Les derniers développements politiques - la dissolution-surprise, suivie des élections législatives en cours - ont commandé la publication d'un extrait édifiant d'un ouvrage lui-même particulièrement édifiant sur la politique à la mode macroniste. Ce n'est guère ragoûtant, hélas. La réalité dépasse parfois la fiction, en tout cas la rejoint : où se réfugie, dans ce cas, le gouvernement du peuple pour le peuple ?

 

"Celui qui fait la loi sait mieux que personne comment elle doit être exécutée et interprétée. Il semble donc qu’on ne saurait avoir une meilleure constitution que celle où le pouvoir exécutif est joint au législatif : Mais c’est cela même qui rend ce Gouvernement insuffisant à certains égards, parce que les choses qui doivent être distinguées ne le sont pas, et que le Prince et le Souverain n’étant que la même personne, ne forment, pour ainsi dire, qu’un Gouvernement sans Gouvernement.
Il n’est pas bon que celui qui fait les lois les exécute, ni que le corps du peuple détourne son attention des vues générales, pour les donner aux objets particuliers. Rien n’est plus dangereux que l’influence des intérêts privés dans les affaires publiques".

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, 1762

 

 

Le "syndrome Pénicaud"

 

Personne, peut-être, n'incarne mieux cette nouvelle élite — les fonctionnaires devenus millionnaires dans le privé qui reviennent dans l'État pour gouverner le pays — que Muriel Pénicaud, soixante-quatre ans, ministre du Travail. Au début de sa carrière, la jeune femme fait dans le "social". Elle dirige des centres de formation professionnelle. En 1991, elle est repérée par Martine Aubry. Elle reste deux ans dans son cabinet au ministère du Travail, le temps d'être recrutée par une multinationale alimentaire, BSN, bientôt rebaptisée Danone. Elle y fait merveille. Si bien qu'une dizaine d'années plus tard, la voilà directrice des ressources humaines du groupe, chef du personnel, comme on disait avant. Ses émoluments sont mirobolants : plus d’un million d'euros par an — 2,3 millions pour la seule année 2014(1).

Elle revient dans le public quand Emmanuel Macron est encore ministre de l'Économie. Il lui propose de diriger Business France, un nouvel organisme censé aider les entreprises à exporter. Elle demande un gros salaire. La négociation est difficile. Elle finit par obtenir 200 000 euros net par an, près de 17 000 net par mois. L'un des plus hauts dans l'administration.
Par ses activités dans le public et dans le privé, Muriel Pénicaud s'est constitué un joli patrimoine : 6,5 millions d'euros(2). Quand elle est entrée dans l'équipe d'Édouard Philippe, en 2017, elle devait, selon mes calculs, payer, bon an mal an, 50 000 euros d'impôt sur la fortune. Six mois après, le gouvernement auquel elle appartient supprime l'ISF et le remplace par un impôt sur la fortune immobilière (IFI), à l'assiette beaucoup plus étroite.
Si bien que, du jour au lendemain, la ministre du Travail ne paye plus d'ISF ni d'IFI, puisque ses avoirs financiers, près de 5 millions d'euros, ne sont plus taxés. Elle n'est même pas redevable de l'IFI pour ses deux maisons : évalué à 1,6 million d'euros, son patrimoine immobilier n'atteint pas le plancher d'imposition après déduction forfaitaire de 30 % pour sa résidence principale. La ministre du Travail aurait donc économisé 50 000 euros net, quatre Smic. Tous les ans.
Quand, en janvier 2018, Libération(3) révèle le montant de cette économie — il l'a, à l'époque, surestimée de 12 000 euros parce que, dans sa première déclaration de patrimoine(4), Muriel Pénicaud avait surévalué son patrimoine de un million d'euros — la ministre du Travail, consciente du risque politique d'une telle découverte, s'empresse de réagir. Elle annonce qu'elle mettra l'argent ainsi économisé "dans un fonds qui soutient l'économie sociale"(5). Ce qu'elle fait. En juin 2018, elle investit 100 000 euros(6) dans Phitrust Partners, un fonds qui accompagne des entreprises de réinsertion et de logement social. Un geste généreux, certes, mais guère spontané.
C'est ainsi : depuis qu'Emmanuel Macron est président, le gouvernement de la France ne ressemble à aucun autre sous la Ve République. Il n'y a jamais eu autant de grands commis de l'État devenus millionnaires dans le privé.
Ces personnalités, que le Président persiste à qualifier d' "issues de la société civile", sont en réalité, pour la plupart, des membres de grands corps qui, après avoir fait de belles carrières dans l'administration, ont pantouflé dans des entreprises où ils ont fait rapidement fortune.
Historiquement inédite, cette présence au gouvernement de multiples rétro-pantoufleurs est source d'innombrables conflits d'intérêts. Elle éclaire aussi d'une lumière crue la suppression de l'impôt sur la fortune, puisque, à l'instar de Muriel Pénicaud, plusieurs membres du gouvernement — et de cabinets ministériels — ont personnellement profité de cette disparition, tant décriée, de l'ISF. Regardons-y de plus près.

