5 août 2023 ! Comme annoncé l'année dernière à pareille époque, voici la suite de l'opuscule (publié à compte d'auteur) par notre auteur(e). À la lecture de la première partie de "Commentaire sur la déposition d'Antoine Llorca dans l'Affaire de Lurs", on pouvait à plusieurs reprises rire franchement des propos tenus, et se gausser de l'extraordinaire naïveté de notre institutrice fraîchement retraitée. J'ai déjà écrit que j'éprouvais une tendresse certaine teintée d'indulgence pour mon estimée collègue Marie Fougeron. Elle s'est démenée à un point qui force l'admiration (opuscules, certes, mais courrier abondant, interventions diverses, toutes opérations "gratuites").
Mais désormais, il est trop clair qu'elle bat la breloque, cette demoiselle d'un âge certain, et néanmoins quelque peu énamourée en découvrant le "témoin capital" (sic), qu'elle n'imaginait pas aussi grand. On se prend à douter... Aurait-elle perdu le sens commun, l'esprit du doute méthodique ? Évidemment, ce n'est pas son correspondant, bientôt son interlocuteur qui pourrait l'aider dans une démarche réfléchie et raisonnablement critique : lui, le sieur Llorca, on connaît de date longue son stupéfiant culot ("ça serait peut-être le bon moment d'en reparler de mes révélations, moi, le témoin capital de l'affaire de Lurs"), son inébranlable certitude ("S'il le faut, j'irai en Angleterre". Tiens, cela ne vous rappelle donc rien ? Mais si, voyons ! "S'il le faut, nous irons devant la Cour européenne des droits de l'Homme..." Vous faut-il un dessin ?) deux produits de son évidente débilité (légère).
Quoi qu'il en soit, les deux discoureurs se soutiennent mutuellement. Marie, qui craignait de voir sa seconde brochure, comme la première, "risquer d'être à peine connue et de n'être prise en considération par personne". Quant à Antoine, lui le manuel, il se sentait particulièrement valorisé d'être écouté - et conforté dans ses a-prioris - par une intellectuelle. Hélas, deux délires qui s'ajoutent ne font pas une vérité !

 

"D’où vient qu’un boiteux ne nous irrite pas et un esprit boiteux nous irrite ? À cause qu’un boiteux reconnaît que nous allons droit et qu’un esprit boiteux dit que c’est nous qui boitons. Sans cela nous en aurions pitié, et non colère.
Épictète demande bien plus fortement : Pourquoi ne nous fâchons-nous pas si on dit que nous avons mal à la tête, et que nous nous fâchons de ce qu’on dit que nous raisonnons mal ou que nous choisissons mal ? (Épictète, Entretiens, IV, 6)
Ce qui cause cela est que nous sommes bien certains que nous n’avons pas mal à la tête, et que nous ne sommes pas boiteux, mais nous ne sommes pas si assurés que nous choisissons le vrai. De sorte que, n’en ayant d’assurance qu’à cause que nous le voyons de toute notre vue, quand un autre voit de toute sa vue le contraire, cela nous met en suspens et nous étonne, et encore plus quand mille autres se moquent de notre choix, car il faut préférer nos lumières à celles de tant d’autres. Et cela est hardi et difficile. Il n’y a jamais cette contradiction dans les sens touchant un boiteux"

Bl. Pascal, Raison des effets, Sellier 132

"De vrai, pourquoi sans nous émouvoir, rencontrons nous quelqu’un qui ait le corps tortu et mal bâti, et ne pouvons souffrir le rencontre d’un esprit mal rangé, sans nous mettre en colère ?"

Montaigne, Essais, De l’art de conférer, III, 8, Pléiade, p. 974)

 

 

 

 

Après la connaissance tardive du témoignage de Llorca et la rédaction du commentaire que j'en ai fait, j'ai voulu prendre contact avec le témoin lui-même et m'assurer qu'il maintenait toujours son témoignage. J'en ai reçu les lettres suivantes, dont je corrige seulement l'orthographe, pour en faciliter la lecture.

 

PREMIÈRE LETTRE

 

Vénégan, le 26-1-56.

"Mademoiselle Fougeron, "J'ai reçu votre lettre avec beaucoup de retard car vous n'aviez pas mon adresse exacte, mais vous pouvez pas croire quelle a été ma joie de vous lire.

"J'ai reçu votre lettre hier matin, mais hier je ne pouvais vous écrire, car ça n'allait vraiment pas. J'avais 39°8 de fièvre. Aujourd'hui, ça va un peu mieux et comme ce que vous me demandez ça a beaucoup de l'importance que même couché, je réponds à votre demande. Car ça serait peut-être le bon moment d'en reparler de mes révélations. Et aussi je voudrais que vous sachiez ce qui s'est passé le 20-21 juin 1955 à la confrontation.

"Tout a été vrai. Mais, d'après le grand nombre de témoins contre moi, cela ne s'est pas passé le 4 et 5 août.

"Mais moi qui dis la vérité, je ne me fatiguerai jamais de la dire.

"Dernièrement, le mardi avant la Noël, j'ai renouvelé ma déposition de témoin au Parquet de la ville d'Avignon.

"Je maintiens ma déposition. S'il le faut, j'irai en Angleterre".

Signé LLORCA.

"Mais j'ai espoir que avec l'intermédiaire de vous, nous allons faire du travail". Signé LLORCA.

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DEUXIÈME LETTRE

 

Vénégan, le 16 février 1956.

"À Mlle Fougeron,

"Vous me demandez comment l'on va s'y prendre pour commencer. Eh bien ! à mon avis, le commissaire Chenevier, alors que j'avais été à Digne pour qu'il m'entende et qu'il n'a pas voulu m'entendre, il m'a dit : "Écrivez à Jours de France".

"Alors, vous allez commencer par écrire à Jours de France que je vous remets l'adresse et vous lui demandez comment a été classé par le Parquet de Digne mon témoignage, que je n'ai jamais pu savoir comment il avait été classé.

"Pourtant je suis arrivé à faire avouer que le jeune R... qui avait ses shorts pleins de sang, le 5 août 1952, peu après la levée du soleil et arrivant en retard à son travail, était porteur de souliers en semelles de crêpe, alors qu'il voulait affirmer être porteur de souliers à col montant et non à semelles de crêpe. Cet aveu a été entendu et "confirmé" (je pense qu'il veut dire consigné) par le capitaine Albert et le juge Carrias.

"Cet aveu, pour moi, est un élément nouveau qui a beaucoup de valeur, mais qui a resté caché secrètement, cela n'a pas paru dans les journaux, vous pensez bien. Et de plus celui qui a été chercher la carabine le 4 août 52 au matin m'a avoué le 21 juin 1955 au soir, en fin de confrontation dans la cour de la gendarmerie à Forcalquier, alors que le jeune R... était avec le juge Carrias et le capitaine, moi je me suis trouvé à un moment donné dans la cour avec le jeune S... et il m'a avoué :

"JE SUIS PERDU, C'EST FINI POUR MOI".

