S. Roller : La compétence forge la performance

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"Donner un sens plein à la pédagogie, ce fut l’engagement de Samuel Roller. D’abord par la pratique du métier de base, instituteur, formé à Neuchâtel puis encore à Genève. Créateur d’outils d’enseignement, il était très fier de son cahier de conjugaisons, considéré par toute une génération comme une sorte de livret de la maîtrise du français. Dans un autre registre, il participe à la rénovation de l’enseignement des mathématiques. Il connut l’apport des sciences de l’éducation, ayant travaillé aux côtés de Jean Piaget. Mais il ne concevait pas l’école sans son cadre politique. C’était un homme de la cité, avec ce sens pratique et civique qui est souvent l’apport des Neuchâtelois à la communauté confédérale..." (A. Gavillet,4 avril 2003)

 

"Être homme, c'est se sentir comme un réservoir de possibilités, comme une multiplicité d'être virtuel" (Albert Thibaudet, in Gustave Flaubert, sa vie, ses romans, son style, Gallimard, Paris, 1935, p. 95).

 

Compétence et performance, ces deux mots sont actuellement introduits dans notre langage pédagogique par Philippe Perrenoud qui nous rend attentifs à des notions de base qu'on ne saurait ignorer.

 

 

La linguistique prend la parole

 

J'ai ouvert le Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse à l'article compétence. L'emploi de ce terme par les linguistes me paraît bien propre à éclairer notre lanterne. Voici ce que j'ai pu lire : "Ensemble des dispositions, capacités, aptitudes spécifiques qui permettent à tout sujet parlant une langue de la maîtriser et qu'il met en œuvre à l'occasion de ses actes de paroles effectifs dans des situations concrètes (ce qui constitue la performance)".
La compétence apparaît ainsi comme une capacité, un pouvoir, une aptitude dont le caractère est fait de précisions et d'efficacités possibles. C'est quelque chose d'intériorisé et qui se fixe en l'individu au cours d'exercices assidus.

 

 

Compétent à six ans et déjà performant

 

Entrons à l'école. J'y étais à l'âge de six ans. Marie, ma maîtresse, était une vieille dame. On la disait frcebélienne, du nom de Froebel qui fréquenta Pestalozzi à Yverdon. Elle nous apprenait à lire. Elle nous faisait aussi, et beaucoup, travailler avec les mains. Je garde le souvenir de ces multiples carrés de papier fort qu'elle nous distribuait. Il fallait alors, et chaque fois, plier ces carrés selon les axes, travail délicat qui demande à une menotte enfantine un effort d'attention visuelle et de maîtrise musculaire. Le premier axe étant tracé, et nous étions fiers de cette première victoire, il fallait tourner la feuille d'un quart de tour et recommencer. Venait ensuite la double opération du pliage selon les diagonales. On devine que c'était là une opération sensiblement plus ardue que la première. Nous nous y appliquions avec une sorte d'ardeur intérieure. Nous sentions qu'il fallait réussir cet acte savant. Ce premier et initial pliage a dû nous conduire à la construction de divers menus objets dont je ne garde aucun souvenir. Mais je savais que je savais plier. J'avais acquis une compétence et, fort de ce pouvoir, j'ai pu entreprendre des constructions avec du papier journal, j'ai fait des bateaux grands et petits, une flottille ou même une escadre. Je réalisais alors une performance, une glorieuse performance. Berthe, la maîtresse de deuxième année, est allée plus loin. Elle nous a appris, à partir du carré initial, à fabriquer une petite marmite avec laquelle on pouvait se préparer une tasse de thé, nouvelle performance. Et celle-ci, on le voit, n'a pu se réaliser qu'à la faveur d'autres petites compétences exercées et acquises antérieurement.

 

 

Culture et angle droit

 

Une remarque ici, pour souligner le fait que l'acquisition d'une compétence est quelque chose qui dépasse le geste, somme toute minime, à la maîtrise duquel on s'est astreint. Le carré d'abord, qu'on mettait entre nos mains, nous introduit  dans  une  géométrie bien rationnelle. Les deux axes mettaient en nous la notion de perpendicularité que l'on trouve partout dans notre monde occidental. Le maçon s'y soumet avec son fil à plomb et son niveau à eau. Le statisticien aussi, avec son tableau à double entrée, l'ordonnée et l'abscisse. Pliant du papier, acquérant une compétence, nous entrions dans la culture européenne.
Par ailleurs, et je reviens ici à ma flottille de bateaux, la réussite de ma performance me donnait des ailes. Que se passera-t-il si mon carré initial a un recto rouge et un verso bleu ? Ne puis-je pas décorer mon bateau, ne puis-je pas, pour faciliter sa flottaison, le lester avec du gravier ? L'imagination courait portée par une sorte de jubilation.
Vouloir, compétence, danseuse étoile
Un exemple me vient du philosophe Michel Serres. Ce dernier, invité à parler sur le thème de la danse, faisait observer que les danseuses professionnelles, travaillant à la barre, rendent leur corps à ce point souple et docile qu'il peut harmonieusement vibrer au son de toute musique et en révéler de nouvelles dimensions. Les danseuses, en s'exerçant, acquièrent des compétences qui, sur la scène et avec l'orchestre, s'épanouissent en performances.