 

 

Les ministres deux fois plus riches sous Macron que sous Hollande

 

Merci, monsieur Cahuzac ! Sans lui, nous ne connaîtrions pas le montant du patrimoine des ministres, ni le détail de leurs revenus passés. Conséquence de la crise politique provoquée par les mensonges du secrétaire d'État au Budget, une loi relative à la transparence, adoptée en 2013, oblige les membres du gouvernement à fournir des déclarations d'intérêts et de patrimoine à la HATVP, qui doit les rendre publiques sur son site Internet. Une véritable révolution démocratique.
En effet, que nous apprennent ces fiches ? D'abord que, sous François Hollande, les ministres étaient deux fois moins riches que sous Emmanuel Macron — 700 000 euros de patrimoine en moyenne, tout de même ! contre 1,4 million. Ensuite que les plus aisés d'entre eux n'étaient pas encore des rétro-pantoufleurs, une espèce rare à l'époque.
De 2012 à 2017, le mieux nanti au gouvernement de la France est un éditeur de presse, Jean-Michel Baylet (8 millions d'euros), propriétaire de La Dépêche du Midi. Viennent ensuite Laurent Fabius (5,2 millions), patron du Quai d'Orsay, qui était bien énarque mais n'a jamais rejoint de groupe privé ; Michèle Delaunay (5,2 millions aussi), dermatologue-oncologue ; Jean-Marie Le Guen (2,6 millions), médecin et consultant.
L'énarque Michel Sapin (2,5 millions) n'a pas non plus pantouflé — jusqu'en septembre 2019, en tout cas. Son patrimoine a une origine tout autre : les terres et les biens immobiliers à Argenton-sur-Creuse dont il a hérité ont été acquis par l'un de ses ancêtres pendant la Révolution à la suite d'une adjudication des biens de l'Église...
Quant au bon docteur Cahuzac, chacun sait qu'il a fait fortune grâce à sa clinique d'implants capillaires. Enfin, les autres ministres de Hollande, les Duflot, Moscovici, Peillon, Filippetti, Valls, Taubira, Montebourg ou Lebranchu, n'étaient pas millionnaires, parfois loin de là. Aucun, en tout cas, n'avait fait de passage juteux dans le privé après avoir été haut fonctionnaire...