"Je lui ai dit : "TU DOIS SAVOIR CE QUE TU AS FAIT CETTE NUIT-LA ?"

"Il est parti en râlant et tournant sur place :

"AH ! AH ! MA TÊTE. ON VA ME COUPER LA TÊTE, C'EST FINI POUR MOI ! ILS M'ONT FAIT VOIR LA CROSSE ET MAINTENANT ILS VONT ME FAIRE VOIR LE CANON ET C'EST FINI POUR? MOI !"

"À ce moment, je suis été appelé à l'intérieur et on m'a payé mon déplacement et on m'a dit : "VOUS ÊTES LIBRE !" Et depuis je n'ai jamais rien pu savoir. Vous êtes la seule personne qui s'est intéressée à moi".

Signé LLORCA.

Ces deux lettres, comme on le voit, confirmeraient le témoignage publié et elles apporteraient des preuves nouvelles, matérielles et morales.

1) matérielles : puisque les chaussures à semelles de crêpe portées par le jeune R... confirmeraient les traces qui avaient été relevées au premier temps de l'enquête.

2) morales : parce que le désespoir de l'autre suspect, le jeune S... (c'est-à-dire "le vieux" du texte paru dans "Jours de France") qui râle "je suis perdu" dans la cour de la gendarmerie, équivaut presque à un aveu.

Je décidai donc, après les avoir reçues, de retourner vers l'imprimeur de ma première brochure pour lui confier mon second manuscrit.

Dans le temps que cet imprimeur demandait pour l'examiner, j'informai Antoine Llorca de ma décision en lui exposant l'avantage qu'il y aurait à trouver un éditeur qui prendrait les frais à sa charge, mais aurait en revanche tout le fruit de la vente présente ou future. Car faute d'éditeur, ma seconde brochure risquait, comme la première, d'être à peine connue et de n'être prise en considération par personne.

Je lui indiquai même un éditeur peu éloigné de chez lui et lui suggérai d'aller le voir.

Je reçus alors d'Antoine Llorca la troisième lettre que l'on va lire :

 

TROISIÈME LETTRE

 

Vénégan, le 28-3-56. (terminée le 29-3-56 à 23 heures).

"Mademoiselle,

"Après avoir lu et relu votre correspondance avec moi, le témoin capital de l'affaire de Lurs, je vois que, réellement, vous voulez vous occuper de faire quelque chose pour réveiller ma réalité. [sic]

"Je ne sais pas trop bien écrire, mais ce que j'écris, c'est LA VÉRITÉ et il y a des fois que je ne m'exprime pas bien dans les mots et je mets des virgules ou des points là où il n'en faudrait pas.

"Mais je lis en vous la personne qui au cas où je viendrais A ÊTRE ASSASSINÉ comme je le suis été averti par deux témoins qu'il vaut mieux un prévenu que un qui ne sait rien, qui m'ont dit devant M. M... P..., cafetier à L... qu'il viendrait à m'arriver un malheur. "Car dans cette affaire l'on a mélangé de la politique et c'est une conversation de politique qui a donné l'idée où le jeune S... pouvait se procurer une arme.

"Car nous autres, moi je le savais, mais le patron et les autres ignoraient devant qui ils parlaient et qu'elle était leur intention d'agir, quel coup avaient-ils préparé.

"Et moi je peux demander une confrontation nouvelle et répéter des mots en confrontation que je n'ai pas dit, parce que j'aurais préféré que ça soit la police qui le trouve, ça aurait été leur honneur.

"Mais hélas ! on m'a pris pour suspect parce que je me suis adressé à la famille Dominici. Mais en tous cas, la personne qui m'empêchera de dire Ta vérité, pour moi, je ne la connaîtrai jamais.

"Monsieur le Commissaire Chenevier qui m'a dit quand je suis été le voir à Digne que j'étais venu trop tard pour témoigner et je ferais mieux de rien dire.

"Mais cela ne peut rester dans mes veines.

"...Je peux reconnaître la bédane mal peinturée de rouge et dire en confrontation les mots prononcés le jour de sa découverte dans la poussière, débris de paille.

"Également que j'aurais préféré que la gendarmerie de Forcalquier me fasse voir les shorts, les souliers à semelles de crêpe, la serviette en cuir et aussi la carabine que le capitaine Albert aurait voulu me prendre en photo avec elle. Je suppose qu'on aurait voulu faire de moi un complice de ceux qui sont inculpés. D'ailleurs, je le lui ai dit au capitaine : "JE SUIS PAS VENU POUR REMPLACER GASTON DOMINICI".

.......................

(Même lettre (suite) :

"Mademoiselle,

"Je voudrais vous demander de m'excuser pour les fautes que j'ai faites et les phrases qui voulaient dire autre chose, je ne connais pas, par cœur, le dictionnaire français. Le peu que je sais, je me le suis appris tout seul.

"Car je ne cache pas de le dire : à l'âge de 20 ans, lorsque j'étais soldat à Montpellier, je ne savais même pas écrire une lettre à mes parents. Alors je pense que vous m'excuserez.

"Cela est une affaire tellement importante que j'ai beaucoup besoin d'une personne comme vous pour défendre mes droits. Car il ne faut pas attendre que Gaston Dominici soit décédé pour essayer de trouver la vérité.

"Il faut, par tous les moyens, faire rebondir mon témoignage. Si nous trouvons pas de reporters qui veuillent faire quelque chose pour déceler la vérité, je me charge de signer des millions de tracts qu'il faudra les éparpiller dans quelques grandes villes de France.

"Je ferai tout ça pour venger cette petite fille. Je veux la vérité par rapport à elle : Elizabeth Drummond. Je veux dire tout ce que j'aurais préféré que la police trouve sans que je vienne maintenant, une seconde fois, à le dire devant beaucoup de monde.

"J'aurais préféré pour la couleur de la bécane vélo que j'ai dit qu'elle était noire et que je l'ai signé, j'aurais pensé que les policiers, capitaine Albert, par exemple, allaient me dire : "NON, LE VÉLO EST ROUGE ET MAL PEINTURÉ". Je reconnais que je n’ai pas assez appuyé la vérité. J'aurais dû crier plus fort : "JE LE JURE !" afin qu'on l'entende de la rue. Mais puisque vous êtes là, cette fois, j'ai un peu d'espoir.

"Ce qui a porté beaucoup de tort à mon témoignage, c'est que le capitaine Albert m'avait dit de surtout me cacher quand il viendrait des journalistes, car cela coûterait très cher.

