Je vois une plaine. Une plaine immense.

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"Le dernier dimanche d'avril est chaque année dédié à la célébration de la mémoire des victimes de la déportation dans les camps de concentration et d'extermination nazis lors la Seconde Guerre mondiale. Des actions sont mises en œuvre avec les fondations et les associations de mémoire.
Cette journée est l'occasion de sensibiliser les élèves au monde de l'internement et de la déportation
"
C'est la raison de cette mise en ligne, en ce 26 avril, journée nationale, en 2020, du Souvenir de la Déportation, qui est aussi notre quarante-éunième jour de confinement.

 

"Pourquoi l'homme éprouve-t-il si souvent le besoin de dominer son semblable, de l'humilier, de lui ôter la vie ? Comment parvient-il à étouffer sa conscience, sa sensibilité, sa disposition à la pitié lorsqu'il se livre à de telles abominations ? Comment peut-­il se faire qu'il ne soit pas ramené à la raison par la vue de la souffrance qu'il cause ? Après avoir perpétré le crime, comment peut-il continuer à vivre ? Et cette autre question non moins dérangeante que les précédentes : dans la mesure où j'appartiens à la même espèce que ces sadiques, ces tortionnaires, ces fanatiques de la mort, ne porté-je pas en moi ces odieux penchants qui les ont conduits à devenir ce qu'ils ont été ?
Abîmes de l'être humain. Nécessité d'une constante vigilance".

Ch. Juliet

 

 

Je vois une plaine. Une plaine immense. Couverte de camps d'internement où s'élèvent des monceaux de cadavres. Squelettiques, hébétés, des hommes, des femmes et des enfants vêtus de la tenue à rayures des déportés, errent par centaines de milliers à la recherche d'un morceau de pain et d'un peu d'eau. Certains s'effondrent qui ne se relèveront plus. D'autres qui ont décidé d'en finir, restent agrippés aux barbelés électrifiés qui les ont foudroyés. De futures victimes continuent d'arriver. Affamées, hagardes, elles sont accueillies par des cris, des coups, mais aussi - délicate attention - par les flonflons d'un orchestre.

Cauchemar éveillé. Vision d'enfer. Règne de la folie et de la mort.

Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, les séides d'un dément qui rêvait de dominer le monde, ont programmé, ont froidement organisé la mort de millions d'êtres humains. Mais les éliminer n'était pas suffisant. Avant qu'ils ne partent en fumée, on s'ingéniait à les humilier, les avilir, on faisait en sorte que ces êtres promis à la mort soient à ce point dégradés qu'ils en viennent à penser qu'ils méritaient ce qui leur était infligé.

À l'issue de la guerre, les portes de certains camps ne se sont pas ouvertes. Ne sachant où aller, ayant perdu leur famille, leurs biens, dépourvus de toute raison de vivre, des déportés ont dû rester là où ils étaient, et comme on redoutait qu'ils se vengent, réclament réparation, exigent d'occuper des maisons proches et d'en chasser leurs habitants, ils ont été maintenus de longs mois à l'intérieur de nouveaux barbelés, sous la bonne garde de leurs anciens bourreaux.

D'autres déportés, en Pologne, connurent le bonheur d'être libérés, mais leur apparition ne pouvant qu'indisposer une population qui aurait voulu ne jamais les revoir, il fallut trouver une solution radicale. On en revint alors à une vieille tradition, et d'effroyables pogroms permirent d'éliminer une fois pour toutes ces indésirables rescapés des camps de la mort.

Depuis le fond des temps, l'homme a prouvé qu'il était remarquablement doué pour piller, incendier, torturer, déporter, massacrer, mais jamais comme à notre époque le crime n'avait été si soigneusement planifié, jamais il n'avait atteint une telle ampleur, jamais la volonté d'exterminer des pans entiers de notre pitoyable humanité n'avait connu pareille démesure.