Plusieurs ministres du gouvernement Philippe, si. Par exemple, la secrétaire d'État à la transition écologique, Emmanuelle Wargon, quarante-huit ans. Elle est la fille de Lionel Stoléru, un polytechnicien du corps des Mines, ministre de Giscard et de Mitterrand. Sa mère était énarque. Elle-même, après HEC, a fait l'ENA avec... Édouard Philippe, justement. Elle en sort auditrice à la Cour des Comptes.
Sa carrière dans l'État va bon train, plutôt à gauche. Nommée en 2001 conseillère du ministre de la Santé, Bernard Kouchner, elle se retrouve douze ans plus tard déléguée générale à l'emploi et à la formation professionnelle. L'un des plus gros postes de l'administration. Là, elle gagne très bien sa vie. Son salaire s'élève à 169 000 euros(7) net par an, soit 14 000 euros par mois. Plus que le président de la République, François Hollande, qui a réduit les émoluments du chef de l'État d'un tiers, à 12 696 euros net. Elle sait qu'elle ne peut pas espérer beaucoup plus dans la fonction publique.
Alors, comme Muriel Pénicaud, elle part pantoufler chez Danone, dont elle devient la directrice des affaires publiques, autrement dit lobbyiste en chef. Un job moins prestigieux mais tellement mieux payé ! Ses émoluments grimpent très vite, nettement plus, en tout cas, que le point d'indice de la fonction publique... En trois ans, ils triplent : elle perçoit 245 000 euros en 2016, 327 000 en 2017 et 475 000 pour les dix premiers mois de 2018, juste avant qu'elle
entre au gouvernement(8).
Le patrimoine d'Emmanuelle Wargon, qui est toujours membre du corps de la Cour des Comptes, s'élève à 5,3 millions d'euros. Si l'ISF existait encore, elle devrait payer aux alentours de 34 000 euros par an d'impôt sur la fortune(9). Aujourd'hui, elle n'a rien à débourser. Comme sa maison de 150 mètres carrés, dans le Val-de-Marne, n'est estimée que 1,5 million, elle n'est, en effet, pas soumise à l'IFI(10). Gain net, donc : trois Smic.

On remarque que, dans ses avoirs mobiliers, donc échappant à l'IFI, on trouve une assurance-vie de 2,6 millions d'euros souscrite au... Luxembourg. Quand je l'ai interrogée sur cette troublante découverte, la ministre m'a répondu(11) qu'elle en a hérité "suite au décès de ses parents". Que "ce compte a bien évidemment été déclaré au fisc français", et que, en 2017, elle a payé l'ISF sur cette assurance-vie, qui a fait l'objet "d'un mandat de gestion détenu par une banque française". Elle a ajouté qu'elle n'a pas jugé nécessaire de rapatrier cette "assurance-vie inerte" quand elle est devenue ministre malgré le risque politique d'un tel avoir dans un pays considéré par le passé comme un paradis fiscal, "car il s'agit d'un héritage auquel elle n'a pas touché et qui a eu lieu avant sa prise de fonction au sein du gouvernement".
Notons que c'est à elle, et à Sébastien Lecornu, qu'a été confiée la charge d'organiser le grand débat national mis en place après la crise des Gilets Jaunes.

 

 

Le cas Florence Parly

 

Considérons maintenant le cas assez similaire de Florence Parly, la ministre des Armées. Fille d'une conseillère d'État, elle est sortie de l'ENA en 1987, administratrice civile à Bercy. Elle y commence sa carrière avant de rejoindre des cabinets de gauche. Elle grimpe très vite et, en 2000, devient, à trente-sept ans, secrétaire d'État au Budget, benjamine du gouvernement Jospin. Après la déroute de 2002, elle entame un parcours fulgurant de cadre dirigeant dans de grands groupes parapublics. D'abord à Air France, dont elle devient directrice générale déléguée. Là elle gagne près de 300 000(12) euros net par an. Quand elle s'en va en 2014, elle touche, sans que l'on sache pourquoi, une indemnité de départ de 406 000 euros "non imposables"(13), précise-t-elle.
Elle entre à la SNCF où, en 2017, avant de redevenir ministre, elle perçoit, comme directrice générale déléguée, 315 000 euros net sur six mois. La même année, elle touche 101 000 euros de jetons de présence comme membre du conseil d'administration du grand groupe d'ingénierie Altran(14). Alors qu'elle est salariée d'une entreprise publique et fonctionnaire en disponibilité !
Précisons, en effet, que Florence Parly est toujours, à l'instar d'Emmanuelle Wargon, membre de son corps d'origine, comme on dit dans l'administration. Quand elle aura quitté le gouvernement, elle pourra donc revenir dans la fonction publique. Avant, si elle le souhaite, de pantoufler de nouveau. Et ainsi de suite. Un avantage considérable, pourtant décrié par le candidat Macron.
Dans son livre de campagne Révolution(15), le futur président qualifiait ce droit de retour accordé aux hauts fonctionnaires de "privilège hors du temps". Jusqu'à présent, il s'est pourtant bien gardé de l'abolir, alors que tant de ses ministres (à commencer par le Premier) et collaborateurs en jouissent.