"Mais maintenant que je connais comment ils ont fait pour anéantir mon témoignage, je suis prêt à signer des millions de tracts. Car je le répète : JE VEUX VENGER CETTE PETITE FILLE, car j'aime beaucoup les enfants et si j'en voyais un en danger, je ne regarderais pas du tout ce qui peut arriver, et c'est pour cela que je veux savoir LA VÉRITÉ.

"Je maintiens que c'est le 4 août au soir qu'ils sont partis sans prendre leur repas, en disant : "ON VA PRENDRE UN BAIN À LA DURANCE !"

"Ces deux jeunes doivent savoir la vérité de ce qui s'est passé sur les bords de la Durance.

"Car j'ai appris le crime, par eux, les premiers. Je ne peux pas me retenir de l'écrire : "Pourquoi le jeune R... avait-il du sang dans les cils, dans les paupières, et dans les cheveux, à côté de l'oreille gauche, des caillots de sang.

"On voyait très bien qu'il s'était battu avec quelqu’un. Il avait changé cent pour cent par rapport à sa normale des autres jours.

"Mais à la confrontation il a tenu bon, plus que G... qui a fait écrire, contrairement à ce que je disais tout à l'heure : IL A RAISON LLORCA. C'est vrai ce qu'il a dit, écrit par le secrétaire du juge Carrias.

"Je ne crains rien de l'écrire, car c'est la vérité, c'est mon cœur qui parle.

"Je pense aller là où vous m'avez dit mardi 3 avril et selon la réponse si, favorable, JE VIENS VOUS VOIR mercredi ou jeudi 6 avril".

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"Je viens vous voir", l'annonce de la visite me surprend un peu. Je m'attendais bien à ce que la vie me ménage quelque jour une rencontre avec le témoin capital de l'affaire de Lurs, mais pas aussi vite.

Nous sommes mardi, ce serait donc demain mercredi ou après-demain jeudi qu'Antoine Llorca me joindrait ici-même pour conjuguer ses efforts et les miens dans l'avènement de la vérité. Je note d'ailleurs l'erreur de date qu'il a faite. Jeudi ne "tombe" pas le 6 mais le 5. Mais puisqu'il écrit mercredi ou jeudi, c'est bien du 5 (jeudi 5) et non du 6 qu'il s'agit.

Demain ou après-demain, je vais peut-être enfin savoir...

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Allons, Gaston Dominici, il y a tout de même un Dieu pour les innocents.

Et j'espère que ceux qui combattent pour vous dans l'ombre, ceux qui ont été angoissés par votre étrange procès, ceux qui, sentant l'iniquité de votre condamnation en ont bu le calice jusqu'à la lie, vont, demain ou après-demain, marquer un pas et sentir diminuer en eux l'oppression de vivre dans un monde où le mensonge et la sottise sont si souvent triomphants.

...Allons, petite Elizabeth Drummond, il y a, vous le savez, un Dieu pour les martyrs... et il ne sera pas dit qu'à votre affreux supplice, on aura pu encore ajouter l'insulte criminelle de couvrir vos assassins par l'immolation d'un innocent.

...Et pour vous-mêmes, ô criminels, il y a aussi, si vous le compreniez, un Dieu sauveur, un Dieu de justice et de miséricorde, car, je vous le demande, qui donc vous sauve ?

Oserez-vous dire que ce sont ceux qui, recouvrant votre crime et le rejetant sur un innocent, vous rivent un peu plus à votre voie de boue et de sang ?

Ne sentirez-vous pas que vous êtes, au contraire, sauvés par celui qui fait échouer la trahison de la vérité, la conspiration pour l'ensevelissement de cette vérité ?

Car enfin, du jour où vous laissez condamner un innocent à votre place, votre âme est perdue, la voie de la Rédemption est fermée. Vous avez un nouveau crime à votre compte et le plus lourd de conséquences, car tout un peuple y trempe et se perd avec vous. Tout un peuple renie son sauveur (la vérité) et s'enterre avec elle.

D'ailleurs, en emmurant en vous, votre terrible secret, c'est votre âme que vous rendez prisonnière et comme cette âme est .éternelle, la mort même ne la délivrera pas, ni même la confession ultime, car cette confession in-extremis donnée à un prêtre n'est pas un acquittement envers les victimes, ni envers ceux qui avaient droit à la vérité. Je pourrais même dire que ce n'est souvent qu'une confidence faite à un complice de l'ensevelissement de la vérité.

Puissiez-vous donc lire ces lignes et avoir le courage d'un aveu, d'une confession publique non ajournée. Ce n'est qu'en remettant les choses faussées sous leur vrai jour que vous commencerez à remonter la pente sur laquelle vous avez glissé et que vous retrouverez le chemin déserté de l'honneur et du salut. Ce n'est qu'en acceptant l'opprobre méritée et l'expiation temporaire, ce n’est qu'en connaissant le remords et le désir de vous relever, de vous racheter envers vos victimes, que vous vous sauvez.. Jugez, dès lors, qui aide à votre salut et qui le compromet.

 

La visite d'Antoine Llorca, le mercredi 4 avril 1956

 

Il fait beau et j'ai été m'asseoir, au début de l'après-midi, dans l'angle de ma cour qui regarde le sentier et la route de Cannes à Grasse.

Tout en causant ou lisant, je pense que la visite d'Antoine Llorca est pour aujourd'hui ou demain. Mais, à cette heure, je l'imagine pour demain. Car le trajet est long et le malheureux qui devra repartir ce soir même n'aurait guère le temps de se reposer ni de me communiquer tout ce qu'il peut avoir à me dire.

Je l'aurais attendu plutôt ce matin, maintenant cela me paraît douteux... quand, tout à coup, je vois dans le sentier, un grand diable sur sa mobylette, qui s'arrête près de la maison précédente et se penche vers ma voisine occupée à son puits. J'entends qu'il s'informe de ma maison et je lui fais signe d'avancer, que c'est ici.

Il paraît exténué.

 

— Que c'est loin ! s'écrie-t-il. Et je crois que je me suis allongé pour venir. J'ai été passer par Draguignan, ça ne devait pas être ma route. J'ai fait plus de 300 kilomètres.

— En effet ! En effet, vous devez être bien fatigué. Entrez vous reposer et vous restaurer un peu.

Après un bien léger casse-croûte, il est prêt à parler et me voilà transformée en juge d'instruction ou en reporter.

Je retrouve bien, dans cet interlocuteur, le visage reproduit par "Jours de France", sous le même béret oblique, au-dessus du même cache-nez. Néanmoins, je constate, une fois de plus, que l'impression faite par une photo est assez différente de celle que fait la personne même.

J'imaginais Antoine Llorca d'un type moins algérien et d'une taille moins élevée. Il n'est cependant pas Algérien ; il est, me dit-il, d'ascendance espagnole. Mais les Arabes ont jadis peuplé l'Espagne.

