aux entreprises menées au nom de la discipline leur spécificité intellectuelle.

L’exercice de la dominance idéologique produit en règle générale les mêmes effets d’ordonnancement du cadre mental, de réduction du spectre discursif, d’admission de problématiques, de légitimation rhétorique. Des concepts, des solutions – dont on n’avait jusque-là guère entendu parler, telles que la "lutte contre la ghettoïsation" ou l’"intégration" – s’imposent alors comme des évidences incontournables et de toujours, des panacées. Ces élaborations sociales émanent de foyers divers, répartis sur tout le front des activités humaines, et sont complémentairement légitimées, avec un bel ensemble, par les institutions politiques, juridiques, médiatiques, universitaires et religieuses. Ces conceptualisations, et les institutions qui s’y prêtent, masquent autant qu’elles expriment, enfouissent autant qu’elles déterrent, et travaillent à l’implicitation – donc à leur agrément tacite – des buts transformistes de l’antiracisme dominant. Ainsi la situation aujourd’hui alarmante de zones périurbaines de la région parisienne, de Marseille ou de Lyon est-elle mise au compte de déficits multisectoriels du pays d’accueil. Il est par avance supposé, comme n’ont cessé de le répéter les leaders antiracistes, qu’il n’y a et qu’il n’y aura pas de "problèmes de l’immigration", juste un problème d’accueil des immigrés que la France se doit de régler pour répondre à sa vocation spécifique de "société d’intégration". Il est supposé qu’une fois résolues la délinquance, la drogue, la criminalité, la violence dans les écoles, une fois réformé le cadre urbain et vaincu le chômage – tous problèmes renvoyés à une responsabilité française inattentive à son sujet inaltérablement bénéfique, tous problèmes que seule une absence de volonté politique interdit pour l’essentiel de régler ou de diminuer rapidement –, les conditions seront réunies pour que prospère l’harmonie multiraciale et multiculturelle appelée de ses vœux par l’antiracisme. Toute étude sur la dégradation de la situation des banlieues est immédiatement resituée, par l’antiracisme d’État, dans une perspective qui suspend implicitement l’extinction des réactions xénophobes des "petits Blancs" à un traitement social de l’immigration qui permettrait la poursuite indéfinie de cette dernière.

Entre l’immigration du début du siècle et celle des années 1970, 1980, 1990 et à venir, il existe des différences fondamentales. La première était essentiellement une immigration de main-d’œuvre, européenne, la seconde s’est tendanciellement transformée, avec notamment la généralisation du regroupement familial, en immigration de peuplement, de moins en moins d’origine européenne, la prégnance d’une immigration portugaise maintenue à un haut niveau jouant un rôle modérateur masquant en partie la nature de cette transformation tendancielle. Si l’on accepte de considérer ces phénomènes en termes de marché et de schématiser l’infléchissement des données qui commandent l’évolution, on dira que l’axe organisateur de l’immigration s’est déplacé d’une offre de travail à une offre de droits – le "droit au travail" ne devenant qu’une des occurrences de revenu ou de prestations en espèces ou en nature susceptibles d’attirer une immigration, donc, d’ayants droit : droits aux prestations familiales, au dispositif de protection sanitaire et social, aux multiples formes d’aide sociale, à une scolarisation gratuite, au logement, au regroupement familial bien sûr, etc. La comparaison entre hier et aujourd’hui laisse logiquement apparaître une modification en relation avec ce déplacement axial de l’immigration : au début du siècle, en effet, la rotation était considérable, et, par exemple, seule une fraction des Italiens ayant travaillé en France y a fait souche ; processus globalement inversé aujourd’hui, où se rencontrent des aspirations et des intérêts convergents : volonté des immigrés de s’installer dans un pays prospère, volonté des institutions politiques et juridiques de ce pays de naturaliser le plus rapidement possible – et parfois contre leur gré – ces nouveaux arrivés. Traditionnellement, la France était – contrairement à une opinion que l’antiracisme a fait admettre – respectueuse des différences des étrangers si elle ne comptait pas en faire, comme dit la chanson, "d’excellents Français" : ainsi les Polonais du nord de la France seront-ils autorisés à vivre en quasi-autarcie, avec leurs curés polonais et leurs écoles polonaises – "droit à la différence" préservant la possibilité d’un retour à la société d’origine, et ne visant pas à "régénérer" la société d’accueil en y acclimatant nouvelle culture ou nouvelle civilisation. Et elle était en revanche irrespectueuse de ces différences si elle voulait assimiler ces étrangers, en faire des nationaux. Les enfants d’étrangers se nationalisaient français dans une certaine violence, celle qui les voyait d’abord considérer par les gens du cru comme des ritals ou des polaks, celle à laquelle avaient consenti les provinciaux de France vis-à-vis de l’école unifiée et obligatoire de Jules Ferry. Le moule français assimilait, c’est-à-dire qu’il dominait, et, pour unifier, anéantissait parfois, comme il le fit multi-séculairement des patois. La fonction s’accomplissait d’elle-même, la règle allant de soi. La règle allant de soi et la fonction s’accomplissant, l’assimilation n’avait pas à avoir son Haut Conseil, ni son ministre et son secrétaire d’État, comme l’intégration en aura à partir du début des années 1990 – une intégration qui s’est, sauf exception, installée entre le principe du respect des traditions de la collectivité d’origine et le refus de l’assimilation. Une fonction sociale qui opère n’est pas une fonction qui s’expose ; une règle qui éprouve le besoin d’être en permanence exposée trahit une fonction déjà inopérante, déjà usée. Ajoutons au surplus qu’aucune société transparente à elle-même ne pourrait vivre et qu’une telle société serait au mieux la spectatrice de sa propre décomposition. L’idée qu’une société pourrait s’organiser autour d’une conception de l’intégration définie par un cénacle de techniciens et de savants travaillant pour l’administration, fussent-ils les meilleurs, correspondrait à une douteuse ambition théorique de maîtrise politique des processus sociaux. Elle est plus vraisemblablement une digue provisoire, susceptible de déplacement, levée contre un courant de dérive, une tentative de reprise en main d’un système trop rapidement entré en mouvement et que l’on s’efforce de rationaliser pour le moyen terme en en bloquant l’évolution. L’instrumentation du concept d’intégration par les différents composants de la mouvance antiraciste et dans les différents sens où ils l’ont déjà entendu témoigne de l’abandon des anciennes prétentions à l’assimilation, donc d’un évidement de la civilisation au nom de laquelle cette assimilation était prescrite, d’un affaiblissement de la cohésion que la nation acceptait de se reconnaître derrière des différences connues et apprivoisées, mais aussi, d’ores et déjà, d’une obsolescence de la fonction intégratrice.