Quoi qu'il en soit, grâce à ses pantouflages, le patrimoine de Florence Parly atteint 2,1 millions d'euros. Si l'ISF existait toujours, elle devrait donc, selon mes calculs, payer chaque année 6 000 euros à ce titre. Mais aujourd'hui elle n'a rien à débourser, même pas l'IFI, puisque son patrimoine immobilier n'est "que" de 788 000 euros, au-dessous du seuil d'imposition.

Autre exemple emblématique de cette nouvelle élite : la secrétaire d'État à l'économie, Agnès Pannier-Runacher. De l'ENA, où elle côtoie le futur secrétaire général de l'Élysée de Macron, Alexis Kohler, elle sort inspectrice des finances. Puis, au début des années 2000, elle travaille dans l'administration hospitalière, auprès du directeur général de l'Assistance publique de Paris. Elle est aussi administratrice du Samu. Elle fait dans le social, en somme. Mais l'appel de la finance est le plus fort.
En 2008, Bercy lui confie la création du Fonds stratégique d'investissement. Enfin, en 2013, elle rejoint la Compagnie des Alpes, qui gère des stations de ski et des centres de loisirs. Comme directrice générale, elle perçoit, du jour au lendemain, aux alentours de 350 000(16) euros net par an. Plus une soixantaine de milliers d'euros de jetons de présence dans les conseils d'administration des sociétés Elis, Bourbon et MacQuarie Autoroutes de France. En quelques années, elle accumule 3 millions d'euros(17). Depuis la suppression de l'ISF, elle payerait, selon mes calculs, environ 10 000 euros d'impôt en moins. Chaque année.

 

 

La ministre la plus riche de la Ve République ?

 

Évoquons enfin le cas de la prédécesseure d'Agnès Pannier-Runacher à Bercy, Delphine Gény-Stephann, restée moins d'un an à Bercy. De novembre 2017 à octobre 2018, elle est — et de loin — la ministre la plus riche du gouvernement Philippe, et probablement de tous les cabinets de la Ve République, comme je l'ai révélé dans L'Obs(18) : son patrimoine s'élève à 16 millions d'euros !
Cette polytechnicienne, membre du corps des Ponts, a mené, comme elle le dit elle-même, une carrière "hybride". En 1994, elle entre à la direction du Trésor à Bercy pour travailler pendant six ans à l'Agence des participations de l'État — où elle a probablement croisé l'incontournable Alexis Kohler. À ce titre, elle siège au nom de l'État dans plusieurs conseils d'administration, dont la Française des Jeux.
Onze ans plus tard, elle pantoufle dans le groupe Saint-Gobain, dont elle devient directrice de la stratégie, pour un salaire de 197 000 euros net par an(19). Elle siège aussi, cette fois en son nom propre, aux conseils d'administration de plusieurs grandes entreprises dont Thales et Giat Industries. On note que durant ces treize ans, elle n'a pas démissionné de la haute fonction publique, alors que la durée maximale de mise en disposition est de dix ans. Il faut attendre un décret signé le 19 mars 2018, alors qu'elle siège au gouvernement, pour qu'elle soit enfin rayée des cadres.

Delphine Gény-Stephann possède(20) deux grands appartements en région parisienne, deux maisons en province, plus de 7 millions d'instruments financiers et 68 % du capital de la start-up Alcméon(21). En supposant que l'investissement dans cette start-up lui permettait de profiter d'un abattement de l'ISF, on peut estimer que la disparition de l'impôt sur la fortune lui aurait permis, selon mes calculs, d'économiser au moins 50 000 euros. Par an.