Au reste, comme nous ne visons pas à faire un reportage littéraire, laissons le côté descriptif et psychologique de la scène, et faisons entendre directement le témoin de Lurs en reproduisant notre entretien.

— DIALOGUE —

— Si vous vous sentez un peu remis, nous allons causer immédiatement de ce qui nous intéresse, car je ne veux pas vous retenir au-delà de cette soirée.

Je comprends qu'ayant plus de 300 kilomètres dans les jambes, vous ne puissiez peut-être pas refaire ce soir une pareille course, mais ne pouvant vous héberger, je vous indemniserai pour votre déplacement et vous vous arrangerez pour faire une halte dans quelque hôtel si vous le jugez nécessaire. En quelques heures, nous aurons tout de même le temps de dire beaucoup de choses si nous allons droit au but.

Ainsi, pour vous, les Dominici n'ont pas trempé dans ce crime et les deux coupables seraient deux de vos compagnons de batteuse ?

— Je le crois.

— Quand avez-vous commencé à le croire ? Est-ce dès leur retour, le 5 août, alors que circulait la nouvelle ?

— Non ! l'idée que c'était eux m'est bien venue que lorsque j'ai entendu M. S... père dire : "VOUS EN AVEZ FAIT DU PROPRE !"

— Et celui-ci, en disant cela, ne pouvait penser qu'au massacre dont s'entretenait toute la région. Il les aurait donc soupçonnés tout comme vous, et même avant vous.

— Oui, mais ils ne veulent pas que ce soit dit. Le patron m'a reproché d'avoir raconté qu'il s'était trouvé mal. Il m'a dit : "Tu pouvais rapporter certaines choses, mais tu n'aurais pas dû dire que "J'ÉTAIS TOMBÉ DANS LES POMMES".

— Peut-être ne voulait-il pas couvrir les coupables,. mais comme beaucoup, il craignait lies conséquences pour lui-même et préférait que l'enquête tourne ailleurs.

— Aussi, ils ont dit que je m'étais trompé de date, que ce n'était pas dans la nuit du 4 au 5 que les deux jeunes ont quitté sans manger, en disant qu'ils allaient à La Durance et y voir les poupées. Mais je suis bien sûr de la date.

— On ne peut même pas en douter, puisqu'à leur retour tardif, le lendemain, ils annoncent, le crime. Si leur éclipse n'avait pas été dans la nuit du 4 au 5, comment auraient-ils pu excuser leur retard en disant :."On a tué à La Durance et les gendarmes nous ont retenu depuis 5 heures pour nous faire parler". Et c'est vrai cela que les gendarmes les avaient retenus ?

— Si vous avez vu à quelle heure les gendarmes ont été prévenus par le motocycliste Ollivier, il était bien plus de 5 heures. C'est au moins à 6 h. et demie ou 7 heures. Ils pouvaient donc pas avoir été arrêtés par les gendarmes à 5 heures.

— Tiens ! c'est exact. Les gendarmes ne pouvaient commencer à arrêter les gens et à les interroger sur un assassinat qu'ils ne connaissaient pas encore. Mais, bien mieux, ne se vendaient-ils pas, en fixant avant 5 heures, un crime que personne ne pouvait connaître à 5 heures, sauf les exécutants ou les témoins. C'était se ranger dans les uns ou les autres.

— Oui, en parlant les premiers du crime, ils montraient bien qu'ils savaient ce qui s'était passé dans la nuit du 4 au 5 et qu'ils étaient à La Durance. Et j'affirme que c'est eux qui ont parlé les premiers du crime.

— Ce qu'ils n'auraient pu faire, si dans la nuit du 4 au 5, ils n'avaient pas découché. Au matin du 5 août, ils n'en auraient pas su plus long que vous. Leur éclipse se fixe indéniablement dans la nuit du 4 au 5. Ils en ont eux-mêmes inscrit la date en associant leur retard au massacre, par l'excuse : "On a tué à La Durance". Mais, selon vous, quel aurait été le mobile du crime ?

— Je crois que c'est le vol.

— Et par conséquent, ils n'auraient pas visé spécialement les Drummond. Ils auraient eu seulement la tentation de dévaliser des campeurs inconnus jetés sur la route, dans une nuit de fête où ils rêvaient de s'amuser et de faire fortune... Ils n'auraient pas prémédité un crime, mais ayant peut-être emporté leur carabine pour l'essayer loin de votre ferme, ils auraient été amenés, presque malgré eux, à s'en servir au cours d'un cambriolage qui s'opérait mal... Si j'admets, comme vous, que le vol fut le mobile du crime, c'est ainsi que j'imaginerais le vol tournant au massacre.

— Oui, je crois qu'ils cherchaient qu'à voler.

— Peut-être même sans avoir prémédité le vol.

Mais quand on en a d'autres à son actif, on a des prédispositions au vol, et l'occasion s'offrant... Mais la carabine, à votre idée, n'était-elle pas aussi volée et à qui ?

— Je crois qu'elle pourrait bien avoir été volée à la ferme des Dominici. Car, pour moi, c'est une conversation politique qui leur en a donné l'idée.

— Ah ! racontez.

— Eh bien, c'était quand nous étions encore aux Tour... M. S..., le patron de la batteuse disait à M. C... en lui serrant la main avant de partir : "Eh bien toi qui lis les journaux, comment cela se passe-t-il au gouvernement ?" M. C... a répondu : "C'est P... qui est au pouvoir". Alors, un de ceux qui se trouvaient là a dit : "Si on avait fait l'épuration complète à la Libération, il n'y aurait pas du monde comme ça au pouvoir. Il faudra bientôt aller en Allemagne". Et le jeune S... a dit alors :

"Si tout le monde l'avait faite comme moi, l'épuration..."

Et celui qui remplit les sacs a dit à son tour :

— "Il paraît que dans les Basses-Alpes, on a beaucoup parachuté des armes automatiques. Il doit y en avoir pas mal dans les fagots".

C'est là que le jeune S... a dit : — "Moi, j'en sais une !"

Et le jeune R... lui a répondu :

— "Va la chercher, tu me la feras voir".

Cette conversation avait lieu le 4 août au matin vers 9 heures environ en quittant Les Tour... Et en arrivant à la ferme L..., vers 10 heures environ, S... avait disparu.

— On pourrait donc supposer qu'il était parti chercher l'arme qu'il s'était vanté de connaître.

— Oui, et c'est vers midi et demie qu'il reparaît.

— En 2 heures et demie, si l'arme en question n'est pas trop loin, il a eu le temps de la "faucher"...

— Et c'est à midi et demie, quand il reparaît, que se place la bagarre...