 

 

La compétence a institué Menuhin

 

Compétence et performance sont inséparables, nulle performance sans compétence préalable et sous-jacente. Cela est valable pour quiconque, même pour celui qui a le "don". Yehudi Menuhin nous en donne un exemple. Yehudi était un enfant prodige. Très jeune, ses parents l'ont mené de capitale en capitale, de concert en concert, de succès en succès. Yehudi, cependant, devenant adolescent et abordant des maîtres comme Enesco et Busch, comprit qu'il lui fallait, lui aussi, travailler, approfondir l'art du violon et se soumettre à ses exigences. Et c'est ainsi que Menuhin, riche de sa propre compétence, prit le relais de Yehudi et fut le grand Menuhin que nous avons aimé.

 

 

Compétent de 0 à 100

 

Quelle signification pour l'école ? Prenons deux exemples, l'un emprunté à l'arithmétique, l'autre au vocabulaire. Les enfants apprennent le "livret". Ils doivent l'apprendre et le fait de savoir le réciter correctement est encore considéré dans notre monde comme une des performances attendues des enfants. Est-ce suffisant, ne faudrait-il pas aller plus loin, plus profond ? On pourrait, et même on devrait, rendre les enfants compétents dans la manipulation, dans tous les sens, des 100 premiers nombres. Ainsi de 36, c'est 4x9, 6x6; la moitié de 36, le 5/9e de 36, le double de 36. Et ainsi de suite, avec tous les nombres et leurs relations entre eux, de 1 à 100. Cela pouvant être une robuste compétence en vue de la performance qui consiste à manipuler valablement une calculette.

 

 

Compétent avec 2 000 mots

 

Pour le vocabulaire, même démarche. Quel est le fonds qu'il convient de définir et de faire exercer par les enfants, le plus souvent par jeu ? Nos langues indo-européennes comptent toutes un lot de base d'environ 2000 mots. Ces mots sont connus. En français, le plus fréquent, les auxiliaires avoir et être exceptés, c'est le verbe faire. Son article dans le petit Robert compte quatre colonnes, c'est dire l'importance du mot et l'importance sociale et culturelle de ses multiples emplois. Maîtriser les 2 000 mots de base, voilà une compétence multiple qui donne, à qui la possède, l'occasion de presque toutes ses performances langagières.

 

 

La compétence salvatrice

 

C'est ce que montre un fragment du film de Rolf Lyssy "Schweizermacher" [Les Faiseurs de Suisses] où l'on voit que la compétence fut salvatrice. Une Allemande, pour échapper à la terreur hitlérienne, demande la nationalité suisse. Il lui faut pour cela prononcer correctement un certain "r" guttural caractéristique du parler alémanique. La dame se met à l'école d'une logopédiste. Elle s'essaie, échoue, recommence et recommence encore. Vient le jour où le son fatidique monte, propre en ordre, de ses cordes vocales. La compétence est acquise. La performance se jouera au marché ou dans quelques salons mondains. Elle atteint son optimum quand personne à la ronde ne peut soupçonner la dame d'avoir été une Allemande, une étrangère.

 

 

Un instituteur d'avant garde

 

En matière scolaire, on a toujours convenu que des exercices formels devaient être exécutés régulièrement, jusqu'à obtenir des résultats patents. La place faite à ces exercices donne l'occasion d'acquérir un fondement de possibilités et c'est sans doute cette place-là que prévoyait le programme des écoles primaires genevoises de 1923. Ce dernier, proposé à l'époque par l'instituteur Joseph Gielly, distinguait un programme minimum - on dirait aujourd'hui le noyau - et un programme dit de développement. Place était ainsi faite aux compétences et aux performances.

 

 

La compétence face à un défi de ce temps

 

L'accent mis aujourd'hui sur les compétences est particulièrement valable au moment où les performances professionnelles changent beaucoup. Rares sont les apprentis qui gagnent leur vie dans les secteurs où ils ont fait leur apprentissage. Ils changent de métier, ils auront souvent à le faire. Il n'en demeure pas moins que, sous-jacentes à ces métiers, les compétences initiales faciliteront les passages d'un métier à l'autre. Il résulte de tout cela que l'acquisition de compétences est bénéfique pour aller dans la vie et qu'elle confère à tout individu des pouvoirs opérationnels ouvrant sur de multiples réalisations. Faire acquérir ces compétences - qu'il faudra définir avec soin - c'est faire entrer les enfants puis les adolescents dans ce que la culture a de fondamental.

 

 

© Samuel Roller, in L’Éducateur magazine (suisse), 5 novembre 1999, pp. 40-41

 

 

 


 

 

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===> On pourra éventuellement se reporter à la fin ("Post-scriptum") de l'article Les ensaignerments d'une dictée.