 

 

Des ministres pris dans de multiples conflits d'intérêts

 

La présence au gouvernement — et dans des cabinets ministériels — de ces millionnaires rétro-pantoufleurs pose un autre problème inédit : la multiplication, au sommet de l'État, de situations de conflits d'intérêts. La HATVP a fait savoir qu'une personnalité ne pouvait faire partie du gouvernement qu'à condition qu'elle "se déporte" lorsque les cas d'entreprises voire de secteurs dans lesquels elle a travaillé seraient évoqués, autrement dit qu'elle ne les traite pas. Une obligation déontologique qui, pour les membres du gouvernement Philippe, a conduit à des situations absurdes.
La secrétaire d'État à l'Économie, Agnès Pannier-Runacher, est dans ce cas. Du fait de ses fonctions passées, elle doit "se déporter" lorsqu'il est question 1) de "la Compagnie des Alpes et ses filiales, 2) du secteur des parcs et loisirs, 3) des sociétés de remontées mécaniques, 4) des tour-opérateurs en ligne, 5) de l'hôtellerie, 6) de restauration de loisirs et 7) plus généralement de tout sujet lié au secteur du tourisme". Ce n'est pas tout. Elle doit aussi se désintéresser des sociétés Bourbon, Elis, du groupe énergétique Engie (où son mari a travaillé) ainsi que de "toutes les entreprises du secteur des concessions autoroutières"(22). Voilà qui limite singulièrement son champ d'action... À tel point que l'on peut s'interroger sur les motifs exacts de sa nomination au gouvernement.
Le nombre de personnalités capables, selon le président de la République, de remplir la fonction est-il à ce point limité qu'il n'avait pas d'autre choix possible ? Ou Agnès Pannier-Runacher aurait-elle été désignée parce qu'elle a rejoint l'équipe de campagne d'Emmanuel Macron dès l'été 2016 ?

 

 

La ministre des Transports n'a pas le droit de s'occuper de la RATP...

 

Question un peu similaire pour Élisabeth Borne, la ministre des Transports. Du fait de ses fonctions passées à la RATP, qu'elle a dirigée de 2015 à 2017, cette polytechnicienne membre du corps des Ponts doit "se déporter" des dossiers liés à la Régie autonome, et notamment celui de la construction du Charles-de-Gaulle Express, qui doit relier le terminal 2 de l'aéroport à la gare de l'Est, l'un des principaux investissements en matière de transport !
En revanche, elle a décidé de continuer de traiter un dossier très important où pourtant, selon plusieurs spécialistes, elle serait en situation de conflit d'intérêts : la transformation en autoroute de 92 kilomètres particulièrement meurtriers de la route Centre-Europe Atlantique, un chantier d'un demi-milliard d'euros. Le problème : Élisabeth Borne a aussi été directrice des concessions du groupe Eiffage, qui est candidat à cette nouvelle concession.
"Il n'y a pas la moindre suspicion possible de conflit d'intérêts, rétorque son entourage. Ce projet [...] n'existait même pas à l'époque où Mme Borne était directrice des concessions d'Eiffage, elle n'a donc pas travaillé de près ou de loin sur ce projet"(23).