France incertaine, donc, puisque l’assimilation supposait le sentiment d’un modèle univoque dominant laissant subsister des étendues intérieures secondaires, tandis que le concept d’intégration ménage une plurivocité impliquant à terme une réorganisation de la société dont nul ne peut fixer le profil ni prévoir les contours qu’elle prendra. Les tenants de l’intégration croient détenir avec elle un objectif rassurant susceptible de rallier le consensus et d’apaiser les craintes, mais c’est un module de transformation qui ouvre sur une grande incertitude, potentialisée par l’indéfinition des quantités de population d’origine étrangère auxquelles il pourrait s’appliquer dans l’avenir, et qui pose par conséquent plus de problèmes qu’il n’en résout. L’intégration repose sur ce qui la rend problématique.

 

© Paul Yonnet, in Voyage au centre du malaise français, Gallimard, 1993, réédition L'Artilleur, 2022

 

 

III. Jean-Pierre Le Goff, à propos de son "camarade d'études"

 

Dans l'Express du 3 novembre 2022, le sociologue et historien Jean-Pierre Le Goff, qui avait été - comme Marcel Gauchet - "le camarade d'études et ami" de Paul Yonnet (1948-2011), se félicitait de la réédition de "Voyage..." et disait tout le bien qu'il pensait de cet ouvrage "aussi crucial que décrié à sa parution". Le titre de l'hebdomadaire était : "Bascule de la gauche dans le communautarisme : le livre prophétique"...

 

Ce livre a connu un curieux destin. Ostracisé par la gauche lors de sa parution en 1993 et devenu introuvable, il apparaît aujourd'hui comme un livre prophétique qui a su analyser la naissance d'un nouvel antiracisme dont nous mesurons aujourd'hui encore les effets délétères. À l'époque de SOS-Racisme et du mitterrandisme triomphants, il fallait un courage certain pour démonter par le menu les mécanismes qui avaient promu SOS-Racisme et mettre en lumière le paradoxe présent au cœur même de cet antiracisme : en promouvant de fait les identités ethniques dont le slogan "Black, blanc, beur" était l'expression, SOS-Racisme introduisait le principe racial et le communautarisme ethnique qu'il prétendait combattre.