Cette plaine qui m'était apparue, elle s'étendait jusqu'aux terres les plus reculées de la lointaine Sibérie. Là-bas aussi, là-bas encore des milliers d'innocents ont été déportés. Après avoir terriblement souffert, nombre d'entre eux ont fini par mourir de faim, d'épuisement, de mauvais traitements. Quant à ceux qui en ont réchappé, intérieurement détruits, comment croire qu'ils aient pu un jour recommencer à vivre ?

 

 

Hier soir, émission de télévision. D'anciens militaires américains - hommes de troupe, sous-officiers, officiers, officiers supérieurs - se rappelaient les visions d'épouvante qui les avaient assaillis lorsque, pendant la dernière guerre, ils avaient pénétré dans les camps d'extermination nazis. Ignorant ce qu'abritaient ces baraquements, ils pensaient qu'ils étaient occupés par des troupes allemandes. Mais ils furent vite édifiés. Des monceaux de cadavres, la puanteur, des flaques de sang frais - les bourreaux avaient assassiné jusqu'au dernier instant.

Les libérateurs restaient frappés de stupeur. Ils vomissaient, ou pris de rage, voulaient abattre les criminels qu'ils venaient de capturer.

À Dachau, sans doute surpris par la rapide arrivée des Américains, les bourreaux n'avaient pu tous s'enfuir, et l'officier américain eut grand mal à calmer ses hommes qui voulaient passer par les armes ceux qui, quelques minutes plus tôt, continuaient de répandre la mort.

En Allemagne, en Autriche, en Pologne, se trouvaient plus de 2 000 camps dans lesquels ont péri 11 millions d'hommes, de femmes et d'enfants.

Dans ce film, outre ces entretiens, étaient projetés des photographies des camps et de courts extraits de films tournés par les Américains. Images connues, néanmoins insoutenables : des regards hébétés, des visages incapables d'exprimer un peu de joie à la vue de leurs sauveurs, des corps qui n'étaient plus que des squelettes revêtus de peau et dont on se demandait ce qui les maintenait en vie, des agonisants trop faibles pour être secourus, abandonnés à leur sort...

Le premier Américain interrogé n'a pu retenir ses larmes, puis ses sanglots. Depuis cinquante ans qu'il a été brutalement confronté à ces horreurs, il n'avait jamais pu en parler. Tous confirment qu'après plus d'un demi-siècle, ces visions continuent de les hanter...

Cette femme qui, croyant bien faire, avait donné à ces affamés des rations d'une grande richesse énergétique, ce qui leur avait été fatal.

Ce lieutenant-colonel a vu des kapos - ces ex-prisonniers de droit commun, chefs de baraque, avaient droit de vie et de mort et n'hésitaient pas à en user - littéralement dépecés à mains nues par des survivants ayant gardé quelque force...

Dans une infirmerie - les déportés étaient allongés sur des couchettes superposées - ceux du bas avaient été noyés par l'urine et les excréments de ceux qui agonisaient au-dessus d'eux.

Dans un camp, six tonnes de cheveux de femmes. Des milliers de dentiers. Des milliers de lunettes. Des milliers et des milliers de chaussures.

Une telle émission vous laisse en état de choc. Reviennent alors les toujours mêmes questions : comment de telles atrocités ont-elles été possibles ? Comment des hommes et des femmes ont-ils pu - pendant des années - faire vivre des millions de leurs semblables dans des conditions à ce point inhumaines ? Comment ont-ils pu - pendant des années - s'acharner à les avilir, les affamer, les maltraiter, les torturer, les exterminer ? Comment une idéologie démente a-t-elle pu s'emparer de tout un peuple ? Comment a-t-elle pu le priver de toute lucidité, de tout sens moral, de toute compassion ?

 

 

© Charles Juliet, in Apaisement, Journal VII, 30 décembre 1999 & 3 mars 2000.

 

 


 

 

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