— Celle que vous rapportez dans votre témoignage en disant que "vous en avez reçu une trempée" !

— Oui, et après laquelle, le patron de la batteuse a ordonné à S... d'avertir le fermier de P... qu'on ne dînera pas chez lui parce qu'on finira trop tard ici.

— Et tout s'enchaîne, car c'est à P... quand vous irez dans l'après-midi, que la fameuse carabine aura été portée. Vraisemblablement, il profite de l'ordre qu'on vient de lui donner d'aller à P... pour l'y emporter clandestinement.

Et dans l'après-midi, tous deux vous devanceront à P... en prenant les raccourcis (c'est-à-dire en passant par les terres, comme vous dites dans votre manuscrit) et cela pour avoir le temps de réparer et de graisser l'engin caché dans le poulailler.

— II y a bien poulailler dans ma déposition, mais c'était pas vraiment un poulailler... Et puis, à la confrontation de juin 1955, j'ai trouvé qu'on avait fait des changements dans l'endroit. La pompe avait été remplacée par un robinet. La ferme avait aussi changé de fermiers. Même qu'il y en avait eu un qui devait venir avant le dernier et qui a refusé. Peut-être qu'il avait appris quelque chose. Il faudrait pouvoir l'interroger, celui-là, mais je ne sais pas son nom.

— Enfin, le poulailler qui n'était pas un poulailler y était bien toujours lui ? Et si ce n'était pas un poulailler, qu'est-ce que c'était ? Une écurie ? Une remise ?

— Je ne sais pas le mot qui va.

— Alors, mettons une dépendance quelconque.

— Et il y a aussi erreur dans Jours de France sur l'endroit où j'ai vu cacher la carabine. On a mis : "DERRIÈRE LE MUR D'UNE AUTRE PIÈCE'", mais c'était dans la même pièce et pas derrière un mur...

— Racontez-moi cette scène. Je n'ai pas bien saisi comment vous avez vu la crosse.

— Eh bien ! vous savez que j'avais demandé à S... la pompe ?

— Oui, et au lieu de vous répondre, il était vite retourné vers l'endroit d'où il venait... — Et moi, à mon tour, je le suis et je vois qu'il prend quelque chose à la hauteur de sa taille, sans se courber, en me tournant le dos. Comme ça ! Avec cet objet, il s'enfonce dans la pièce... et là il le cache, mais je vois entre les deux jambes de son pantalon, une crosse de carabine qui dépasse les pantalons et qu'il fait disparaître derrière la marmite-bascule.

— Alors, ce n'était pas derrière un mur, mais derrière une marmite ?

— Oui, une marmite-bascule. (Ici, j'aurais dû demander à Llorca la cause de cette erreur. Si elle venait de "Jours de France" qui avait lu "mur d'une autre pièce" quand il fallait lire "marmite-bascule". On voit de ces erreurs typographiques imprévues, qui ne viennent pas seulement d'une ressemblance de forme entre la phrase originale et celle qui a été mal traduite, mais qui viennent sans doute de ce que le typo change de ligne sans s'en apercevoir, ou encore lit ce que le commencement de la phrase lui a suggéré et ce qu'un coup d'œil trop rapide ne dément pas. Mais l'erreur a pu venir aussi de Llorca lui-même, parce que le fond du réduit étant sombre, il a pu imaginer d'abord une cloison derrière laquelle disparaissait l'objet, ne s'apercevant peut-être qu'à la confrontation que le fond du poulailler était occupé par une grande marmite bascule qui était, en fait, le paravent ayant servi à dissimuler la carabine. Quoi qu'il en soit, comme la conversation ne permet pas de s'attarder sur tous les détails, vu que d'autres questions se pressent en vous, je n'ai pas demandé à Llorca d'expliquer l'erreur). Et je poursuis en disant :

— Maintenant, j'ai compris la scène. Mais savez-vous si le soir, en vous quittant pour La Durance, ils ont emporté cette carabine ?

— Je ne sais pas. Ils ont quitté vers 10 h. 30.

— C'était donc la nuit, même en août. Ils ont pu aisément aller la prendre sans être remarqués. Et comme ils avaient été hantés par l'idée de l'essayer vers le ruisseau de la ferme, ils ont bien pu avoir eu, alors, l'idée de l'essayer, avec plus de sécurité, loin de leur ferme, aux bords de La Durance, dans la nuit où personne ne les connaîtrait. Et comment étaient-ils habillés ?

— R... en short. L'autre avec les jambes de ses pantalons relevées.

— Si bien que dans la nuit, on pouvait les croire tous les deux en short, ce qui corroborerait le témoignage sur les deux hommes en short aperçus dans les parages de l'auto. Avez-vous autre chose à dire ?

— Oui, dans l'après-midi du 5, S... avait un appareil photographique qu'il voulait vendre. Il en avait parlé à table. Ils sont partis "essayer au bas du ruisseau.

— Oh, mais ! c'est fort important cela. Car on a beaucoup parlé de la disparition de l'appareil photographique des Drummond. Pourtant, ils pouvaient avoir, eux aussi, un appareil photographique.

— Alors, pourquoi le 2 août, alors que nous voulions nous faire photographier aux Tour... personne u déclaré en avoir quand on désirait se photographier ?

— En souvenir de vos batteuses ?

— Oui.

— C'est, en effet, une étrange coïncidence : le 2 août, ils n'ont pas d'appareil (et point ou guère d'argent pour en acheter). Mais le 5, quand l'appareil des Drummond a disparu, ils en ont un... qu'ils cherchent à vendre. (S'ils l'avaient acheté, cela n'aurait pas été pour le vendre). Et vous l'avez vu, cet appareil ?

— Non, j'ai vu que S... cachait un objet dans sa veste. Mais puisqu'ils avaient parlé à table d'en vendre un, ce devait être ça.

— Ah ! Ils n'étaient pas malins quand même. Allez parler de cet appareil !... Mais on comprend leur envie de s'en défaire vite... et leur regret de s'en défaire sans en tirer profit... et c'est ainsi qu'ils se trahissent ! Je trouve cette déclaration très importante. Avez-vous autre chose à dire ?

— Oui, le 6 août au soir, alors qu'ils venaient se coucher et moi dans la grange au foin que je m'y trouvais, je leur ai dit : N'entrez pas ! Si vous voulez vous coucher, couchez-vous à côté de la porte...

— C'est dit dans votre témoignage...

— Mais j'ai pas tout dit. Je peux ajouter que j'ai pu entendre quand ils ont parlé à voix basse : "ET ÇA, COMMENT FERA-T-ON POUR S'EN DÉBARRASSER ?" Et j'ai vu quand S... a allumé une cigarette, briller comme des bijoux.