Comme Paul Yonnet le soulignait dès cette époque, cette "vision pan-raciale" allait s'étendre à l'ensemble des rapports sociaux, entraînant l'exacerbation d'une crise identitaire et d'une "xénophobie de défense" face à la crainte d'une immigration massive. Une nouvelle conception de la nation multiraciale et multiculturelle allait prendre son essor, remettant en cause le principe de l'assimilation républicaine au profit d'une intégration aux contours flous. Poursuivant son analyse, Paul Yonnet resituait ces phénomènes dans un moment de basculement historique à plusieurs composantes. SOS-Racisme intervenait dans le "ressac" de Mai 68 dont il prolongeait certains traits et son lancement était parallèle à l'accès au pouvoir de la génération soixante-huitarde. La gauche opérait alors un glissement d'une "vision de classes de la société à une vision pan-raciale, des ouvriers aux immigrés comme nouveaux héros sociaux, de la conscience de classe à la conscience ethnique, de l'utopie communiste à l'utopie communautaire"... tandis que le "beauf" devenait la figure emblématique des couches populaires.

Ce basculement s'accompagnait d'une relecture de notre propre histoire qui renversait l'interprétation de l'après-guerre : au "roman national épique" gaulliste et communiste de la Résistance succédait une fixation sur les pages sombres de Vichy et de la collaboration. Se développaient alors une dépréciation de la nation et un sentiment de culpabilité promu par une gauche morale qui ira crescendo. Paul Yonnet posait sans ambages ces questions en espérant qu'elles ouvriraient un débat salutaire sur l'avenir de la nation, le nouvel antiracisme et l'immigration. Il abordait des thèmes à fort potentiel antagoniste sur une ligne de crête sans se rendre compte de la polémique que son livre allait déclencher. Il subit alors des accusations à la fois dérisoires et infamantes de la part de nombre de journalistes et d'intellectuels de gauche, promus gardiens d'un nouvel ordre moral et médiatique. Soupçonné d'emblée d'être proche des thèses du Front national, ce livre fut disqualifié par Laurent Joffrin dans Le Nouvel Observateur près de trois semaines avant sa parution. Ce qui lui valut une réponse cinglante de l'éditeur Pierre Nora (dans Le Nouvel Obs également) : "Serions-nous revenus au beau temps de l'intolérance de principe et de la condamnation avant possibilité de jugement ? La calomnie pure et simple, sinon au sens juridique du terme, du moins au sens intellectuel du mot, est-elle le meilleur moyen de sortir la presse de son discrédit actuel ?"

Paul Yonnet vécut douloureusement les attaques dont il fut l'objet, mais il n'en continua pas moins de poursuivre sa propre réflexion sur les évolutions du monde contemporain. Dans le domaine de la sociologie, il fut un franc-tireur de la recherche qui a bâti une œuvre éclairant de façon singulière la vie individuelle et collective dans les sociétés démocratiques modernes. Il mettait en question une sociologie engoncée dans les schémas de classe et de domination incapable de saisir de nouvelles pratiques sociales largement ignorées ou méprisées : tiercé, activités sportives, usage de l'automobile, rapport aux animaux domestiques, place de la musique, modes vestimentaires...

Paul Yonnet était un esprit libre, en dehors du milieu universitaire et parisien, qui maintenait l'exigence de liberté et de vérité quoi qu'il en coûte. Sa réflexion nous manque à l'heure d'un pays en crise qui ne sait plus d'où il vient et il va. D'un côté, le repli communautarisme et l'histoire pénitentielle, de l'autre, la fuite en avant moderniste ou le nationalisme xénophobe et chauvin. Comme si la France n'avait désormais d'autre choix que ces impasses...

 

© Jean-Pierre Le Goff, in L'Express du 3 novembre 2022

 


 

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"Par quel enchaînement de circonstances historiques et de motivations idéologiques l’antiracisme, annonçant cette mort comme un avenir en voie d’accomplissement et un devoir moral, en est-il arrivé à ne cesser d’alimenter des fantasmes d’extinction, à ne cesser d’amorcer et de réamorcer des angoisses de dilution, de disparition ? Loin de calmer les craintes qui s’exprimaient déjà au début du premier septennat de François Mitterrand devant la dégradation des conditions de vie dans les zones de périphérie urbaine à forte densité de population étrangère, loin de jouer le rôle anxiolytique, réhabilitant et cicatrisateur que nous étions initialement en droit d’espérer de S.O.S. Racisme et de la popularisation d’une thématique prétendant combattre l’idéologie raciale, l’organisation antiraciste a en effet développé une fonction anxiogène dans le tissu social. Elle a ainsi contribué à la majoration et à l’actualisation d’un phénomène déjà rencontré en France dans les années 1930, et dans un contexte à deux paramètres identiques (présence immigrée au plus haut, record historique du chômage) : une xénophobie de défense".