Le cas Françoise Nyssen a, lui, été réglé de manière radicale. Avant son entrée au gouvernement en mai 2017, elle codirigeait la grande maison d'édition Actes Sud, basée en Arles. Or la HATVP découvre(24) que cette société reçoit, comme d'autres éditeurs, plus de 100 000 euros d'aide de la part du Centre national du livre (CNL). Problème : la ministre de la Culture exerce la tutelle du CNL.
Le 9 juillet 2018, à la demande de l'instance de déontologie, le Premier ministre ordonne donc que Françoise Nyssen ne supervise plus le secteur de l'édition. C'est la logique. Mais son poste est, de ce fait, amputé d'une partie essentielle. Un mois plus tard, la justice ouvre une enquête sur des travaux non déclarés dans les locaux parisiens d'Actes Sud. C'est la goutte d'eau. En octobre 2018, elle est congédiée.
Bien d'autres personnalités centrales de la Macronie sont contraintes, par la HATVP, de "se déporter". En voici deux : Alexis Kohler, le bras droit du Président, ne peut traiter des affaires du croisiériste MSC qui appartient à sa famille et dont il a été directeur financier avant de rejoindre l'équipe de campagne du futur chef de l'État. Le directeur de cabinet du ministre de l'Économie, Emmanuel Moulin, "n'a pas à connaître" les dossiers de la banque d'affaires Mediobanca, dont il était le patron avant d'être appelé auprès de Bruno Le Maire.
Lors d'une audition sur l'avenir de la haute fonction publique, les sénateurs ont interrogé la secrétaire générale adjointe d'Anticor, l'avocate Élise Van Beneden. Son association de lutte contre la corruption traque les prises illégales d'intérêts par des responsables publics. À ce titre, elle a, par exemple, déposé deux plaintes contre Alexis Kohler pour ses liens avec MSC que le parquet national financier a finalement classées sans suite, le 22 août 2019.
"Diriez-vous que la situation se dégrade ?", lui demande une jeune sénatrice socialiste du Val-de-Marne, Sophie Taillé-Polian. La réponse de Me Van Beneden est préoccupante mais pas surprenante : oui, "nous craignons une aggravation de la situation"(25). Elle ajoute : "Vous avez évoqué une perte de l'esprit de service de l'État. Le système macronien a quelque chose de nouveau : à la tête de l'État se trouve un énarque ayant fait un aller-retour entre Bercy et la banque Rothschild". Elle conclut par un avertissement : "Nos concitoyens finissent par penser que c'est la carrière des personnes ou l'intérêt des entreprises que l'on défend, et plus l'intérêt général".

 

 

Notes

(1) Déclaration d'intérêts à la HATVP le 17 juillet 2017.
(2) Déclaration du patrimoine à la HATVP, le 11 juillet 2018.
(3) Libération du 2 janvier 2018.
(4) Déclaration du patrimoine à la HATVP le 17 juillet 2017.
(5) France Inter, le 4 janvier 2018.
(6) CheckNews de Libération du 13 décembre 2018.
(7) Déclaration d'intérêts à la HATVP du 9 décembre 2018.
(8) Ibid.
(9) Calculs de l'auteur.
(10) Le plancher de l'IFI est de 1,3 million mais après un abattement forfaitaire de 30 % pour la résidence principale.
(11) E-mail du conseiller presse d'Emmanuelle Wargon à l'auteur, le 10 septembre 2019.
(12) Déclaration d'intérêts à la HATVP, le 23 octobre 2017.
(13) Ibid.
(14) Document de référence 2018 d'Altran publié le 29 avril 2019.
(15) Emmanuel Macron, Révolution, X0, novembre 2016.
(16) Déclaration d'intérêts à la HATVP le 15 décembre 2018.
(17) Déclaration de patrimoine à la HATVP du 16 décembre 2018.
(18) L'Obs du 8 octobre 2018.
(19) Déclaration d'intérêts à la HATVP, 8 décembre 2018.
(20) Déclaration de patrimoine à la HATVP du 8 décembre 2018.
(21) Idem.
(22) Décret 2019-11 du 7 janvier 2019.
(23) Le Monde du 10 octobre 2018.
(24) Voir l'article très précis d'Étienne Girard dans Marianne du 15 juillet 2018.
(25) Audition le 10 juillet 2018 par la commission d'enquête du Sénat sur les mutations de la haute fonction publique. Le thème de l'audition au palais du Luxembourg porte sur le rétro-pantouflage et les conflits d'intérêts.

 

© Vincent Jauvert, in Les Voraces (Les élites et l'argent sous Macron), Robert Laffont, 2020.

 


 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

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Les
Voraces
"Il y a d'autres exemples à peine croyables. Prenez un des membres du collège de la HATVP, Daniel Hochedez.Sa déclaration d'intérêts est en ligne depuis peu. Qu'y apprend-on ? Que ce juriste de soixante-sept ans a fait toute sa carrière comme haut fonctionnaire de l'Assemblée nationale. En 2013, il dirigeait le service des finances publiques, qui coordonne le travail des commissions économiques du Palais Bourbon. Un job important, certes, mais tout de même... Son salaire était de 19 000 euros nets par mois".

[Opus cité, p.95]