— Oh ! cela aussi, c'est très important. Car cela rappelle la conversation sur des bijoux qu'on voulait prêter à Yvette et Gustave. Dominici en faisant dire à Gaston qu'il les avait entendu parler d'une bague. Gaston, devenu un jouet entre les mains des policiers et des avocats, aurait d'ailleurs démenti ensuite cette affirmation, en déclarant à sa petite-fille qui lui demandait si vraiment il avait entendu cela : "Penses-tu, c'est encore des histoires qu'ils me font dire". En tous cas, ce que vous dites prouverait que les policiers ont noté la disparition des bijoux des Drummond et que, voulant imputer le crime aux Dominici, il leur paraissait souhaitable qu'ils aient eu une conversation à ce sujet. En fait, c'est d'autres qui l'ont eue. Mais comment avez-vous pu voir briller des bijoux de l'endroit où vous étiez couché ? N'étaient-ils pas assis dehors ?

— Dans l'ouverture de la grange. Tenez, j'étais comme ici... et eux, comme là... (Llorca me montre leurs positions respectives et présumant bien qu'il ne les perdait pas de vue dans la crainte qu'il avait d'eux, je ne vois rien d'étonnant à ce qu'il ait pu voir, à la lueur d'une cigarette qu'on allume, ce que l'un présentait à l'autre). Néanmoins, je veux faire préciser :

— Vous avez bien discerné des bijoux ?

— Des choses qui brillaient dans sa main.

— Était-ce des diamants qui jetaient des feux ?

— Je peux pas dire si c'était des diamants.

— Ça étincelait ?

— Oui. (Il faut avouer que les preuves s'accumulent et qu'on n'en avait pas tant pour arrêter le malheureux Gaston Dominici).

— Avez-vous quelque chose à ajouter ?

— Pourquoi le jeune S... avait-il pris les pantoufles de repos de M. S... (le propriétaire de la batteuse) et ne voulait-il pas se servir de ses souliers pour la traversée de Forcalquier le 7 ?

— Eh bien selon vous, pourquoi ?

— Parce que R... pour ne plus mettre ses souliers de crêpe, avait chaussé les souliers de S... et S... ayant donné ses souliers à R... a pris les pantoufles du patron. R... avait encore ses souliers de crêpe le 5 août au matin, mais on ne les lui a plus vus à partir du 6.

— Je comprends ! Les souliers de crêpe étaient devenus compromettants, soit parce qu'il savait qu'on avait relevé des traces de ses semelles, soit parce que ses souliers avaient peut-être eux-mêmes des traces comme le short et les cheveux. Il avait jugé bon de s'en débarrasser. Et pour mieux détourner les soupçons et ne pas s'exposer à quelque observation, ce n'est pas lui qui avait pris les pantoufles du patron. Il avait trouvé plus prudent de chausser les souliers du camarade, tandis que le camarade prendrait les pantoufles du patron. Ce détail aussi me semble fort important.

Est-ce tout ?

— Non ! Pourquoi à la confrontation avec... celui-ci m'a-t-il déclaré...

(Ici, je ne mets aucune initiale et ne rapporte pas les paroles de Llorca, parce que j'estime que nous sortons du sujet et que des suppositions gratuites peuvent attirer une plainte en diffamation).

Voici d'ailleurs ma réponse :

— Ce que vous dites là est intéressant, mais loin du sujet. Nous n'avons pas le droit de faire des suppositions sur les cadeaux ou promesses de cadeaux qui ont pu se produire autour de vous. Les gens sont libres de se faire des cadeaux. Les intentions que nous leur prêtons sont arbitraires. Néanmoins, je suis d'accord avec vous que si vos deux suspects sont les coupables, il y a eu probablement comme une conspiration du silence soutenue par des générosités calculées. Mais revenons à R... et à S... Avez-vous autre chose à dire ?

— Ceux qu'on m'a opposé à la confrontation ont voulu dire que S... n'avait pas un sac bourré, mais je l'ai vu le sac et je l'ai vue, la serviette de cuir...

— Ils avaient une serviette de cuir ?

— Oui !

— Voilà encore un détail troublant, car je vois mal deux ouvriers de batteuse avec une serviette de cuir... Par contre, les détrousseurs de la voiture Drummond ont bien pu s'emparer d'une serviette de cuir. Je présume que Jack Drummond en avait une et même peut-être Elizabeth Drummond. Pensez-vous avoir enfin tout dit ?

— Je dois dire que Jours de France a fait une erreur en disant que le faux nom de S... était Zézé, c'est Z...

— L'erreur a peut-être été volontaire, car ne voulant pas mettre les noms, ils n'ont pas voulu mettre davantage le surnom. On est obligé d'être prudent pour ne pas être attaqué ensuite en diffamation. Mais vous, dans votre déclaration, vous aviez dû mettre les noms exacts.

— Dans ma déposition, il y avait les noms entiers partout.

— Il le fallait, je pense, pour qu'elle compte en justice. Et il faut qu'elle compte, car elle est convaincante. Néanmoins, néanmoins, ce qu'il faudrait pour convaincre ceux qui ne veulent pas se donner un démenti et resteront attachés par amour-propre, par un faux point d'honneur, à la version première de cette affaire, c'est l'aveu des coupables.

— Je crois que pour S... ce ne serait pas bien difficile de le faire avouer, mais R... tient bon.

— R... c'est le plus jeune, quel âge a-t-il ?

— 19 ans, je crois.

— Il a de la famille ?

— Sa mère, qui l'avait eu comme ça... (point par mariage). Il sortait d'une maison de correction.

— Fâcheux antécédents, mais qui peuvent constituer une circonstance atténuante. Sa naissance, son éducation sans doute bien négligée, une première faute qui le jette à la maison de correction... autant de marques d'une fatalité qu'il n'a pas su vaincre.

 

..........................................

 

Notre interrogatoire touche à sa fin et Antoine Llorca résume son impression générale sur cette retentissante affaire :

— Il me semble que c'est un rêve, tout ce qui est arrivé là.

— Un rêve qui tient du cauchemar. Mais il me plaît de m'arrêter sur son impression d'avoir affaire à un rêve et je demande :

— Cela ne vous semblerait pas aussi comme le rêve de quelque vie antérieure ? Il ne paraît pas comprendre et j'explique :

— Tout événement n'est pas absolument nouveau et sans racines dans les siècles. Car nous sommes des revenants sur cette terre et nous y rejouons plusieurs fois notre destin. Malheureusement, la plupart le rejouent dans l'inconscience de se répéter, ce qui n'est pas le moyen de vaincre la fatalité du destin et de diminuer les erreurs. Je crois qu’il ne saisit pas beaucoup mieux et je sors des généralités :

— Où croyez-vous maintenant les Drummond ? Selon moi, ils ont eu le temps de revenir parmi nous. Je n'affirme pas cela en croyant à la réincarnation, mais pour m'être reconnue et en avoir reconnu d'autres. Or, la résurrection des victimes ne diminue pas cependant l'importance du préjudice qu'on leur a causé, ni l'importance qu'il y a à solutionner justement le crime.

Prenons le cas Dominici. Nous le croyons, l'un et l'autre, innocent. Or, imaginez qu'il endosse le crime pour toujours. Non seulement il est frustré, dans cette vie, de l'honorabilité de son passé, mais il l'est, pour les vies suivantes. Si cet homme, dans une vie suivante, était capable de s'identifier avec sa vie précédente, il se trouverait devant un passé honteux, un nom qu'il rougirait de revendiquer. Et cependant ce passé, apparemment honteux, serait celui d'un honnête homme calomnié et presque transformé en martyr, dont il pourrait revendiquer le nom avec fierté. D'un autre côté, les Drummond ressuscités iraient apprendre une fausse histoire de Lurs qui les ferait jeter l'opprobre à Dominici et se joindre à ceux qui ont couvert leurs assassins. Ils deviendraient iniques contre eux-mêmes, acceptant la parodie de justice dont ils auraient été les victimes. C'est pourquoi il faut que la vérité se fasse jour, que la monstrueuse accusation s'efface et se retourne contre les faussaires conscients ou inconscients: Mais, s'il est joyeux de travailler pour la délivrance d'un innocent, il est pénible d’œuvrer pour la guillotine. J'espère donc que l'horreur d'un massacre justicier ne s'ajoutera pas à l'horreur de la nuit de Lurs et à l'horreur d'une première iniquité.

..........................................

 

Dans le crépuscule qui tombe, je raccompagne Antoine Llorca jusqu'au bout du sentier, jusqu'à la route Grasse-Cannes.
Il a, devant lui, à nouveau, les 3 ou 400 kilomètres qu'il a franchis le matin. Je suis navrée de ne pouvoir lui épargner toute cette fatigue, mais peut-être que cette peine qu'il aura prise, ce long voyage qui ne l'a pas fait reculer, donneront plus de poids à ce reportage.
Qui le lira sera au moins convaincu que ce témoin-là est véridique, qu'il n'est pas mû par la crainte ou l'intérêt, mais par un souci de la vérité qui l'a poussé vers celle qui était animée d'un même zèle.
Gaston Dominici, vous avez votre vraie chance ! Petite Elizabeth, vous avez un vengeur !
Dans la nuit qui tombe, la mobylette disparaît. Tout cela continue à ressembler à un rêve !

 

Marie FOUGERON, à Pégomas (A.-M.), le 15 Avril 1956.

 

 

DERNIÈRE HEURE : Samedi 27 avril 1956, ou

Une lettre d'Antoine Llorca postérieure à notre entrevue

 

Je reçois à l'instant une nouvelle lettre d'Antoine Llorca. Elle apporte des précisions au sujet de l'appareil photographique et des bijoux. Tout ne ressuscitant pas dans la mémoire au moment où on la provoque, mais la provocation créant comme un ébranlement dans les couches profondes de cette mémoire, on comprendra que les jours qui suivent un entretien important sur un événement et la période de notre existence où il se situe, doivent réveiller peu à peu, d'autres éléments enregistrés dans cette mémoire, y conservés à notre insu, mais recouverts par les apports nouveaux de la vie.

La mémoire a ses lois psychologiques et c'est un fait courant qu'après avoir exhumé certains souvenirs, il se produit, peu de temps après, comme une nouvelle vague de souvenirs, en raison de leur concomitance avec les souvenirs exhumés. Ce n'est donc encore qu'une preuve de la véracité du témoin que de lui voir arracher bribes par bribes son témoignage, c'est-à-dire les souvenirs de sa batteuse. Car ce n'est véritablement qu'à la faveur des jours, des circonstances, des provocations qui en réveillent l'intérêt, que se reconstitue la chaîne brisée des heures vécues.

Ainsi, comme on le verra dans la lettre de Llorca, l'intérêt que j'ai porté à sa déposition, l'a poussé à la rendre plus complète en recherchant dans sa mémoire tout ce qui s'y trouve enterré. Tout ce qui en sortira sans doute, selon les lois d'une nécessité vitale et peut-être morale. Passons à la lettre de ce jour. On se souvient que le 4 avril, Llorca m'avait dit que ses deux suspects avaient un appareil photographique qu'ils avaient voulu vendre à table.

Depuis, son esprit a travaillé sur ce repas du 5 août où il en fut question et un autre souvenir s'est fait jour. Je lui passe la parole :

 

Vénégan, le 24-4-56.

Mademoiselle, En réponse à votre lettre du 24 avril (St-Gaston) j'ai à vous dire que moi aussi je voulais me présenter au Parquet de Nîmes pour renouveler mes dépositions à la police. Je l'ai fait .le lendemain de la Saint-Gaston.

Depuis que nous avons eu notre dernier entretien et que je vous ai fait mes déclarations dans mes révélations à témoin, j'ai minutieusement étudié mes révélations et, dans la nuit du 10 au 11 avril, alors que je ne pouvais pas arriver à m'endormir sans pouvoir arriver à trouver la conversation et les mêmes paroles qui se sont dites pendant le repas de midi, le 5 août 1952, je suis arrivé à trouver que le plus vieux avait montré un genre de broche semblable à une pince à cravate et avait demandé à table si elle n'était pas en or et quelle valeur elle pouvait avoir.

Je me souviens avoir entendu : "POUR ÊTRE DE L'OR, C'EST DE L'OR, MAIS LE PRIX NE PEUT ÊTRE FIXÉ".

ET D'OÙ TU SORS ÇA ? lui a dit un compagnon d'en face de lui.

C'est là que le plus jeune a dit : "IL L'A TROUVÉ. IL A DE LA CHANCE. IL A MÊME TROUVÉ UN APPAREIL PHOTO".

Et moi que j'avais tendu la main pour qu'il me fasse passer la broche et que j'avais eu le refus, j'ai répondu :

— C'est peut-être de l'ordure... Et je voyais qu'ils complotaient tous ensemble. Ils sont sortis pour aller essayer l'appareil photo.

Tout cela, j'ai fait ma déposition au Parquet de Nîmes le 25 avril 1956 et l'on m'a fait signer deux procès.

Si avec tout cela nous arrivons pas à savoir du nouveau ! Je ne crois pas retrouver autre chose à dire qui puisse donner une piste plus éclairée. Je termine ma lettre et vous envoie mes meilleures salutations.

Signé : LLORCA.

..........................................

 

AUTRES OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

 

1) "Mon doute en face de la conviction Sébeille" (non épuisé).

2) "Témoignage : Comment j'ai "RECONNU" le Christ en Krishnamurti en 1928". (Ouvrage ancien et épuisé).

3) "En marge de l'affaire Denise Labbé et Jacques Algarron". (Le verdict Algarron ne devrait-il pas être révisé ?)

 

 

ANNONCE

 

Ai deux maisons libres, grandes, confortables avec jardin. L'une dans village 3 kilomètres Aubusson (à louer)***. L'autre dans village de montagne 45 kilomètres Nice (à louer ou à vendre). Prix plus avantageux à personnes honnêtes et méritantes ou à famille ayant enfant intelligent, sympathique. Écrire à l'auteur.

 [*** On se souvient sans doute que Marie Fougeron était fille du "poste double" de Ladapeyre, près de Guéret]

 

 

Llorca, un être "persévérant"...

 

Voici copie du dernier PV concernant les élucubrations de Llorca, dont je rappelle qu'elles ont été réduites à néant par de nombreux témoins, tous unanimes, l'épouse de l'un d'eux (Germaine Blanc, épouse Gaston Lucrèce, l'un des "patrons de batteuse"), de fort tempérament, ayant même renvoyé Lorca dans ses cordes.

 

Procès-verbal C 434 - Affaire : Révélations relatives au meurtre de la famille Drummond, à Lurs, (B. A.)

 

L'an 1956, le 25 avril
Devant nous,
Quinsac André, Commissaire principal, chef de la Sûreté urbaine, en résidence à Nîmes, se présente spontanément :

Monsieur Llorca Antoine, né le 13 novembre 1913 à Villeneuve-lès-Avignon (Gard), fils de Jean-Vincent Llorca, et de Llorca Marie-Mathilde, manœuvre à l'entreprise C. G. E. de Macroules, demeurant à Vénéjan (Gard), de passage à Nîmes, qui nous déclare :

Je me présente spontanément devant vous pour vous exposer ce qui suit :

Dans le courant de l'été 1952, j'étais employé par Monsieur Peignon entrepreneur de battages à Apt, et je me trouvais occupé à ces travaux à la ferme Pinet dans la région de Lurs (Basses-Alpes). C'est à cette époque qu’a eu lieu dans la dite région l'assassinat de trois touristes de nationalité anglaise.

Au cours de l'enquête qui a suivi ce triple meurtre, j'ai été interrogé, je précise d’ailleurs que cet interrogatoire, par la Gendarmerie n'a eu lieu que l'année dernière, c'est-à-dire bien après la découverte du crime. Je dois ajouter que je ne pense pas avoir été interrogé comme j'aurais dû l'être dans l'intérêt de la manifestation de la vérité.

D'autre part, à l'heure actuelle, certains détails relatifs à cette affaire me reviennent à l'esprit et m'ont décidé à me présenter à nouveau devant des Magistrats ou des Policiers pour leur exposer complétement ce que je sais.

Ainsi que je vous l'ai déclaré, le 4 août 1952, je travaillais à la batteuse de la ferme Pinet, et j'avais comme compagnons de travail deux jeunes gens, le plus âgé se nommait Salvatelli Roger et était originaire de Forcalquier, le plus jeune se nommait Roux et était d'Apt.

Dans la matinée du 4 août 1952, alors que nous nous déplacions avec la batteuse du hameau des Tourette à la ferme Augier, nous avons eu une conversation et au cours de celle-ci, j'ai entendu un compagnon qui disait que la Maquis des Basses-Alpes avaient été très actifs et qu'ils avaient reçu de nombreux parachutages d'armes automatiques. À ce moment, Salvatelli a dit : "Moi, j'ne ai une", et Roux lui a répondu : "Va la chercher, tu me la feras voir". Le soir venu, la journée terminée, Salvatelli et Roux n'ont pas pris le repas avec nous, ils sont partis en disant : "Nous allons prendre un bain à la Durance et de là, nous irons voir les poupées". Ils sont ainsi partis le 4 août vers 22 heures 30. Je ne les ai plus revus jusqu’au lendemain matin 5 août 1952. Ce jour-là, vers cinq heures, la batteuse a été mise en route à la ferme Pinet. Salvatelli et Roux n'étaient pas là, j'étais tout seul pour envoyer les gerbes à la batteuse, tandis que d'ordinaire ces deux individus étaient avec moi.

Vers 7 heures, Savatelli et Roux sont arrivés, et ce dernier n'a rien dit, se mettant au travail, tandis que Salvatelli s'adressait à M. Seignon et lui disait : "On a tué à la Durance, les gendarmes nous tiennent depuis 5 heures pour nous faire parler". Le travail s'est poursuivi normalement. Vers 9 heures, la batteuse a été arrêtée pour nous permettre de déjeuner. Tandis que je m'apprêtais à le faire et que je me lavais les mains à la pompe, Roux était à côté de moi. À un moment, il s'est un peu éloigné et a donné un coup de pied pour envoyer de la terre, afin de recouvrir quelque chose. J'ai constaté qu'il dissimulait ainsi son short et sa chemise qu'il portait la veille à son départ ; ses vêtements était tachés de sang. Au repas de midi, Salvatelli a exhibé une sorte de broche, genre fixe-cravate, en demandant si c'était de l'or et combien cela pouvait valoir. On lui a répondu que c'était de l'or, mais que la valeur ne pouvait être fixée. Un compagnon ayant demandé d'où cela provenait, Roux lui a dit : "Il l'a trouvée, il a aussi trouvé un appareil photographique". À la fin du repas, Salvatelli et Roux et d'autres compagnons sont partis pour prendre des photos dans le ruisseau. Je n'ai pas vu l'appareil photographique. Quant à moi, je suis resté couché sous les acacias.

Je vous précise que la batteuse se trouvait à environ une heure et demie à pied du lieu du crime. J'ai été entendu sur ces faits par les premiers enquêteurs, mais c'est seulement aujourd'hui que les détails que je viens de vous révéler me revenant en mémoire, je viens vous les exposer. Je pense que le short de Roux a été jeté ensuite dans le puits de la ferme.

C'est tout ce j'ai à déclarer.

Lu, persiste et signe.

 

 

 

 

Louis
Sabatier
"[...] On voit mal ces deux jeunes gens, après une journée de travail à la batteuse, faire 20 km à pied pour aller prendre un bain dans la Durance. Il est par contre normal qu'ils se soient rendus à Forcalquier, localité toute proche, pour y chercher les distractions de leur goût [sic]...
De façon plus ou moins consciente, Llorca bâtit autour de menus faits réels tout un système tendant à incriminer deux compagnons de travail avec qui il avait eu quelques difficultés. Outre les erreurs de lieux et de dates qui ont été relevées dans ses déclarations, il est encontradiction avec son employeur, notamment, à qui il prête des propos et même des pensées, que celui-ci dénie [...]".

[Proc. de la République, 12 juillet 1957]

 

 

 

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